Faire droit à Lefebvre du Brésil rural au périurbain nantais

Communication au colloque Droit à Lefebvre de Caen (Mai 2018)

Samedi 30 juin 2018, par Jean-Yves Martin // Henri Lefebvre

On trouvera ci-dessous le texte écrit intégral de ma communication au colloque Droit à Lefebvre de Caen. Où il est question du Brésil rural des Paysans Sans Terre, du périurbain nantais, et de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes.

Faire droit à Lefebvre du Brésil rural au périurbain nantais Jean-Yves Martin [1]

Mots-clés : espace – géographie- périphéries - périurbain nantais - ZAD

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Faire droit à Lefebvre du Brésil rural au périurbain nantais
Présentation ’PowerPoint’ de la communication (en PDF) : plan, cartes, photos, bibliographie, etc.

Introduction

Pourquoi, au-delà du seul "Droit à la ville", ne faudrait-il pas surtout faire droit à Lefebvre lui-même ? De 1968 à 1974 Lefebvre publie une série d’ouvrages qui constitue un cycle spatial précisément inscrit dans son œuvre foisonnante. Mais cette préoccupation apparaît partout dans son oeuvre, si bien qu’on n’en a jamais vraiment fini avec la (re)lecture de Lefebvre sur l’espace. [2]

Il soulignait qu’il était toujours resté lui-même “un périphérique dans tous les domaines, ce qui m’a évité l’érosion, dit-il, le nivellement, qu’opèrent autour d’eux, dans la mesure du possible, les centres.” Lorsqu’ils sont “immergés dans la centralité, celle de la pensée ou de la décision, les gens en perdent conscience.” À l’inverse, c’est bien une “conscience périphérique menée méthodiquement [qui] permet d’atteindre à la connaissance de la centralité, et même à la mondialité”. [3]

La présente contribution est donc proposée - dans l’esprit du colloque – pour rendre justice à Lefebvre, à plusieurs titres personnels, également périphériques. C’est une synthèse d’un parcours intellectuel lefebvrien de plus de trente ans suivant trois étapes : le Brésil des Sans-terre ; le périurbain nantais depuis 1981 - de 2008 à 2014 comme élu local - et la cohabitation critique avec la ZAD de NDDL depuis les années 2000.

I – Retour au rural brésilien des paysans Sans-terre

En 1998, ma thèse portait d’abord sur le lien spatial dans la région du Nordeste brésilien, à partir des notions d’identités et de territorialités. J’ai demandé au géographe Guy Di Méo d’être mon directeur de thèse. Ce qui m’y avait conduit, c’était son livre “l’Homme, l’Espace, la Société” (1991) où il consacrait de nombreux développements à la méthode dialectique dans l’approche géographique des formations socio-spatiales, avec des références à Henri Lefebvre, intégrées dans un vaste tour d’horizon des diverses tendances épistémologiques dans la géographie académique, il y a 30 ans.

Ma recherche m’a alors conduit à quelques rencontres marquantes :

- D’abord la lecture du géographe brésilien Milton Santos (1926-2001) - en exil sous la dictature [4] militaire (1964-1985) - qui plaidait alors “Pour une géographie nouvelle”, invitant à passer “de la critique de la géographie à une géographie critique” (Santos,1984).

- Ensuite, j’ai constaté qu’au Brésil, Henri Lefebvre était beaucoup plus connu et étudié qu’en France. Beaucoup d’ouvrages géographiques le citent en référence vers 1995. En 1993, la traduction en portugais du livre du géographe marxiste californien Edward Soja (“Postmodern Geographies, the reassertion of space in critical social theory”) a contribué faire encore mieux connaître Lefebvre au Brésil [5]. Mais l’ouvrage clé a été surtout celui du sociologue José de Souza Martins : “Henri Lefebvre e o retorno à dialética” (1996), avec des contributions de géographes
critiques radicaux de l’USP (Université de São Paulo).

