Éloge tardif de la ZAD à travers ses idéologies

Dans l’urgence et d’assez loin

Mercredi 20 juin 2018, par Jean-Yves Martin // Territoires

Ce livre de circonstance entend nous éclairer, sans recul, sur « ce que nous devons à la ZAD » (sous-titre). Dans un bel élan d’enthousiasme, David Graeber, préfacier, claironne d’emblée que « nous sommes déjà des communistes lorsque nous travaillons sur un projet commun, nous sommes déjà des anarchistes lorsque nous trouvons des solutions aux problèmes sans le recours aux avocats ou à la police, nous sommes tous des révolutionnaires lorsque nous créons quelque chose de véritablement nouveau » (p.13). Et d’affirmer, « il me paraît évident que d’ici cinquante ans, le capitalisme tel qu’on le connaît aujourd’hui, et même le capitalisme sous quelque forme que ce soit, n’existera plus. » (p.13). Mais la suite du livre modère pour le moins ce propos, en dévoilant peu à peu différences et divergences d’approche d’une évidente diversité de contributeurs.trices.

La ZAD vue dans l’urgence, mais d’assez loin

Jade Lindgaard, coordinatrice, explique que ce livre a été écrit dans l’urgence, celle de l’expulsion et de la régularisation à marche forcée de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes au printemps 2018 (p.17). Elle suppose, à juste titre, que « la diversité des signatures va surprendre : une écrivaine féministe, un spécialiste de théologie, un ancien directeur scientifique à Science Po, un anthropologue anarchiste, un architecte, une cinéaste afroféministe, une sorcière anticapitaliste, un scénariste de BD » (p.20-21). « Leurs visions de la ZAD sont subjectives et, dans la majorité des cas, ce n’est pas depuis leur connaissance du terrain qu’ils écrivent ». L’objet de ce livre est, malgré tout, d’essayer « de comprendre et d’expliquer (…) de quoi l’État veut à tout prix effacer la trace » (p.18).

Elle remarque, après d’autres, que « la ZAD est longtemps restée absente des textes, tribunes et publications des intellectuels engagés. Elle semblait invisible à leurs yeux, sans doute jugée trop locale, trop spécifique, trop isolée » (p.23). Dans la ZAD, « la vie quotidienne est un acte de résistance. On lutte en dormant sur place et on construit un nouveau monde en occupant des terres sans droit ni titre » (p.19). Afin d’« échapper aux normes pour fuir la violence des dominations (…) la ZAD fabrique des réponses à un monde qui s’écroule » (p.19).

La ZAD est ainsi "un lieu rebelle, y compris aux éloges et aux déclarations d’amour. Un creuset de conflits, pas très accueillant" (p.21). « C’est un vortex de forces centripètes et centrifuges. Ses habitants sont divisés par des cultures politiques, des visions de l’avenir, des histoires personnelles et des sociologies extrêmement diverses. La ZAD est polymorphe, difficile à décrire. Impossible à réduire en une seule formule. Son unité de lieu et son refus de l’État constituent les seuls points communs de ses habitants unis par un douloureux paradoxe : être un collectif de personnes pas d’accord entre-eux. » (p.24). Contrairement à ce qu’affirme la canadienne Naomi Klein à son sujet, « la ZAD n’a pas vocation à être un modèle répliqué à l’identique ailleurs. Mais toutes les conditions sont réunies pour que de telles zones essaiment ou se réinventent face au monde des grands projets et de leur corollaires inexorables : le bouleversement du climat et le saccage des communs » (p.26).

Dans l’utopie des Communs

Pour Virginie Despantes, auteure et réalisatrice, « les zones à défendre qu’ouvrent aujourd’hui les zadistes sont les espaces de vie des manants de demain (…) Ils sont des espaces possibles pour les démunis, pour les vieux, pour les migrants – pour tous ceux dont les villes n’ont pas l’usage » (p.37-38). Une alternative, qui « évite que ne se perde complètement l’idée de résistance, l’idée d’utopie, l’idée de collectivité, l’idée de bien commun, l’idée de respect du territoire » (p.39). La zone qu’ils défendent est précieuse : " c’est l’espace infime à l’intérieur duquel on se souvient qu’autre chose est possible" (p.40).

