« Suburban Planet » : l’extension du domaine de l’urbain aux périphéries

Un livre de Roger Keil *

Mardi 7 août 2018, par Jean-Yves Martin // Henri Lefebvre

Notre siècle urbain se manifeste dans les périphéries. Alors que la vague massive de la présente urbanisation se réfère souvent à la « révolution urbaine » (Lefebvre, 1970), la majeure partie de son extraordinaire croissance actuelle dans le monde entier se produit désormais en marge des villes, dans leurs diverses périphéries.

Dans ce livre, il s’agit donc suivant Lefebvre de « l’implosion-explosion » de la ville « c’est-à-dire de l’énorme concentration (de gens, d’activités, de richesses, de choses et d’objets, d’instruments, de moyens de pensée) dans la réalité urbaine, et l’immense éclatement, la projection de fragments multiples et disjoints : périphéries, banlieues, résidences secondaires, satellites, etc » (H.Lefebvre, La Révolution urbaine, p.24 de l’édition originale française, en 1970).

Ce livre d’aujourd’hui traite du processus qui crée la périphérie urbaine mondiale - la suburbanisation - et les modes de vie - les suburbanismes - qu’on y rencontre. Richement illustré avec des exemples du monde entier, le livre soutient que la suburbanisation est un processus global et une partie majeure de l’urbanisation étendue de la planète. Elle comprend aussi bien les « gated communities » des élites riches, que les squats des pauvres et d’autres multiples formes et modes de vie construits entre les deux. La réalité de la vie dans ce siècle urbain est le suburbain : la majeure partie de l’avenir de la planète de 10 milliards d’habitants ne se jouera pas dans des villes conventionnelles, mais dans ces constellations suburbaines d’un genre ou d’un autre.

Inspiré par l’invitation d’Henri Lefebvre à ne pas abandonner la théorie urbaine lorsque la ville s’éloigne de sa forme classique, cet ouvrage est un défi pour la pensée urbaine en général, car il conduit le lecteur à reconsidérer la ville depuis l’extérieur, à partir de ses périphéries

Dans quel type de monde vivons-nous ? Un monde de « suburbs » !

Henri Lefebvre a précédé Castells de quelques années dans l’annonce de la venue d’une « société urbaine. » Dans son livre La révolution urbaine, traduit en Anglais pour la première fois en 2003, Lefebvre prédisait que la société était en train de devenir irréversiblement urbaine parce que la production de l’espace urbain devenait le processus central à travers lequel le capital s’accumulait et la portée de la ville s’étendait bien plus loin que ses frontières immédiates à travers les relations métaboliques qui parcourent le monde.

Dans son approche de cette question dès l’introduction, l’auteur cite successivement, outre Castells (1973), également Soja (1996, 2000), Merrifield (2012), et Harvey (1996). Mais, au-delà de la vision d’un « monde de banlieues », son livre voit plutôt le monde en terme de suburbanisation. Ce n’est pas un épiphénomène, cette façon dont le monde évolue et se résout. C’est une très bonne loupe avec laquelle nous portons de manière critique notre regard sur le monde aujourd’hui. Telle que la révolution urbaine de Lefebvre évolue, la suburbanisation de la ville-région prend le contrôle de la planète entière. Ce livre n’est pas une brève histoire de la suburbanisation, ni un passage en revue des études suburbaines. Il n’est pas non plus un atlas du suburbanisme. Ce que le livre fournit à la place est un ensemble de raisonnements sur la suburbanisation et les modes de vie suburbains. Le concept même de suburbain a reçu récemment une attention renouvelée : taxonomies et lexiques de la suburbanisation ont été développés. Mais au-delà le livre « donne aux périphéries [suburbs] leur juste place dans les imaginaires conceptuels et les mondes réels dans lesquels nous pouvons comprendre l’urbanisme global où nos vies sont désormais vécues » (p.13).