- Enfin, dans mes recherches sur la géographie rurale du Nordeste, j’ai mesuré toute l’originalité du Mouvement d’émancipation paysanne des Sans-terre (MST). Par leur pratique radicale des occupations (acampamentos) les Sans-terre visent l’appropriation de parcelles de latifundios pour y développer une agriculture familiale vivrière (assentamentos), alternative à l’agrobusiness. Avec le géographe ruraliste Bernardo M. Fernandes, nous avons alors construit, par des échanges, des articles parfois co-signés et dans nos ouvrages respectifs, le concept de “mouvement socioterritorial”, inspiré en partie par Henri Lefebvre (Martin, 2016). Dans sa thèse,
Nelson R. Pedon est revenu en 2009 sur cette coopération [6]. Ce concept est devenu d’utilisation courante dans la géographie rurale brésilienne et latino-américaine.

Restait alors à transposer cette problématique de la conflictualité socioterritoriale du rural brésilien au périrubain nantais, comme me l’avait suggéré Guy Di Méo. Vingt ans plus tard, cette communication répond à sa demande, mais sans confondre paysans sans-terre brésiliens et zadistes néo-ruraux péri-nantais.

II - Critique de la vie quotidienne périurbaine

2.1 - Le périurbain, envers méconnu de la métropolisation

Le périurbain est d’abord l’espace conçu d’une relégation sociale : les couches populaires des salariés, employés et ouvriers, qui travaillent dans les deux agglos de la bi-métropole de Nantes Saint-Nazaire, sont peu à peu poussées à résider à l’écart, du fait du coût du foncier décroissant en fonction de la distance des deux pôles urbains [7] . Cette ségrégation spatiale est à la fois consentie et contrainte. Face au règne de la dichotomie rural/urbain, les études sur le périurbain local ont beaucoup tardé à apparaître : même les plus pointues hésitent encore à employer le mot. On parle plus volontiers, comme l’ADDRN, de “familles à la campagne” (2015), en mettant l’accent sur “la fabrique individuelle de l’étalement urbain”. .

Face à l’obsolescence reconnue de la définition statistique (les “aires urbaines” de l’INSEE), c’est alors “le prisme familial” qui est privilégié : logement et terrain, mobilité et motorisation, niveaux, cadres et modes de vie des ménages.
Pourtant, la technostructure métropolitaine (Nantes-Métropole, AURAN) cherche bien à freiner l’étalement urbain à travers les mécanismes du zonage de constructibilité ou non des PLU (Plans locaux d’urbanisme) et des PLH (Plan local de l’habitat). Mais pourtant l’intensité et la distance de la relégation des couches populaires et moyennes s’accélère. Dans le même temps, cette production de l’espace du capitalisme à l’heure de sa métropolisation, prétend se conformer aux exigences du développement durable via les PADD (plan d’aménagement et de développement durable) à toutes les échelles.

2.2 - Côtés obscurs du “développement durable”

Une critique de l’espace du quotidien en périurbain ne peut négliger certaines questions très concrètes et même triviales, telles que l’encadrement réglementaire de l’urbanisation, le ramassage des ordures ménagères, l’assainissement des eaux usées. [8]

2.2.a – Homo periurbanus = Homo detritus  [9]

Depuis environ cinq ans, les intercommunalités du périurbain nantais, dans un rayon de 30-40 kilomètres autour de Nantes, ont opté pour le tri sélectif et la redevance incitative (RI). Avant, le ramassage des ordures ménagères était un service public universel financé par un impôt, la TEOM* [10].
Au nom de l’équité et du principe “pollueur-payeur”, associés à l’organisation du tri
sélectif (éco-points, déchetteries), une dose plus ou moins poussée de redevance incitative a donc été introduite, au prix de très lourds investissements : camions bennes, bacs personnels “pucés”, déchetteries contrôlées, facturation individualisée.
Les usagers ont pleinement joué le jeu en réduisant fortement le volume de leurs déchets ménagers, certains visant même un mythique “zéro déchet”. En moyenne, ils ne présentent plus leur poubelle à la levée de la benne qu’une fois toutes les 3 semaines. Mais, pour autant, leur facture ne baisse pas. Au contraire, partout, dans les années qui suivent le passage à la RI, le montant réel des factures s’envole [11]. C’est qu’il faut “équilibrer” le budget déchets annexe de l’intercommunalité, et en ces temps de restriction, il n’y a pas d’autre variable d’ajustement que le montant des factures. La colère des usagers est réelle et s’exprime parfois sur les réseaux sociaux, mais le plus souvent elle peine à se faire entendre des élus et des services communautaires, qui affectent dès lors de l’ignorer totalement.

