Une (re)lecture

Naomi Klein : tout peut changer, capitalisme et changement climatique

De la « stratégie du choc » ultralibéral à la théologie de la révolution climatique

Dimanche 13 décembre 2015, par Jean-Yves Martin // Apocalypse No !

La journaliste canadienne Naomi Klein, habituée des best-sellers éditoriaux, s’est intéressée successivement à la dénonciation du consumériste (No logo, la tyrannie des marques, 2001), puis - devenue « combattante sur le front de la mobilisation » (2003) - à « la montée du capitalisme du désastre » (La stratégie du choc, 2008), long récit journalistique et quasi historique de la montée en puissance du néolibéralisme mondial, inspiré par Hayek et Friedman, des années 1970 à nos jours. En 2015 elle publie un nouveau livre intitulé, dans l’édition française, « Tout peut changer, capitalisme et changement climatique ». La traduction exacte du titre originel est : « Ça change tout, le capitalisme contre le climat ».

Naomi Klein reconnaît avoir été pendant longtemps dans l’ignorance de la crise du climat, et partagé le déni du changement climatique. Avec la rédaction de ce livre, qui a duré cinq ans – « celui que j’ai trouvé le plus difficile à écrire » - elle s’est rendu compte qu’elle « ne redoutait plus de s’immerger dans la réalité scientifique de la menace climatique », et « cessant d’éviter les travaux sur le sujet je me suis mise à lire tout ce qui me tombait sous la main ». Mais les innombrables notes et références de son gros ouvrage (63/626 pages, avec de longues digressions en marge du sujet climatique) ignorent aussi bien les sources directes (GIEC) et toute source climatosceptique. Symptomatiquement, il ne comporte aucun graphique, aucun tableau, aucune carte. Mais son but n’est pas d’argumenter sur le fond scientifique du dossier. Le noyau dur de l’alarmisme climatique du GIEC est relayé sans critique ni restriction, comme placé en intouchable surplomb de tout positionnement sur le climat. Nous sommes davantage face à un discours idéologique que devant l’examen factuel argumenté.

Le premier but du livre est d’abord de « combattre le climatosceptique caché en chacun de nous ». Mais N.Klein ne voit ensuite que des « climatosceptiques de droite, [qui] font fausse route avec leur théorie du complot selon laquelle le réchauffement planétaire n’est qu’un hasard cosmique dont la gauche s’apprête à tirer parti pour bousiller le système en place ». Sa cible anti-sceptiques première est le Hearthland Institute, à travers un récit acide de sa sixième conférence internationale sur le changement climatique, en juin 2011, à Washington (chap.2). Le ton est sarcastique, visant le discrédit, l’illégitimité, l’invalidation : « la majorité des intervenants ne sont même pas des scientifiques, mais des amateurs : des ingénieurs, des économistes et des avocats, auxquels se sont joints un météorologue, un astronaute et un « architecte spatial » - tous convaincus d’être plus malins, avec leurs calculs gribouillés au dos d’une enveloppe, que 97% des climatologues du monde ». Elle édulcore en une unique fois et 5 lignes, le "Climategate" de novembre 2009, pourtant révélateur des turpitudes et des méthodes scientifiquement et moralement condamnables (sinon judiciairement) des principaux membres britanniques du GIEC (manipulations des données, pressions, ostracisme, exclusivisme ...). Pour elle, le Climategate n’est qu’ "un scandale fabriqué de toutes pièces à partir des courriels de climatologues, piratés et falsifiés [il ont été reconnus par leurs auteurs]... et de prétendues preuves de manipulation des données ". Rien là qu’une campagne de dénigrement des climatosceptiques, objet, eux, de pas moins de 16 références et d’un chapitre critique entier. Par exemple : « Quand les climatosceptiques affirment que le réchauffement planétaire est un complot visant à redistribuer les richesses, ils ne font pas seulement preuve de paranoïa, mais aussi de lucidité ». La vérité poindrait-elle, malgré elle ?

