L’urbain selon H.Lefebvre

Samedi 8 juin 2013, par Jean-Yves Martin // Henri Lefebvre

L’urbain selon H.Lefebvre 8 juin 2013

Henri Lefebvre part d’une hypothèse : celle de « l’urbanisation complète de la société ». Mais, pour lui, l’urbain – c’est-à-dire la société urbaine, précise-t-il – n’existe pas encore. Il n’y voit qu’une orientation, une virtualité en marche, plutôt qu’un fait accompli. Mais « cette réalité en formation – en partie réelle et en partie virtuelle – se caractérise d’ores et déjà par la centralité et la simultanéité : en tant que forme, l’urbain porte un nom : simultanéité », écrit-il.

À partir d’une critique en règle de l’architecture, de l’urbanisme et de l’aménagement, ainsi que de la notion classique de quartier urbain, il suggère de passer du souci restreint de l’habitat – même si c’est au nom du « droit au logement » – à celui plus général de « l’habiter », sur la base de la quotidienneté, du sensible et du vécu. Quand Hölderlin écrit : « l’homme habite en poète », pour Lefebvre cela traduit et signifie que « le rapport de l’être humain avec la nature et sa propre nature, avec l’être et son propre être, se situe dans l’habiter, s’y réalise et s’y lit ».

Dans la perspective qu’il propose, il doit à la fois y avoir primauté de l’urbain et priorité de l’habiter. À une plus large échelle – comme premier à prendre en considération la mondialisation de l’urbain, qu’il situe à l’époque d’une société qu’il qualifie de néo-capitaliste, ou encore de société bureaucratique de consommation dirigée – il annonce une révolution urbaine, à la fois économique, politique et culturelle, qui n’a pas (encore ?) eu lieu. Mais, après son analyse du passage du rural à l’urbain, il anticipe aussi l’extension de l’urbain au rural, qui prend aujourd’hui la forme contemporaine des nouvelles ruralités. Dans la recherche d’une issue, de solutions, d’orientations à la problématique actuelle, au-delà d’une crise mondiale de la réalité et de la pensée, il faut, selon lui, élargir l’objet virtuel qu’est pour lui l’urbain, comme la société planétaire de la ville mondiale.

De la ville à l’urbain

D’après Lefebvre les termes de phénomène urbain ou d’urbain sont préférables au mot ville qui semble désigner un objet défini et définitif, objet donné de science et objectif immédiat d’action. Alors qu’une démarche théorique appelle d’abord une critique de cet « objet » et qu’elle exige la conceptualisation plus complexe d’un objet virtuel ou possible. L’urbain, sorte d’abréviation pour société urbaine, se définit donc non pas comme une réalité accomplie, située en deçà de l’actuel dans le temps, mais au contraire comme horizon, comme virtualité éclairante. « C’est le possible, défini par une direction, au terme du parcours qui va vers lui. Pour l’atteindre, c’est-à-dire pour la réaliser, il faut d’abord contourner et briser les obstacles qui la rendent actuellement impossible ».

La réalité urbaine se présente alors d’emblée moins comme un objet que comme un chaos et un désordre, qui recèlent cependant un ordre à découvrir. Pour commencer, « en tant que concept, l’urbain doit être distingué de la ville. L’urbain se distingue de la ville précisément parce qu’il apparaît et se manifeste au cours de l’éclatement de la ville. Il permet d’en reconsidérer et même d’en comprendre certains aspects qui passèrent longtemps inaperçus, entre autres la centralité, l’espace comme lieu de rencontre, la monumentalité ». L’urbain, concept théorique dégagé et libéré d’un processus, n’est ni une essence, ni une substance, mais plutôt une forme. « L’urbain se manifeste au sein même du processus négatif de dispersion, de la ségrégation, comme une exigence de rencontre, de rassemblement, d’information. Ce que la forme urbaine rassemble et rend simultané, ce sont tantôt les choses, tantôt les signes. En tant que forme, l’urbain porte un nom, c’est la simultanéité ».