2.2.b - Dans les eaux troubles du SPANC

L’assainissement en périurbain est un autre exemple de l’acharnement du capitalisme à transformer une valeur d’usage en valeur d’échange commercialisable. Il permet d’abord curieusement de tracer une limite stricte, à la parcelle, dans chaque commune périurbaine, entre d’une part l’urbain (le bourg), et d’autre part le rural (la campagne). En effet, chaque PLU inclut obligatoirement une cartographie annexe de la limite entre l’urbain dense “éligible”, moyennant abonnement, au branchement au tout-à-l’égout, en réseau vers la station d’épuration communale (STEP) ; le reste du territoire campagnard - où depuis toujours les eaux usées vont dans des fosses septiques, ou au fossé, est lui concerné par l’assainissement non-collectif (ANC). Or dans toute la France, depuis la Loi sur l’eau de 1992 et plus encore depuis la création des intercommunalités au début des années 2000, chacune est dotée d’une compétence assainissement associée à la mise en place d’un SPANC (service public d’assainissement non-collectif). Son objet est de “contrôler” périodiquement (généralement tous les 4 ans) le plus possible d’ANC, ou à la moindre occasion (rénovation, vente), afin de pousser, même sans nécessité avérée, à “la mise aux normes” de tous les ANC privés. [12]
Ce marché de 12 millions d’installations en France est évidemment très convoité par lesgrandes firmes de l’eau (Véolia, Lyonnaise des eaux). [13] Car, principe “pollueur-payeur” oblige, nul n’est censé échapper au SPANC. Là encore, son budget annexe doit être équilibré et - les élus ne s’en cachent pas - il ne peut l’être que par la multiplication et la fréquence des contrôles dûment facturés. D’où une sourde colère des “usagers” forcés de cet étrange “service public” - hors ses contrôles, il ne rend aucun service réel - que les intercommunalités parviennent plus difficilement à réduire au silence total.

Au-delà de ces seules questions environnementales il serait également possible d’évoquer tout cequi concerne les autres services publics d’un périurbain en déshérence : transports collectifs, accès à la téléphonie et à internet, santé, filières scolaires, etc. Tous confirmeraient ce constat : l’espace de relégation sociale est aussi un espace de services publics restreints, de faible intensité mais au prix fort.

2.3 - Stigmates de la relégation périurbaine

2.3.a - La politique préemptée par les maires et la fabrique du consensus

Dans la logique de la RGPP (révision générale des politiques publiques) depuis 2007, une tendance s’est confirmée avec la montée en puissance des intercommunalités dans le périurbain, sous forme des communautés de communes élargies. La politique locale de proximité a été totalement préemptée par les seuls maires. Le constat d’une “politique confisquée” établi en 2011 par F. Desage et D. Guéranger s’est aggravé depuis. Cette démocratie n’est plus seulement “improbable” (Kœbel, 2006), elle est bel et bien cadenassée, au point que selon N. Renahy, “la systématisation des intercommunalités renforce le sentiment de dépossession” [14] . Mais il se trompe par contre lorsqu’il dit que “les maires se trouvent maintenant davantage éloignés de la prise de décision. Leur fonction est déqualifiée. Ceux qui vont vraiment décider sont les délégués intercommunaux, lesquels sont désignés et pas élus” . Ce que les maires perdent à l’échelle communale, ils le retrouvent largement au niveau intercommunal. Les délégué(e)s communautaires sont désormais élu(e)s, depuis 2014, sous les apparences du suffrage universel, puisqu’ils sont préalablement “fléché(e)s” sur les listes municipales. Mais, le conseil communautaire ainsi constitué et soi-disant souverain, n’est qu’une chambre d’enregistrement où la quasi totalité des décisions sont entérinées, sans aucun amendement possible, le plus souvent à l’unanimité ou avec de rares abstentions ou votes contre. En fait, les décisions sont prises avant et ailleurs à huis-clos : dans le bureau communautaire des maires. Ce sont donc eux-seuls qui décident, avec l’aide très prégnante des services communautaires. Les maires actuels n’ont plus grand chose à voir avec leurs prédécesseurs dans communes qu’ils persistent encore à qualifier de “rurales”. L’époque des maires agriculteurs ou hobereaux locaux est bien révolue : ces semi-professionnels de la politique locale sont plutôt aujourd’hui des patrons de moyennes et petites entreprises, ou des auto-entrepreneurs, parfois aux limites du conflit d’intérêt ; des retraités ex-cadres de grandes entreprises régionales (centrale EDF de Cordemais, raffinerie de Donges, SNCF...) ou de la fonction publique (gendarmerie, Éducation nationale, préfectorale). Sur ce point, N. Renahy a pleinement raison : “alors que depuis les années 1950, les maires et les conseillers municipaux venaient massivement des milieux populaires ou agricoles, à présent ce sont les cadres, plus formés, qui prennent le pouvoir dans les intercommunalités” [15]. L’esprit général est par conséquent “entrepreneurial” et beaucoup considèrent leur mairie, et l’intercommunalité, comme des entreprises à diriger selon les règles de l’efficience gestionnaire et du strict équilibre budgétaire.

