"Regard sur le mouvement des sans-terre au Brésil"

Un article de Paul Cloutour dans Place Publique n°59 de Sept-Oct. 2016

Vendredi 23 septembre 2016 // Territoires

Géographe, ancien professeur au lycée Jacques Prévert de Savenay [Loire-Atlantique], auteur d’une thèse sur le Brésil, Jean-Yves Martin nous propose une lecture des mobilisations populaires au Brésil sur la période 1985-2015, principalement centrée sur le Mouvement des sans-terre (MST).

Entre l’auteur et le Brésil, c’est une longue histoire et un grand attachement ponctué de nombreux ouvrages et de contacts très suivis avec le Mouvement des sans-terre au Brésil, ainsi que de nombreux universitaires compagnons de route des transformations sociales brésiliennes. Ce livre est un aboutissement par rapport à un engagement et une promesse, celle d’analyser en continu le mouvement des sans-terre et la réforme agraire. Au-delà du regard sur le MST, l’objet du livre est double : d’abord faire le point sur la réforme agraire au Brésil, et ensuite élargir la réflexion à une approche des mobilisations populaires au Brésil.

Tout d’abord, en peu de pages et de manière synthétique, l’auteur nous donne une vision claire du Mouvement des sans-terre, puis dans le prolongement de cette approche historique, il rend compte du mouvement et de la non-réforme agraire de Lula, malgré ses promesses. Alors qu’en 2001, Lula s’est fait élire, entre autres, avec une promesse de réforme agraire rapide et profonde, force est de constater quinze ans plus tard que cette réforme n’a pas eu lieu.
Chiffres à l’appui, avec une argumentation rigoureuse, Jean-Yves Martin nous démontre de manière convaincante le non-aboutissement d’une réforme malgré la mobilisation populaire constante et bien organisée.

Dans son ouvrage, l’auteur émet ensuite un souhait fort, celui de “réhabiliter” la géographie et sa capacité à rendre compte des mouvements sociaux, et il traduit ce souhait par des approches théoriques stimulantes sur les catégories “espace” et “territoire”. À partir des deux notions “mouvements socio-spatiaux” et “mouvements socio-territoriaux”, et en s’inspirant des réflexions d’Henri Lefebvre et Michel Foucault, il propose une analyse originale du Mouvement des sans-terre et des autres mouvements populaires, de leur impact et leur capacité à provoquer les transformations sociales et institutionnelles et en conséquence, une nouvelle interrogation des catégories “espaces” et “territoire”.

L’ouvrage se conclut sur les dernières grandes manifestations de juin 2013, l’apparition de nouveaux mouvements sociaux urbains et la possibilité d’une convergence des luttes pour faire appliquer les droits fondamentaux constitutionnels à la terre et au logement.

Outre sa fluidité et sa clarté, le mérite et l’intérêt de ce livre réside dans sa capacité à rendre compte de l’impasse politique brésilienne sur la question agraire et l’échec de Lula sur la réforme attendue. Le second intérêt est cette approche “géographique” des mouvements sociaux et son débouché théorique sur lequel un lecteur non-initié à la discipline géographique a toutefois quelques difficultés à se faire un point de vue.

En écho à la lecture, on ne peut parcourir les approches théoriques de la deuxième partie sans penser à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, avec cette question : peut-on appliquer cette grille de lecture à l’actuel mouvement de la ZAD ?

Paul Cloutour

Jean-Yves Martin, Mobilisations populaires au Brésil 1985-2015, collection Les philousophes, Editions du Petit Pavé, 172 pages, 14 €

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