John Jordan, artiste activiste britannique, résident de la ZAD, poussant plus avant cette théorisation de la ZAD, y voit, lui aussi, les « communs d’une culture de résistance ». Pour lui, l’abandon de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, est « la plus grande victoire politique en France de cette génération » (p.44), oubliant qu’elle provient d’abord du renoncement de l’État à sa propre parole. La ZAD est devenue, au fil des années, « le plus grand laboratoire des communs d’Europe » (p.45). Il estime qu’elle est « une nouvelle commune pour le XXIe siècle. Désordonnée et désarçonnante cette utopie magnifiquement imparfaite en résistance contre un aéroport et son monde a été soutenue par un mouvement populaire et radicalement divers, qui a rassemblé des dizaines de milliers d’anarchistes et d’agriculteurs, de syndicalistes et de naturalistes, d’écologistes et d’étudiants, d’habitants du cru et de révolutionnaires de tous horizons » (p.46).

En plus de la Commune de Paris de 1871, il fait également référence à son propos aux caracoles zapatistes du Chiapas, et au territoire autonome de Rojava (nord de la Syrie), tout en se réclamant des géographes anarchistes du XIXe siècle Élisée Reclus et Pierre Kropotkine (p.50). À la question comment devenir ainsi "communards" zadistes, comment habiter réellement le monde ? Il répond : « lorsque nous habitons vraiment un lieu, il devient évident que la vie n’a pas de système de contrôle central pas de hiérarchie, pas de chef ni de patrons, ni gouvernement ni président. Chaque forme de vie est une forme auto-organisée de communs » (p.51). Et de conclure : « lutter pour la ZAD, cela ne consiste pas à rétablir "la loi et l’ordre" dans la zone, c’est une lutte entre la propriété privée et ceux qui partagent des mondes, c’est la lutte du capitalisme contre les communs. C’est un combat pour l’avenir, un combat que nous ne pouvons pas perdre » (p.52). L’historienne américaine Kristin Ross l’affirme, « la ZAD n’est pas une utopie, mais une communauté qui fonctionne depuis 10 ans. » (p.134)

L’Etat à l’école des "instituteurs" de la ZAD

Pour l’Indienne Vandana Shiva, la ZAD incarnerait une « Démocratie pour la terre », et elle aurait une vocation pédagogique : « au lieu d’envoyer ses Robocops, le gouvernement français devrait envoyer ses jeunes sur la ZAD pour leur apprendre à vivre dignement, en paix avec la terre » (p.62). Olivier Abel l’admet : « jusqu’à l’intervention du 9 avril, je regardais tout ça de très loin », mais aujourd’hui il voit dans la ZAD « un laboratoire de la fragilité ». Selon lui, comme d’autres urbanistes et architectes lointains, il considère que « Notre-dame-des-Landes découvre des modes d’habiter ou plus exactement de cohabiter, de partager le monde avec d’autres humains, différents, avec d’autres vivants » (p.69).

Pour Geneviève Pruvost, la ZAD avec son « ancrage sensible dans la trivialité d’une quotidienneté tout à la fois vivrière et inventive » (p.85), est « une zone de politisation du moindre geste », pour elle « un dispositif à l’évidence persuasif » prêche-t-elle en convaincue . Il s’oppose à « la cohorte d’investisseurs, de décideurs et d’experts qui ne voient pas d’autres organisation sociale possible que celle d’une division high-tech du travail, avec son arsenal de normes, d’habilitations légales, sciemment inadaptées à l’espace-temps des actions humaines artisanales et locales ». Selon elle : « cette forme de lutte d’une sidérante simplicité, à la portée de tout le monde, peut se répandre comme une traînée de poudre, sans coup férir. La dissolution des frontières entre macropolitique et micropolitique est en marche, n’en déplaise à nos démocraties militaires ». (p.89).