2.3.b - Une information locale décentrée, vecteur de consensus

L’information locale accentue cette déconnexion des populations locales d’avec la vie
communautaire officielle. Les journaux régionaux, Ouest-France et Presse-Océan, n’accordent pas davantage de place aux informations intercommunales qu’aux nouvelles communales. Les “localiers” ou CLP (correspondants locaux de la presse [16]) doivent désormais couvrir aussi l’info intercommunale, ce qu’ils font bien plus chichement. De plus, le découpage géographique des éditions et des rubriques locales ne tient guère compte des réajustements intercommunaux récents, à l’occasion d’une fusion par exemple ; c’est le cas entre Loire et Sillon (8 communes) et Cœur d’Estuaire (3 communes), l’une dépendant des rédactions de Saint-Nazaire, l’autre de celles de Nantes. Sur les réseaux sociaux tels que facebook, il y a bien quelques groupes d’Actu locale (Savenay, Pontchâteau) comptant jusqu’à des milliers d’abonnés. Mais ils ne recueillent que des annonces basiques (vide-greniers, spectacles, expositions), les alertes d’accidents (sur la RN 165), les chiens et chats perdus. Rien qui soit de nature à redynamiser la vie citoyenne de proximité. Dans La production de l’espace, Lefebvre soulignait, dès 1974, le poids d’une “partie scripturaire et imagée, illusoirement privilégiée de l’espace, portée par les écrits (journalisme, littérature), accentuée par les média, bref l’abstraction dotée d’une terrible puissance réductrice du “vécu”” [17]. Nous y sommes.

Tout contribue donc à l’éloignement des citoyens de ce qui subsiste de la vie collective locale. Dans la “ville émiettée” du périurbain, on assiste surtout à la “clubbisation de la vie urbaine” [18]

Seule la vie associative se maintient tant bien que mal, mais ses activités (sportives et de loisirs) tournent aux services de proximité et subit une grave crise de bénévolat par défaut de renouvellement générationnel. Au plan culturel, l’histoire locale et le patrimoine sont très sollicités, par des amateurs érudits “férus d’histoire”, selon la formule consacrée, mais avec une visée identitaire étroitement localiste et une démarche commémorative pointilliste qui écarte toute approche plus globale, davantage contextuelle et critique .. [19],

Les sections locales des organisations politiques sont elles-mêmes vieillissantes et en voie d’extinction, quand elles ont existé hors des seules périodes électorales, ce qui est loin d’être le cas partout.

Ces quelques approches montrent que le périurbain n’est pas qu’un sous-produit marginal de l’espace métropolitain. Il illustre ce que Lefebvre répétait volontiers concernant les caractéristiques de l’espace de la “modernité”, à la fois “homogène, fragmenté et hiérarchisé”. Les modalités de sa production technocratique hyper-réglementée (espace conçu) et la confiscation élitiste et centralisée de l’information (espace perçu) expliquent tout aussi bien la force du “consensus spatial” et le "silence des usagers" qui règnent sans partage dans cet espace vécu au quotidien, avec ses aspirations, ses contradictions et ses frustrations.