L’urbain, en tant que société urbaine, s’il n’existe donc pas encore, existe pourtant virtuellement. « En tant que virtualité en marche, cette potentialité qui déjà se réalise, constitue un champ aveugle pour ceux qui s’en tiennent à une rationalité déjà dépassée, au risque de consolider ce qui s’oppose à la société urbaine, ce qui la nie et la détruit au cours du processus même qui la crée ; à savoir la ségrégation généralisée, la séparation sur le terrain de tous les éléments et aspects de la pratique sociale, dissociés les uns des autres et regroupés par décision politique au sein d’un espace homogène ». Cette ségrégation, c’est-à-dire constitution d’espaces périphériques et pauvres permettant la reproduction des rapports de production - qui sont des rapports de classes, insiste-t-il - constitue donc une négation théorique et pratique de l’urbain.

De « l’habitat » à « l’habiter »

Lefebvre souligne que, depuis la fin du XIXe siècle la pensée urbanistique réductrice a mis de côté et littéralement entre parenthèses ce qu’il appelle l’habiter : « elle a conçu l’habitat, fonction simplifiée, réduisant l’être humain à quelques actes élémentaires : manger, dormir, se reproduire. L’habitat, idéologie et pratique, a très exactement repoussé l’habiter dans l’inconscience ». Pour retrouver l’habiter et lui donner tout son sens, il faut utiliser les concepts et catégories allant en deçà du vécu de l’habitant, vers le méconnu et l’inconnu de la quotidienneté.

Pourtant l’habiter a toujours été un fait anthropologique qui a toute une histoire. « Il a changé en fonction de ces totalités que constituent la culture, la civilisation, la société à l’échelle globale : les rapports et les modes de production, les structures et les superstructures ». Il est d’abord constitué par des objets, par des produits de l’activité pratique : « la façon d’habiter, le mode ou les modalités de l’habiter s’expriment jusque dans le langage. Il s’exprime objectivement dans un ensemble d’oeuvres, de produits, de choses qui constituent un système partiel : la maison, la ville ou l’agglomération ».

Il existe donc bien une distinction foncière entre habitat et habiter. L’habitat relève de la description morphologique, c’est un cadre. Habiter, c’est une activité, une situation. Que veulent les êtres humains, par essence êtres sociaux, dans l’habiter ? « Ils veulent un espace souple, appropriable, aussi bien à l’échelle de la vie privée qu’à celle de la vie publique, de l’agglomération et du paysage. Une telle appropriation fait partie du concept d’espace social, comme de celui du temps social. L’espace social ne coïncide pas avec l’espace géométrique et sa qualité spécifique lui vient de l’appropriation […] Ils souhaitent obscurément ou clairement une conception de l’habiter qui n’estompe pas les oppositions (dehors et dedans, intimité et environnement, etc.) pour les résoudre dans des combinaisons d’éléments, et qui d’autre part restitue en la réinventant la dimension symbolique ».

Ainsi, au coeur de cette distinction entre habitat et habiter, Henri Lefebvre introduit une notion décisive, celle d’appropriation. « Habiter pour l’individu, pour le groupe, c’est s’approprier quelque chose. Non pas en avoir la propriété, mais en faire son oeuvre, en faire sa chose, y mettre son empreinte, le modeler, le façonner. C’est vrai pour les individus et pour les petits groupes comme les familles, c’est vrai pour les grands groupes sociaux comme ceux qui habitent une ville ou une région ». L’appropriation n’exclut cependant pas la conflictualité : « Habiter, c’est s’approprier un espace, c’est aussi être en proie à des contraintes, c’est-à-dire être le lieu d’un conflit, souvent aigu entre les puissances contraignantes et les forces d’appropriation. Ce conflit existe toujours, quels que soient les éléments en présence. Quand la contrainte ne permet aucune appropriation, le conflit disparaît ou presque. Quand l’appropriation l’emporte sur la contrainte, le conflit disparaît ou tend à disparaître dans un autre sens, mais ce sont des cas limites et impossible à atteindre, le conflit est perpétuel à tous les niveaux entre l’appropriation et la contrainte et il se résout généralement pour les intéressés sur un autre plan, celui de l’imagination et de l’imaginaire. Toute ville, toute agglomération a eu et aura une réalité et une dimension imaginaire dans laquelle se résout sur un plan de rêve le conflit perpétuel entre la contrainte et l’appropriation et il faut alors laisser place à ce niveau de rêve, de l’imaginaire, du symbolisme, place qui traditionnellement était occupé par les monuments ».