Parler d’urbanisation périphérique est juste un point de départ pour une discussion élargie sur le changement des géographies urbaines des centres et des périphéries. Dans des débats aussi différents que la théorie classique des loyers, l’urbanisme de l’École de Chicago ou de la théorie urbaine critique, notamment du type de celle influencée par Henri Lefebvre. La suburbanisation a longtemps été considérée historiquement comme un éloignement du cœur de la société et de la ville, davantage que dans un sens spatial. Ce livre interroge ce passage du centre vers la marge et discute du "droit de la ville" à la lumière des récentes dynamiques de l’urbanisation.

L’ouvrage ne porte pas sur des « suburbs » spécifiques : malgré l’expérience et les études de l’auteur canadien depuis une vingtaine d’années sur Francfort, Los Angeles, Montpellier et Toronto, aucune étude de lieu/cas n’est ici présentée. Il se concentre plutôt sur trois centres d’intérêt : les formes construites de l’environnement urbain ; les modalités sociales des relations, des processus et de la ’gouvernance’ ; les politiques écologiques (sub)urbaines. Concrètement, il s’oriente alors vers une vision critique de la gouvernance, des paysages et des infrastructures de la suburbanisation comme étant les trois dimensions pertinentes dont elle procède réellement. « J’envisage la production de l’espace suburbain comme une combinaison des actions de l’État, du capital et de l’activité privée, souvent autoritaire », écrit l’auteur (p.15).

Le livre n’est pas censé être une encyclopédie de la suburbanisation. Il est plutôt un essai développé sur le sujet. Dans le respect du travail déjà effectué par les études urbaines (urban studies), Suburban Planet pousse un peu plus loin ’l’état de l’art’.

En bref, le livre soutient que :

  • Le siècle urbain est vraiment le siècle suburbain. Dans un monde urbain majoritaire, plus actif en termes d’expansion et de concentration de la population urbaine, la forme bâtie et l’activité économique se produisent dans les aires périphériques.
  • Comme le monde continue sa ’révolution urbaine’ (Lefebvre, 1970), l’attention doit être portée au comment ceci est en relation avec les processus spécifiques de la périphérisation spatiale, économique et sociale caractérisant l’urbanisation aujourd’hui.
  • Que nous qualifiions ces formes de suburbaines, périurbaines, périphérique, post-urbaines, ex-urbaines, ou en employant quelque autre concept équivalent, le phénomène, emprunté à Lefebvre, est bien ’universel’ (Lefebvre, 1970).
  • Le livre fournit une argumentation forte sur la possibilité d’une perspective comparative étendue sur la suburbanisation permettant d’aller au-delà du cas ’classique’ du suburb [banlieue pavillonnaire] Nord Américain, en tant que référence supposée/imposée des études suburbaines. C’est dans cette optique de la suburbanisation, au sens le plus large, que le processus de l’urbanisation se révèle au XXIe siècle.

Après la présentation de l’introduction (chap.1), les chapitres 2 à 4 examinent comment les « suburbs » ont été étudiés, expliqués et théorisés. Les chapitres 5 et 6 analysent la composition changeante du suburb traditionnel et la prolifération du suburbain à travers le monde. Le chapitre 7 discute des infrastructures suburbaines. Le chapitre 8 explore les politiques écologiques suburbaines sous l’angle des densités, des limites et du Capitalocène (que l’auteur préfère à « anthropocène »). Un chapitre sur la gouvernance politique suburbaine conclut le volume.

En conclusion, souligne l’auteur, « alors que le focus est mis actuellement sur la périphérie comme un problème à résoudre par des idées et des actions venant du centre, la périphérie doit prendre son propre destin en mains en acceptant, de façon réaliste, que si nous ne pouvons pas régler les problèmes des lieux les moins soutenables - les étendues tentaculaires de notre monde de ’suburbs’ - nous n’avons pas d’avenir du tout ».

* Roger Keil est professeur-chercheur en Études globales sub/urbaines à l’Université de York – Toronto au Canada.

Roger Keil, Suburban Planet, Coll. Urban Futures, Polity Press, 2018

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