III – Zoom sur une ZAD à l’épreuve de l’espace périurbain

La ZAD de NDDL a suscité bien des passions contraires et des interprétations très tranchées. Certaines approches journalistiques se fixent benoîtement de “revenir sur ces années par des récits subjectifs, partisans, mais pas militants” [20] ! L’enquête d’Hervé Kempf manifeste tout autant sa sympathie, mais elle apporte aussi des indications précises sur la diversité potentiellement conflictuelle des zadistes [21].
Comme il l’a été observé assez tardivement, la ZAD a très peu fait l’objet d’études académiques. Mais même dans ce cas, malgré des déclarations convenues d’objectivité, l’empathie évidente des chercheurs les a parfois conduits à une certaine complaisance [22], prenant la forme de cartographies “subjectives” ou d’interprétations électorales discutables.
Le géographe Pascal Perri, plus critique, estime que “dans la galaxie écolo-zadiste, l’écologie, telle qu’elle est pratiquée par les militants et les responsables d’EELV n’est pas neutre. Il ne faut pas voir les territoires où elle s’exerce comme de simples lieux de contestation. Il faut les prendre pour ce qu’il sont vraiment : des territoires expérimentaux, des laboratoires grandeur nature où les écologistes, s’appuyant sur les zadistes, développent un modèle de vie disruptif” [23]. Philippe Subra, autre géographe, voit, lui, dans les ZAD une forme nouvelle de territorialisation du mouvement altermondialiste, mais “dans un type d’espace lui aussi totalement nouveau : non plus dans les rues d’une métropole, mais dans des espaces ruraux, à faible densité mais aussi à faibles ressources, dont les jeunes altermondialistes, généralement issus du monde citadin, ne connaissent pas les codes.” [24].

3.1 - De quoi la ZAD fut-elle vraiment le NON ? Hypothèses lefebvriennes

Avec la ZAD, ce n’est pas "le droit à la ville" (1968), mais davantage celui au rural, à la campagne, qui s’affiche. On n’y va pas "du rural à l’urbain" (1974), mais l’inverse. Ce n’est donc en rien d’une "révolution urbaine" (1970) qu’il s’agit, mais de ce qui ressemble davantage à une rétro-évolution, par un retour à la terre, à la nature et à une campagne largement fantasmées, dans le cadre d’une utopie néo-rurale . Et “la politique de l’espace” (1972) dont elle est porteuse [25], c’est finalement celle d’une écologie de la décroissance qui n’ose pas toujours dire son nom. Ce n’est pas non plus une "production de l’espace" (1974) alternative qui est envisagée, mais plutôt la petite fabrique d’un "horizon joyeux", "poétique" et "bidouillé" 23 [26] L’espace réel environnant de la ZAD enclavée – le périurbain - pourtant espace vécu du plus grand nombre, est totalement zappé et demeure occulté.
Pour Lefebvre, le “rurbain” - on ne disait pas encore le périurbain – était en son temps “un compromis bâtard entre le rural et l’urbain, [qui] n’échappe pas à l’espace dominé comme certains le croient, notamment ceux qui l’habitent. Il entraîne dans une dégradation et l’espace urbain et l’espace rural. Inverse du dépassement de leur conflit, il les entraîne dans un magma qui tomberait dans l’informe s’il n’était “structuré” par l’espace étatique”.
A l’évidence, la ZAD a constitué un “détournement d’espace”. Lefebvre envisageait une telle éventualité ainsi : “un espace existant ayant eu sa finalité (sa raison d’être, conditionnant formes, fonctions, structures) peut se trouver vacant et ensuite détourné. Donc réapproprié à un usage autre que le premier.” [27]