Domination, appropriation et différences

De la sorte, toute volonté d’appropriation se heurte d’emblée aux réalités de la domination. C’est que « l’action des groupes humains sur l’environnement matériel et naturel a deux modalités, deux attributs : la domination et l’appropriation. Elles devraient aller ensemble, mais souvent se séparent. La domination sur la nature matérielle, résultats d’opérations techniques ravage cette nature en permettant aux sociétés de lui substituer ses produits. L’appropriation ne ravage pas, mais transforme la nature – le corps et la vie biologiques, le temps et l’espace donnés – en biens humains. Sans l’appropriation, la domination technique sur la nature tend vers l’absurdité en s’accroissant. Sans l’appropriation, il peut y avoir croissance économique et technique, mais le développement social proprement dit reste nul ». Pour Lefebvre, le concept d’appropriation est assurément l’un des plus importants que nous aient légués tous les siècles de réflexion philosophique. « Il ne s’agit pas du tout de la propriété ; il s’agit même de quelque chose de tout à fait différent ; il s’agit du processus par lequel un individu ou groupe s’approprie, transforme en son bien quelque chose d’extérieur, de telle sorte que l’on peut parler d’un temps ou d’un espace urbain approprié au groupe qui a façonné la ville ».

Henri Lefebvre vise à montrer que dans l’ère de l’urbain, s’ouvre un nouveau champ, encore largement inconnu et méconnu, où tout se relativise : la raison, l’histoire, l’État, jusqu’à l’homme lui-même. Dans cette nouvelle époque, les différences sont prises en charge, connues et reconnues, conçues et signifiées. La pensée urbanistique, c’est-à-dire la réflexion sur la société urbaine, n’y a plus sa source, son origine, son point fort dans l’entreprise. Elle doit désormais se placer du point de vue de la rencontre, de la simultanéité, du rassemblement. L’espace-temps urbain, dès qu’on cesse de le définir par la rationalité industrielle, avec son projet d’homogénéité, apparaît comme différentiel, chaque moment n’ayant d’existence que dans un ensemble, par les contrastes et les oppositions. Pour définir les propriétés de l’espace différentiel urbain (de temps-espace) Lefebvre introduit en outre de nouveaux concepts, tels qu’isotopie et hétérotopie, complétés par celui d’utopie.

L’espace urbain étant donc contradiction concrète, il porte en soi ce possible-impossible, sa propre négation. Malgré tous les efforts de l’homogénéisation par la technique, malgré la constitution d’isotopies arbitraires, c’est-à-dire de ségrégations, aucun lieu urbain n’est identique à un autre. Ainsi, dans cette réalité différentielle s’accomplit le dépassement du clos et de l’ouvert, de l’immédiat et du médiat, de l’ordre proche et de l’ordre lointain. « L’urbain ? c’est un champ hautement complexe de tensions ; c’est une virtualité, un possible-impossible qui appelle à lui l’accompli, une présence-absence toujours renouvelée, toujours exigeante ».

De l’urbain au rural

Aujourd’hui écrit Lefebvre en 1970, « l’opposition ville-campagne s’estompe au profit d’une opposition montante qui est celle de la grande ville et de sa périphérie ». Pour préciser la terminologie, dans l’opposition qui monte dans la conscience et le langage, il souligne la nuance entre tissu urbain serré et tissu urbain à larges mailles. Ou encore : centre et non-centre, milieu et environnement. Des distinctions rendues nécessaires alors que la ville commence à s’étendre sur l’ensemble du territoire. Ce qu’il appelle le tissu urbain « prolifère, s’étend, corrode les résidus de la vie agraire ». Selon lui, « ces mots, le tissu urbain, ne désignent pas de façon étroite le domaine bâti des villes, mais l’ensemble des manifestations de la prédominance de la ville sur la campagne ».