Comment atterrir ?

Pour Bruno Latour, NDDL « se présente comme un petit miracle qui rebrasse le local et le mondial tout autant que l’avant et l’après », car avec la ZAD, « la question des terrains de vie ou de territoires en lutte se trouve abordée ». Elle ZAD donne à l’État une bonne leçon ». D’abord parce que les zadistes ont révélé un énorme trou dans les procédures de l’État de droit : « l’alignement des formes de délibérations et d’expertise ne prouve strictement rien sur la justesse d’une décision ». Conséquence : « il faut entièrement revoir la forme de toutes les procédures portant sur les aménagements fondés jusqu’ici sans trop de discussion sur les notions de "progrès" et de "développement" » (p.94). Conclusion : cette "victoire extraordinaire" a engagé les zadistes dans le rôle "d’instituteurs de l’État" dont la leçon serait : « puisque vous ne savez pas vous-mêmes ce que veut dire développer un territoire, c’est à notre école qu’il faut accepter de vous mettre. » (p.94-95) Même si, concède-t-il, « les procédures que proposent les zadistes pour reconstituer les communs (...) sont encore en pointillées, » (p.98) C’est juste le moment où il faudrait « redonner un tout autre sens aux notions de local et de mondial », non sans certains risques : « comment inventer un sens à l’appartenance sans tomber dans la seule identité, redécouvrir le local sans retourner à la terre qui ne ment pas, et parvenir à dissocier le goût indispensable pour le mondial du repoussoir désormais offert par la globalisation ? » Bonnes questions, auxquelles la ZAD n’apporte pas de réponses,mais entretient plutôt fantasmes et confusions. Certains contributeurs en font, involontairement, la démonstration.

L’oubli du périurbain environnant

La seule occurrence du périurbain englobant la ZAD dans ce livre, vient sous la plume de l’écrivaine et poète Nathalie Quintane, qui, sur la route de la ZAD, décrit « ces bâtisses flambant neuf toutes pareilles dans leur grand jardin qu’autrement je n’aurais pas regardées, là, je les découvrais je poussais des oh ! et des ah ! en interne à l’idée de la grosse quantité de pognon qu’elles représentaient, à l’idée du contraste qu’elles préparaient, à l’idée de ce qu’elles disaient d’un rêve, car leur succession à rythme égal, leur quasi identité architecturale, leur géométrie impeccable et le vert de pelouses vert-pelouse vous plongeaient dans un climat spécial, onirique, d’un lyrisme flottant, traditionnel mais moderne, de cette modernité qu’on voudrait éternelle, sans issue ». Ce n’est qu’à partir des "chicanes" qu’elle estime pénétrer « l’épaisseur du réel ». (p.120). Sauf sous cette apparition fugace, le périurbain nantais fait donc figure de tiers absent dans ce livre.

Pour Pablo Servigne co-inventeur de la "collapsologie" (ou "notion d’effondrement"), alors que « notre monde s’effondre, c’est un secret de polichinelle » (p.137), « les personnes qui habitent et défendent le territoire de la ZAD sont engagées sur trois fronts : ralentir la destruction du monde, expérimenter des façons d’habiter la Terre qui soutiennent la vie, et participer aux changements de conscience de la société » (p.138). Pour lui, les "mauvaise herbes" - qui donnent leur nom au livre - annoncent les forêts de demain » p.137). « Elles sont si tenaces qu’elles peuvent parfois décrédibiliser un gouvernement. Pis, elles s’installent sur son territoire ! » (p.141).