Mais, selon lui, le détournement ne saurait cependant être confondu avec 24 l’appropriation. Certes, précisait-il : “le détournement et la réappropriation d’espaces ont un grand sens et peuvent servir d’enseignement pour la production d’espaces nouveaux”. Mais, d’après lui, “théoriquement parlant, il est vain d’opposer le détournement à la production. La pensée théorique a pour but et sens la production, non le détournement, qui n’est en soi qu’une réappropriation et non une création. Il ne met fin que provisoirement à la domination” [28]. Ainsi en aura-t-il été de la ZAD.
Pour Lefebvre, une autre grille de lecture également possible s’offre qui se situe, elle, davantage au niveau des stratégies. ”Elle découvre dans le chaos spatial un certain ordre – de l’aménagement (planification) spatial et des forces productives qui l’occupent – des projets politiques et des obstacles, c’est-à-dire des forces qui contrecarrent telle intention stratégique et parviennent parfois à installer au sein d’un espace un contre-espace” [29]. Quand une population s’oppose à un programme (d’autoroute, d’extension urbaine [ou d’aéroport !]), on perçoit comment un contre-espace s’introduit dans la réalité spatiale : contre l’Œil et le Regard, contre la quantité et l’homogène, contre le pouvoir et l’arrogance, contre l’extension sans limite du “privé” et de la rentabilité d’entreprise – contre les espaces spécialisés, contre les fonctionnements étroitement localisées”. C’est de la sorte, ajoute-t-il, que “le contre-espace déborde l’opposition qui passe pour établie entre “réforme” et “révolution”. C’est ainsi que toute proposition de contre-espace, le plus insignifiant en apparence, ébranle de la base au sommet, l’espace existant, ses stratégies, ses objectifs et l’ordre établi” [30], ce qui donne une explication à l’impact démesuré de la ZAD.
Pour autant, Lefebvre invite à ne pas perdre de vue que “seule l’opposition au pouvoir central de capacités d’action liées immédiatement au territoire – les ”pouvoirs locaux”, municipaux, régionaux – peut gêner l’État centralisé et introduire (ou réintroduire) un certain pluralisme. Inévitablement, cette résistance et cette contre-action maintiennent et font surgir des unités territoriales distinctes, dotées d’une autogestion plus ou moins autonome” [31]. Autrement dit, l’issue à la ZAD ne peut pas être dans la seule ZAD.
La "victoire" anti-aéroport de l’espace perçu (des imaginaires et des idéologies) sur l’espace conçu (des aménageurs, technocrates et décideurs responsables de l’ex-projet d’aéroport) masque, encore une fois, trop complètement l’espace vécu réel des habitants du périurbain nantais, où la ZAD reste cependant implantée, et où elle semble finalement en passe de se réinscrire. La communauté de communes de Gesvres et Erdre (CCEG), où se situe la ZAD, est dans les “starting blocks” pour sa réintégration par la redéfinition de son projet de territoire et la révision de son PLUi. Pour ses élus, "il s’agit désormais de reclasser l’ensemble de la zone dédiée au projet en zone A (agricole) et en zone N (naturelle).” [32]

3.2 - Pour la ZAD, “l’épreuve de l’espace” c’est maintenant !

Les suites de l’abandon du projet d’aéroport - qui constituait le ciment d’une coalition anti-aéroport hétéroclite - révèlent peu à peu les clivages et tensions qui se cachaient dans le mouvement “zadiste”. Ces quelques titres récents de la presse locale et nationale suffisent, sans ambiguïté, à en témoigner :