Pendant que l’urbanité se diffuse dans un espace pseudo-naturel, il y a certes destruction de la nature, mais la notion de nature elle-même se transforme. Elle évolue : « il n’y a plus de contact avec la nature ; les idéologies attachées à ce contact s’estompent aussi. La nature devient symbolique pour le citoyen de la ville. Le Parisien qui a une maison de campagne ne va pas à la campagne. Il véhicule avec lui la ville ; il l’emporte […] de même la campagne disparaît avec le citadin et l’authenticité, pour autant qu’on puisse employer ce mot scabreux, se transforme en pittoresque ». « La campagne se sait au service de la ville, et la ville empoisonne la nature ; elle la dévore en la recréant dans l’imaginaire pour que dure cette illusion d’activité ».
Même si la « société urbaine » émerge d’une critique de la société bureaucratique de consommation dirigée, la réalité urbaine ne se lie pas uniquement à la consommation, au tertiaire, aux réseaux de distribution. Elle intervient également dans la production et les rapports de production. « Le phénomène urbain se présente ainsi comme réalité globale (voire totale) impliquant l’ensemble de la pratique sociale ».

Différences, stratégies et révolution urbaines

Les « dimensions » du phénomène urbain résident finalement, selon Lefebvre, dans ses trois propriétés essentielles :
1- la projection au sol des rapports sociaux ;
2- le lieu et terrain où ses stratégies s’affrontent ;
3- une pratique urbaine, réalité et vitalité spécifiques, qui ne se réduit ni aux idéologies et institutions globales concernant l’espace et son organisation.
S’il y a trois couches dans l’espace – l’espace rural, l’espace industriel et l’espace urbain – ce dernier diffère radicalement du second, en ce qu’il est différentiel et non homogène. Ce qui fonde la théorie lefebvrienne de l’espace différentiel, c’est que « l’urbain se définit comme lieu où les différences se connaissent et se reconnaissent, s’éprouvent, donc se confirment et s’infirment ». Ces différences qui se font jour et s’instaurent dans l’espace ne viennent pas de l’espace comme tel mais de ce qui s’y installe, rassemblé, confronté par/dans la réalité urbaine.

Dans un tel contexte, la menace existe à la fois de la fin de l’habiter et de la fin de l’urbain comme lieux et ensembles d’oppositions, comme centres. Elle résulterait « non seulement de l’organisation industrielle comme système d’actes et de décisions, mais également de la fin de la valeur historique et d’une transformation de la vie quotidienne pour ce qui concerne les modèles culturels ». Dans les résistances à une telle évolution, il convient, ici aussi, de distinguer les forces réactionnaires et les forces révolutionnaires. Les premières, critiques de droite, protestent contre la disparition de la ville au nom de « campanilismes » (esprits de clocher) et de régionalismes, plus ou moins folkloriques. Ces protestations venues de particularités, généralement d’origine paysanne, ne peuvent cependant se confondre avec la constatation et la conscience des différences.

Que faire pour affronter cette situation ? Henri Lefebvre avance dans cet objectif la notion de « stratégie urbaine ». Elle implique, écrit-il, de constituer « une structure de la praxis » faisant bien la distinction entre pratique sociale et pratique politique, entre pratique quotidienne et pratique révolutionnaire. Dans cette perspective, les termes lefebvriens de « révolution urbaine » désignent – en écho à la « révolution industrielle » précédente – « l’ensemble des transformations que traverse la société contemporaine, pour passer de la période où prédomine les questions de croissance et d’industrialisation […] à la période où la problématique urbaine l’emportera décisivement, où la recherche des solutions et des modalités propres à la société urbaine passera au premier plan ». Et si les mots « révolution urbaine ne désignent pas par essence des actions violentes, ils ne les excluent pas » précise-t-il.

Avec la constitution de la quotidienneté comme lieu social d’une exploitation raffinée et d’une passivité soigneusement contrôlée, la critique de la vie quotidienne trouve ici tout son rôle. La quotidienneté s’instaure non pas au sein de l’urbain comme tel, mais dans et par la ségrégation généralisée : celle des moments de la vie comme celle des activités. « En montrant comment les gens vivent, la critique de la vie quotidienne dresse l’acte d’accusation contre les stratégies qui mènent à ce résultat. Elle indique l’émergence et l’urgence d’une pratique sociale qui ne sera plus celle de la société industrielle, mais celle de la société urbaine ».

La stratégie de la connaissance de l’urbain ne saurait elle-même s’isoler. Elle doit d’abord viser la pratique, c’est-à-dire une confrontation incessante avec l’expérience, et ensuite la constitution d’une pratique globale, cohérente, celle de la société urbaine. En bref : « la pratique de l’appropriation à l’être humain du temps et de l’espace, modalité supérieure de la liberté » conclut alors Lefebvre.