Une ZAD transgénérationnelle certes, mais trop "blanche"

Wilfrid Lupano, scénariste de BD, s’intéresse, lui, aux "vieux vénères" de la ZAD, ces « zadistes à cheveux blancs », un signe qu’il n’y aurait pas de conflits de générations, cas unique de « territoire rural » en France « pour une vie choisie, en bonne intelligence avec les générations précédentes de résidents ». A Notre-Dame-des-Landes, on « make la campagne great again » !, mais selon quelle idée, quelles représentations de la campagne, du rural, et de la nature ?

Si, remarque-t-il, « à la ZAD il y a d’importantes divergences politiques, des points de vue différents sur ce qu’on devrait faire d’un tel territoire et la façon de l’habiter, on trouve des jeunes et des vieux à peu près équitablement répartis dans toutes les mouvances » (p.151). Mais, il faut reconnaître, dit-il, que cette unité était plus manifeste avant l’intervention militaire : « l’usage simultané de la matraque et du formulaire de normalisation fait tourner les têtes, dans un territoire habitué à vivre sans police, sans normes et sans délais (…). L’opération militaire fracture aussi efficacement l’union des forces anti-aéroport ».

Enfin, seule tonalité un peu critique dans ce plaidoyer unanime, celle exprimée par Amandine Gay, cinéaste et afroféministe, qui voit « dans l’utopie écologiste, telle qu’elle continue à être pensée et mise en œuvre en France, qui n’inclut pas des gens comme moi », une « utopie blanche en crise ». Quant à elle, comme ici, elle fait « toujours en sorte que la question raciale soit posée frontalement ». Elle écrit avoir « remisé pendant plusieurs années l’écologie sur [son] étagère lutte de fils à papa blancs qui aiment s’encanailler en sachant qu’ils ont un filet de sécurité pour le jour où ils voudront quitter leur commune de néo-hippies » (p.158). Elle fait cette remarque « qu’une personne blanche avec des dreadlocks et un trou de trois ans dans son CV – car elle revient d’une expérience de vie en milieu rural – pourra toujours de faire une place dans la société au moment où elle le souhaite, il luis suffira de se couper les cheveux » (p.164).

Elle fait également observer que « c’est seulement quand la violence de l’État s’abat sur le territoire métropolitain, ou plus exactement dans leur jardin, que les milieux écologistes, alternatifs ou anti-capitalistes appellent de leurs vœux la fameuse convergence des luttes » (p.162). D’où, selon elle, « l’incapacité des collectifs néo-ruraux, travailleurs de la terre alternatifs, etc. à développer des relations avec les Amérindiens, les Noirs, les Arabes ou les Asiatiques de France, à commencer par celles et ceux des communes avoisinantes » (p.163).

Finalement, ce livre, vibrant plaidoyer pro-ZAD, s’inscrit trop exclusivement dans un face à face ZAD/État, pour essayer d’en tirer argument au profit de diverses idéologies dans l’air du temps : écologie, urgence climatique, néo-ruralisme, décroissance, Communs, collapsologie... Opposant binairement l’espace perçu (des représentations, affects, utopies, idéologies...) de l’enclave de la ZAD, à l’espace conçu (des aménageurs, grands élus, agences d’urbanisme, services de l’État, firmes du BTP [Vinci]), il ignore quasi totalement de ce fait un tiers espace : l’espace vécu réel des vrais gens, celui du périurbain nantais environnant, troisième composante majeure, pourtant incontournable, du territoire. Sûrement « détournement d’espace » - celui réservé à l’aéroport abandonné, qui aura servi à tout autre chose - momentanément « contre-espace », la ZAD n’aura pas donné lieu à une ré-appropriation durable de l’espace, échouant à travers la régularisation foncière et rurale en cours, à mettre en cause la domination issue de la production de l’espace capitaliste. Commune zadiste enclavée, ou communalisme municipal revivifié ? Pour vraiment changer la vie, c’est tout le territoire qu’il faut bouger.

Jade Lindgaard (coord.), Éloge des mauvaises herbes, ce que nous devons à la ZAD, Les Liens qui Libèrent, 2018

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