ZAD : chronologie 2018 dans la presse régionale (mise à jour)
• NDDL Une vie à construire sans aéroport et sans ZAD (PO 23 janvier)
• NDDL 30.000 personnes sur la ZAD selon les organisateurs (PO 10 février)
• NDDL : des tensions autour des terres (PO 22 février)
• La confusion règne au sein des anti-aéroport (OF 16 mars)
• Un air d’OK Corral sur la ZAD (PO 25 mars)
• Dans la ZAD, deux idéologies s’affrontent (OF 30 mars)
• Ex-ZAD : ces terres qui divisent (OF 4 avril)
• Veillée d’armes dans la zone à défendre (PO 8 avril 2018)
• L’expulsion de la Zad tourne au fiasco : les manifestations continuent (OF 15 avril)
• NDDL Zad : des milliers de personnes et des heurts ce dimanche (PO 15 avril)
• NDDL La chambre d’agriculture refuse de se faire dicter la loi par les zadistes (PO 17 avril)
• NDDL La Conf’ paysanne "encourage la Zad à saisir la main tendue par l’État" (PO 19 avril)
• Rebelle à la loi des radicaux [Françoise Verchère] (OF 19 avril)
• Hulot et NDDL : "L’écologie n’est pas l’anarchie" (OF 19 avril)
• ZAD, des candidats pour la légalité (PO 20 avril)
• NDDL. La ZAD lâche du lest, l’État retient son glaive (OF 21 avril)
• Zad. Premières expulsions “éclair” sans trop de résistance à NDDL (OF 17 mai)
• Nantes : Dans le centre, beaucoup de policiers, pas un manifestant (PO 19 mai)
• Zad : Rassemblement ce dimanche : les soutiens s’effilochent (PO 20 mai)
• NDDL. Pour la Zad, le changement, c’est maintenant (OF 21 mai)
• Dans la ZAD, un blessé pris dans les symboles ? (OF 24 mai)
• L’État offre un CDD de six mois à quinze zadistes (OF 5 juin)
• ZAD, la route des chicanes rouverte à la circulation (OF 14 juin)
• NDDL : Dissolution de l’Acipa, le oui l’a emporté (OF 30 juin).

3.2.a - Françoise Verchère s’insurge contre l’angélisme

Dans un texte inédit, diffusé par ATTAC le 22 avril 2018, Françoise Verchère, longtemps responsible du Cédpa (collectif des élu(e)s doutant de la pertinence de l’aéroport) - regrette d’abord que “beaucoup de gens préfèrent la posture politique et idéologique, voire une forme d’angélisme, à l’analyse lucide des faits”. Quant à elle, elle ”persiste à penser que nous en sommes là, à cause 1) d’une mauvaise appréciation du rapport des forces ; 2) d’une erreur stratégique de la part du “mouvement”, embarqué de manière peu lucide dans l’analyse des zadistes”. Pour elle, comme “le gouvernement a abandonné l’aéroport non sans mal : comment imaginer un instant qu’il va aussi accepter l’autonomie de la zone ?”

Quant à l’objectif des zadistes, “il est de continuer les expérimentations, dans les liens tissés entre leurs activités en ne laissant personne ou quasi au bord du chemin”. Personne, à part les “radicaux que les angéliques font mine de ne pas voir”, qui “ne veulent rien, pourrissent la vie des autres”, mais “dont personne ne sait aujourd’hui et ne saura demain se dépêtrer”. Enfin, concernant la gouvernance intra-ZAD, certes “il s’invente beaucoup de choses intéressantes sur la ZAD en matière de démocratie, mais les pratiques sont parfois proches de ce qui est dénoncé par ailleurs”. En matière de critiques pertinentes, on n’est donc jamais si bien servi(e) que par soi-même. [33]

3.2.b - L’après-ZAD en Place Publique

Dans son dossier : "Après Notre-Dame-Des-Landes, comment faire encore projet ?" la récente livraison de revue urbaine Place publique - véritable organe de l’intelligentsia métropolitaine nantaise - s’interroge sur les leçons à tirer de ce qu’il faut bien appeler un échec ? En conclusion de sa contribution "Apprendre des projets qui se déréalisent", Laurent Devisme, professeur d’architecture nantais (lefebvrien) [34], estime que dans le dossier du projet d’aéroport, “toutes les critiques faites aux conceptions abusives de la généralité et du surplomb ont tout de même été plus qu’utiles et c’est plutôt une chance qu’il y ait friction et concernement plutôt qu’indifférence”. Selon lui, pour la gouvernance métropolitaine, “une sortie intéressante de ces difficultés passe probablement par un intérêt à déployer pour des formes que peuvent prendre aujourd’hui les anticipations, les formes du futur qu’il est possible de faire advenir”. Et de conclure ainsi : "si l’on arrime cette perspective aux contestations locales, elle se traduit par un chantier d’imagination métropolitaine, car la montée d’oppositions à la métropole et à la métropolisation est régulière, porteuse d’un discours parfois urbanophobe.” [35] Un risque désormais permanent de révolte anti-urbaine, en quelque sorte, à prendre en considération pour mieux le maîtriser.

