Henri Lefebvre et la centralité

Dimanche 17 décembre 2017, par Jean-Yves Martin // Henri Lefebvre

Dans ses ouvrages successifs sur la ville et l’espace, de 1968 à 1974 - au-delà du "Droit à la ville" et jusqu’à la Production de l’espace - Henri Lefebvre est conduit progressivement à préciser et enrichir ses conceptions : sur la forme urbaine, la centralité, les centres décisionnels (de richesses, d’information, de savoir et de pouvoir), la polycentralité, ses obstacles et la crise de l’espace différentiel, et les réponses de la classe hégémonique, de "l’élite" et des classes moyennes ralliées.

1 - Le droit à la ville (1968)

Henri Lefebvre, dès le Droit à la ville (1968), analyse l’hégémonie des centres de décision et la négation qu’ils représentent de la civilisation urbaine, en particulier dans le chapitre "perspective ou prospective". Mais c’est surtout dans la révolution urbaine (1970) qu’il indique que c’est la forme elle-même, en tant que génératrice d’un objet virtuel, l’urbain, rencontre et rassemblement de tous les objets et sujets existants et possibles, qu’il faut explorer (La révolution urbaine, p.164).

2 - La révolution urbaine (1970)

Henri Lefebvre rappelle qu’il a développé et défini la "forme urbaine" sous divers aspects, y compris son aspect pratique, permettant de reprendre en la concrétisant, l’idée d’une stratégie urbaine : « Cette théorie de la forme enveloppe et développe l’analyse du Droit à la ville. Dans ce livre, la ville se comprend comme : a) objet (spatial) ; b) médiation (entre l’ordre proche et l’ordre lointain) ; œuvre (analogue à l’œuvre d’art, façonnée par un groupe). Déjà la forme unifie ces trois aspects. Ici, le "droit à la ville" devient le droit à la centralité, à ne pas être mis à l’écart de la forme urbaine, si ce n’est en ce qui concerne les décisions et les actions du pouvoir » (note 1, p.179).

« Une sorte de colonisation généralisée de l’espace par les "centres décisionnels" semble prendre forme. Les centres de richesse et d’information, de savoir et de pouvoir, procéderaient à une féodalisation de leurs dépendances. Dans ce cas la ligne - frontière ne passe pas entre ville et campagne, mais à l’intérieur du phénomène urbain, entre la périphérie dominée et le centre dominateur ». (p.153).

« L’urbain ne constitue pas un système. On ne peut définir le phénomène urbain (l’urbain) par un système ou comme un système ? ; ce qui interdit aussi de le définir comme objet (substance) ou comme sujet (conscience). C’est une forme. D’où la tendance :
⦁ à la centralité, à travers les modes de production distincts, les rapports de production différents, tendance qui va aujourd’hui jusqu’au "centre décisionnel", incarnation de l’Etat, avec tous ses dangers.
⦁ à la polycentralité, à l’omnicentralité, à la rupture du centre, à l’éparpillement, tendance orientable soit vers la constitution de centres différents (bien qu’analogues, éventuellement complémentaires), soit vers la dispersion et la ségrégation. (p.160-161).

Dans la perspective d’une stratégie urbaine - qui implique la critique radicale de ce qu’on appelle urbanisme – et dans un programme dont l’article premier serait l’autogestion généralisée, elle impliquerait « l’introduction d’un système contractuel, élargi, transformé, concrétisé, du "droit à la ville", c’est-à-dire du droit à ne pas être exclu de la centralité et de son mouvement » (p.199).

3 - Espace et politique (1972)