Mais sa principale critique porte sur leur stratégie présumée : « si leur objectif a toujours consisté à semer le doute, ils cherchent également à attiser la peur ». Paradoxal et étonnant, car l’alarmisme climatique se trouve plutôt du côté du GIEC et de ses soutiens. Reconnaissant être « non-scientifique », elle souscrit quant à elle sans recul au discours catastrophiste, qu’elle formule elle-même ainsi : « le réchauffement planétaire va bouleverser tout ce dont est fait notre monde. Il est plus que probable que de grandes villes se verront englouties et des cultures ancestrales immergées par les flots, que nos enfants passeront une bonne partie de leur vie à fuir ou à tenter de se remettre de tempêtes effroyables et de sécheresses extrêmes ».
Dans un éclair de lucidité, elle affirme que « les mesures de lutte contre les changements climatiques qui font porter tout le fardeau aux citoyens sont vouées à l’échec ». Sauf que, dans l’immédiat, on n’en voit guère d’autres que sous forme d’éco-taxe, de taxe carbone, de CSPE (contribution au service public de l’électricité) sur chacune de nos factures d’électricité, etc.

Pour autant, elle minimise curieusement tout répétition d’une « stratégie du choc », cette fois climatique, comme nouvelle mouture de celle du capitalisme ultralibéral des quarante dernières années. Elle note bien, pourtant, de nombreux signes qui laissent entrevoir la poursuite du business as usual : « la crise du climat risque de ne pas faire exception à la règle et être utilisée pour allouer encore plus de ressources au 1% » des plus riches, par les crédits-carbone, le marché en plein essor des « dérivés climatiques » : « sécheresses et inondations procurent toutes sortes de bonnes occasions de faire des affaires ». Le système actuel est fait « pour inventer de nouvelles façons de privatiser les biens communs et de mettre les catastrophes au service du profit ». La crise climatique pourrait donc bien constituer une nouvelle étape dans la montée du « capitalisme du désastre » et le scénario catastrophique du GIEC un nouveau prétexte pour une « stratégie du choc » climatique. Les « capitalistes du désastre » sont déjà sur les rangs, et elle en décrit même la cohorte.

Mais elle affiche finalement une conviction tout autre, plus optimiste certes, mais un tant soit peu ingénue : « je suis convaincue que le dérèglement climatique représente une occasion historique. Dans le cadre d’un projet de réduction des émissions de GES aux niveaux recommandés par de nombreux scientifiques, nous sommes en effet de nouveau en position de proposer des politiques susceptibles d’améliorer considérablement la vie de bien des gens, de diminuer l’écart entre les riches et les pauvres, de créer une multitude d’emplois dignes de ce nom et de régénérer les fondements de la démocratie ».

On passe donc, avec elle, de l’ancienne stratégie du choc ultralibéral à une théologie nouvelle de la libération climatique, s’appuyant sur « le pouvoir révolutionnaire du changement climatique ». La crise climatique « représente une occasion de corriger les injustices une fois pour toutes, de mener à terme l’entreprise de libération inachevée ». Allant de soi que « la mutation devra s’accomplir de façon démocratique et sans effusion de sang, les révolutions violentes menées par une avant-garde n’étant guère constructive ». Mais, « à l’heure de vérité », quelle est « l’armée » des révolutionnaires climatiques ? Si on exclut les partis de gauche et les syndicats « extractivistes », elle serait constituée par une myriade de mouvements sociaux et ONG, dont la préoccupation première n’est pas nécessairement écologique et encore moins climatique.

Résumons. Naomi Klein croit – avec toute la foi d’une "carboniste" fraîchement convertie - aux thèses hyper-alarmistes du GIEC sur le réchauffement climatique, puissamment relayées par les médias, qui sont pourtant loin d’être avérées, les estimant, sans autre examen, comme définitivement établies car « scientifiques ». Elle honnit les climatosceptiques, qu’elle assimile à la seule droite conservatrice américaine, sur l’unique ressenti d’une conférence internationale de 2011, mais sans aucune connaissance apparente réelle de leurs thèses dissidentes du consensus climatique. Elle considère que la crise climatique s’assimile à celle du capitalisme, mais sans pour autant faire le lien avec « la stratégie du choc » telle qu’elle l’a parfaitement décrite avant, en rétrospective des 40 dernières années. Sur ces bases aussi fragiles, elle pronostique et appelle à une « révolution climatique », dont elle peine cependant à préciser les acteurs et l’agenda. Le lourd édifice repose délibérément sur des bases trop improbables, les thèses réchauffistes et alarmistes du GIEC, pour être crédible comme base solide et mobilisatrice d’une Révolution climatique annoncée mais introuvable.

Naomi Klein, Tout peut changer, capitalisme & changement climatique , Actes Sud LUX, 2015, 626 pages, 24,80 €.

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