Pour conclure

Aujourd’hui, il ne faut pas seulement (re)lire Lefebvre [36]. Selon Stefan Kipfer, il faut aussi relire Gramsci : "Henri Lefebvre nous appelle à regarder ses propres contributions à la lumière de Gramsci. Dans La production de l’espace, par exemple, il émet l’hypothèse selon laquelle l’hégémonie bourgeoise n’épargne pas l’espace, ne le laisse pas tel quel, suggérant ainsi que l’organisation spatiale représente un élément crucial dans l’exercice du pouvoir politique”. Dans La révolution urbaine, il soulignait déjà le
fait que “l’urbanisme et les sciences associées qui étudient l’espace ont le potentiel pour maintenir la domination bourgeoise en désorganisant l’opposition et en prônant la passivité des subalternes." [37].

Après la ZAD, une simple réforme des procédures d’enquête publique et de consultation - comme le suggère la revue urbaine nantaise - suffira-t-elle ? D’autant qu’avec les ZAD le mode d’emploi pour faire efficacement obstacle à tout projet structurant est désormais bien établi. Pour Francis Chateauraynaud, “tout est affaire d’échelle. On voit se réaffirmer le besoin d’un retour à une relocalisation de nombreux processus, de redonner un peu de respiration avec des capacités de décision à des niveaux plus locaux”. Puisque “construire l’espace commun de lisibilité des intérêts reste relativement difficile, il faut redescendre en échelle [38].” Alors, oui, - au-delà de Lefebvre et de Gramsci – il devient aussi urgent de relire - pour être davantage en phase avec l’échelle locale du terrain réel, vécu - “Le contrat géographique ou l’habitation durable des territoires” du géographe Jean-Paul Ferrier (1998), ainsi que “Le projet local” d’Alberto Magnaghi (2003).

Bibliographie

  • ADDRN, Familles en campagne, la fabrique individuelle de l’étalement urbain. Enquête sociologique dans la région nazairienne, 2015.
  • Frédéric Barbe, La “zone à défendre” de Notre-Dame-des-Landes ou l’habiter comme politique, Norois [En ligne], 238-239 | 2016.
  • Guy Di Méo, L’Homme, la Société, l’Espace, Anthropos, 1991.
  • Jean-Paul Ferrier, Le contrat géographique ou l’habitation durable des territoires, Éd. Payot, Lausanne, 1998.
  • Hervé Kempf, Notre-Dame-des-Landes, Seuil, 2014.
  • Alberto Magnaghi, Le projet local, Margada, 2003.
  • Jean-Yves Martin,​Affres et mystères du périurbain nantais, in : Place Publique, #54, pp. 133-139, nov-déc. 2015.
  • Jean-Yves Martin, Mobilisations populaires au Brésil 1985-2015 : penser les mouvements socioterritoriaux avec Henri Lefebvre et Michel Foucault, Éd. du Petit Pavé, Angers, 2016.
  • Pascal Perri, L’écologie contre la démocratie, Notre-Dames-des-Landes, Sivens, Roybon : enquête sur le zadisme, Plein Jour, 2016.
  • Place Publique, Après Notre-Dame-des-Landes, comment faire encore projet ?, #66, Printemps 2018
  • Cécile Rialland-Juin, Abandon du projet de Notre-Dame-des-Landes : et maintenant ? Entretien avec Cécile Rialland-Juin, Société de Géographie, 22 janvier 2018.
  • Jean Rivière, “Clore un conflit d’aménagement par le vote ? Note sur la géographie électorale de la consultation sur l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes​“, Norois, 2016/1 (n° 238-239), p. 147-159.
  • Philippe Subra, Zones à défendre : de Sivens à Notre-Dame-des-Landes, Éd. de l’Aube, 2016

Annexes :

1 - Généalogie du corpus spatial lefebvrien (J-Y Martin, 2018).
2 - Cartographie des mouvements socioterritoriaux brésiliens (Source Dataluta/UNESP, 2009).
3 - Les intercommunalités de Loire Atlantique (AURAN, 2017).
4 - Le vote OUI du 26 juin 2016 en Loire-Atlantique (CéDpa, 2016).
5 - La ZAD de Notre-Dame-des-Landes (groupe CartoZ, F.Barbe NOROIS,2016)

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