« Le droit à la ville n’est pas un droit naturel, certes, ni contractuel. En termes aussi "positifs" que possible, il signifie le droit des citoyens-citadins et des groupes qu’ils constituent (sur la base des rapports sociaux) à figurer sur tous les réseaux et circuits de communication, d’information, d’échanges. Ce qui ne dépend ni d’une idéologie urbanistique, ni d’une intervention architecturale, mais d’une qualité ou propriété essentielle de l’espace urbain : la centralité. Pas de réalité urbaine, affirmons-nous ici et ailleurs, sans un centre, sans un rassemblement de tout ce qui peut naître dans un espace et s’y produire, sans rencontre actuelle ou possible de tous les "objets" et "sujets". Exclure de "l’urbain" des groupes, des classes, des individus, c’est aussi les exclure de la civilisation, sinon de la société. Le droit à la ville légitime, le refus de se laisser écarter de la réalité urbaine par une organisation discriminatoire, ségrégative. Ce droit du citoyen (si l’on veut ainsi parler : de "l’homme") annonce l’inévitable crise des centres établis sur la ségrégation et l’établissant : centres de décision, de richesse, de puissance, d’information, de connaissance, qui rejettent dans les espaces périphériques tous ceux qui ne participent pas aux privilèges politiques (…) Le droit à la ville signifie donc la constitution ou reconstitution d’une unité spatio-temporelle, d’un rassemblement au lieu d’une fragmentation. Il n’abolit pas les confrontations et les luttes. Au contraire ! » p.21-23 ;

On parle d’une crise de la centralité, du dépérissement des centres. Il est évident que la centralité aboutit à la saturation dont la moindre est celle des voitures.
Une critique de gauche, à mon avis, doit montrer que la centralité est constitutive de la vie urbaine, que s’il n’y a pas de centralité, il n’y a plus de vie urbaine, que la pratique urbaine est attaquée en son cœur par la dislocation de la centralité.

Dans les contradictions de l’espace, la centralité ne peut se déclarer, s’affirmer, se poser sans problèmes. Il y a là des mouvements dialectiques des déplacements de la centralité ; il y a la saturation, les destructions par elle-même de la centralité, d’où peut-être l’exigence d’une polycentralité, d’une conception polycentrique de l’espace urbain. E & P, p.60-61

Le concept nouveau de l’urbain doit être distingué de la ville. Il permet d’en reconsidérer et même d’en comprendre certains aspects qui longtemps passèrent inaperçus : la centralité, l’espace comme lieu de rencontre, la monumentalité, etc. (…). E & P p.76

La centralité a son mouvement dialectique spécifique. Elle s’impose. Pas de réalité urbaine sans centre, qu’il s’agisse du centre commercial (qui rassemble les produits et les choses), du centre symbolique (qui rassemble et rend simultanées les significations), du centre d’information et de décision, etc. Mais tout centre se détruit lui-même. Il se détruit parce qu’il renvoie à une autre centralité ; il se détruit en tant qu’il suscite l’action de ceux qu’il exclut et qu’il expulse vers les périphéries (E & P p.77-78).

4 - La production de l’espace (1974)

« L’espace dominant, celui des centres de richesse et de pouvoir, s’efforce de façonner les espaces dominés, ceux des périphéries. Il y réduit par une action souvent violente les obstacles et les résistances » p.61

Le rurbain, en tant que « compromis bâtard entre le rural et l’urbain n’échappe pas à l’espace dominé comme certains le croient, notamment ceux qui l’habitent. Il entraîne dans une dégradation et l’espace urbain et l’espace rural » p.445.

Les contradictions de l’espace conduisent à la définition d’un espace différentiel (Chapitre VI p.407). « Les différences se maintiennent ou débutent en marge de l’homogénéisation, soit comme résistances, soit comme extériorités (le latéral, l’hétérotopique, l’hétérologique). Le différent, c’est d’abord l’exclu : les périphéries, les bidonvilles, les espaces de jeux interdits, ceux de la guérilla et des guerres. Tôt ou tard cependant, la centralité existante et les puissances homogénéisantes absorbent ces différences, si elles restent sur la défensive et ne passent pas à la contre-attaque. Alors la centralité et la normalité montrent les limites de leur capacité d’intégration, de récupération ou d’élimination de ce qui transgresse ». . P.431

Chaque stratégie de l’espace vise plusieurs objectifs : autant que l’espace abstrait, manipulé-manipulateur, détient de propriétés. Ce qui donne sur le terrain une extraordinaire dualité d’espaces. L’espace stratégique permet simultanément de repousser vers les périphéries les groupes inquiétants, entre autres les travailleurs, - de raréfier autour des centres, pour les renchérir, les volumes disponibles – d’organiser le centre comme lieu de décision, de richesse, de puissance, d’information – de trouver pour la classe hégémonique des alliés dans les couches moyennes et dans "l’élite", - de planifier spatialement la production et les flux, etc. (p.432)

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