Notes sur le local dans "Tout a failli, vive le communisme !"

TIQQUN – Comité invisible (2009)

Samedi 23 juillet 2016 // Radicalité

La question communiste ne revient pas : elle ne nous a jamais quittés. C’est l’homme occidental lui-même qui la porte partout, en portant partout sa folie d’appropriation. « Communisme » est le nom du possible qui s’ouvre chaque fois et en tout lieu où l’appropriation échoue — sur une grève sauvage, une planète ravagée ou un féminisme extatique. C’est dire si le sentiment de désastre qui nous hante naît d’abord de la difficulté que nous éprouvons à trouver le passage, à forger le langage, à embrasser le dénuement d’où nous parviendrons à saisir une tout autre possibilité d’existence. C’est dire si le communisme est peu affaire d’hypothèse ou d’Idée, mais une question terriblement pratique, essentiellement locale, parfaitement sensible.

Les textes rassemblés dans ce volume, et tout le travail de Tiqqun, ne font qu’explorer cette dimension de l’expérience que nous devinons tous sans savoir l’habiter. « La solution au problème que tu vois dans la vie est une façon de vivre qui fasse disparaître le problème. »

Tiqqun, Tout a failli, vive le communisme !, Ed. La Fabrique, 2009

Notes sur le local p.218-220

NOTES SUR LE LOCAL
Tout ce qui compose aujourd’hui pour nous un paysage acceptable est le fruit de violences sanglantes et de conflits d’une rare brutalité. On peut ainsi résumer ce que le gouvernement démokratique veut nous faire oublier. Oublier que la banlieue a dévoré la campagne, que l’usine a dévoré la banlieue que la métropole tentaculaire, assourdissante et sans repos a tout dévoré.

Le constater ne signifie pas le regretter. Le constater signifie : saisir les possibles. Dans le passé et dans le présent.

Le territoire quadrillé où s’écoule notre quotidien, entre le supermarché et le digicode de la porte d’en bas, entre les feux de signalisation et les passages piétons, nous constitue. Nous sommes aussi habités par l’espace dans lequel nous vivons. Et ce d’autant plus que tout ou presque, désormais, y fonctionne comme un message subliminal. Nous ne faisons pas certaines choses à certains endroits parce que cela ne se fait pas.

Le mobilier urbain par exemple n’a presque aucune utilité - combien de fois s’est-on surpris à se demander qui pourrait bien occuper les bancs d’un néo-square sans succomber au plus violent désespoir ? - ; il a juste un sens et une fonction, et ce sens et cette fonction sont dissuasifs : "Vous n’êtes chez vous que chez vous, ou là où vous payez, ou là où vous êtes surveillés", a-t-il mission de nous rappeler.

Le monde se globalise mais il se rétrécit.

Le paysage physique que nous traversons tous les jours à grande vitesse (en voiture, dans les transports en commun, à pied étant pressé) a effectivement un caractère irréel parce que nul n’y vit rien ni ne peut rien y vivre. C’est une espèce de micro-désert où l’on est comme exilé, entre une propriété privée et l’autre, entre une obligation et l’autre.

Bien plus accueillant nous semble le paysage virtuel. L’écran à cristaux liquides de l’ordinateur, la navigation sur Internet, les jeux télévisuels ou la playstation nous sont infiniment plus familiers que les rues de notre quartier, peuplées le soir par la lumière lunaire des réverbères et les rideaux métalliques des magasins fermés.

Ce qui s’oppose au local, ce n’est pas le global mais le virtuel.

Le global s’oppose si peu au local que c’est lui qui le produit.

Le global ne désigne qu’une certaine distribution de différences à partir d’une norme qui les homogénéise. Le folklore est l’effet du cosmopolitisme. Si nous ne savions pas que le local est local, il serait pour nous une petite globalité. Le local apparaît à mesure que le global se rend possible, nécessaire. Aller travailler, faire ses courses, voyager loin de chez soi, c’est cela qui fait du local le local, qui autrement serait plus modestement le lieu où l’on vit.

Aussi bien, nous ne vivons à proprement parler nulle part.

Notre existence est seulement découpée selon des couches horaires et topologiques en tranches de vie personnalisées.

Mais ce n’est pas tout, ON voudrait nous faire vivre à présent dans le virtuel, définitivement déportés. Là se recomposerait en une curieuse unité de non-temps et de non-lieu la vie qu’ON nous souhaite. Le virturel, dit une publicité pour Internet, c’est "le lieu où vous pouvez faire tout ce que vous ne pouvez pas faire dans la réalité". Mais là où "tout et permis", c’est le mécanisme de passage de la puissance à l’acte qui est sous surveillance. En d’autres termes : le virtuel est l’endroit où les possibles ne deviennent jamais réels, mais restent indéfiniment à l’état de virtualité. Ici la prévention a gagné sur l’intervention : si tout est possible dans le virtuel, c’est parce que le dispositif veille à ce que tout demeure inchangé dans notre vie réelle.
Bientôt nous dit-ON, nous télétravaillerons et nous téléconsommerons. Dans la télévie, nous ne serons plus affligés du douloureux sentiment d’avortement des possibles qui habitent encore l’espace public, à chaque regard croisé et si tôt délaissé ; La gêne d’être immergé parmi nos contemporains le plus souvent inconnus, dans les rues ou ailleurs sera abolie. Le local, expulsé du global, sera lui-même projeté dans le virtuel pour nous faire définitivement croire qu’il n’y a que du global. Draper cette uniformité de multiethnie et de multiculturalisme sera nécessaire, pour faire avaler la pilule.

En attendant la télévie, nous avançons l’hypothèse que nos corps dans l’espace ont un sens politique et que la domination manœuvre en permanence pour l’occulter.

Crier un slogan chez soi n’est pas la même chose que le crier dans la cage d’escalier ou dans la rue. Le faire seul n’est pas la même chose que le faire à plusieurs, et ainsi de suite.

L’espace est politique et l’espace est vivant, parce que l’espace est peuplé, peuplé de nos corps qui le transforment par le simple fait qu’il les contient. Et c’est pour cela qu’il est surveillé, et c’est pour cela qu’il est fermé.

C’est une fausse idée de l’espace celle qui le représente comme un vide que viendraient ensuite remplir des objets, des corps, des choses. Au contraire, c’est cette idée de l’espace qui est obtenue en ôtant mentalement d’un espace concret tous les objets, tous les corps, toutes les choses qui l’habitent. Cette idée, le pouvoir présent l’a certes matérialisée dans ses esplanades, dans ses autoroutes, dans ses architectures. Mais elle est sans cesse menacée par son vice d’origine. Que quelque chose ait lieu dans l’espace qu’elle contrôle, qu’à la faveur d’un événement un bout de cet espace devienne un lieu, fasse un pli inattendu, voilà tout ce que veut conjurer l’ordre global. Et contre cela il a inventé "le local", au sens d’un ajustement continu de tous ses dispositifs de saisie, de capture et de gestion.

C’est pourquoi je dis que le local est politique, parce qu’il est le lieu de l’affrontement présent.

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