Du "matérialisme historico-géographique" au Droit à la ville

David Harvey et Henri Lefebvre

Mercredi 5 juin 2013, par Jean-Yves Martin // Territoires

David Harvey, géographe britannique exerçant aux États-Unis, est souvent considéré comme le plus grand géographe marxiste du monde. Malheureusement, il n’a guère été traduit et édité en français, sauf ces dernières années, ce qui rend son parcours intellectuel de géographe, devenu anthropologue, assez difficile à reconstituer.
Un livre récent (Harvey, 2010), qui prend comme souvent avec Harvey la forme d’un recueil de textes, montre que depuis le milieu des années 1980, il cherche surtout à promouvoir un “matérialisme historico-géographique”, à partir de tentatives répétées d’adapter les analyses économiques des classiques du marxisme, Marx et Engels, aux nouvelles réalités du capitalisme contemporain.

Ce livre reprend en fait, en traduction française, divers chapitres et articles publiés entre 1984 et 2009. Il constitue une sorte d’histoire de la géographie comme discipline, un diagnostic historique des contradictions constitutives de celle-ci, en ce qu’elle est à la fois au service des grands pouvoirs et productrice d’une connaissance d’un réel qui soit potentiellement ré-appropriable pour une géographie populaire, à des fins d’émancipation sociale.

Son texte inaugural à ce sujet en 1984, s’intitule par exemple, “sur la situation de la géographie, d’hier et d’aujourd’hui : un manifeste matérialiste historique”. Son objectif est d’abord d’affranchir la géographie de son statut de discipline subalterne, fragmentée en expertises techniques (cartographie, aménagement du territoire, urbanisme..) directement au service des puissances politico-étatiques et économiques.

On trouve surtout chez Harvey une ambition théorique – ainsi nommée : "matérialisme historico-géographique" - visant à penser quelques-unes des questions posées par la mondialisation. Par exemple, les rapports du global et du local, l’écologie et les questions de justice environnementale, l’adaptation de l’analyse marxiste de la lutte des classes à échelle planétaire, dans la phase actuelle du capitalisme mondialisé.

Rien d’étonnant, comme le souligne dans sa préface Thierry Labica, si David Harvey “croise presque inévitablement cette importante partie de l’ œuvre d’Henri Lefebvre consacrée à l’espace, à la ville, aux rapports ville-campagne, à la pensée marxiste de la ville”.

En 1985, cherchant à mesurer l’apport d’Henri Lefebvre dans la pensée relative à la production de l’espace, Harvey analyse sa théorie où la question spatiale est perçue comme directement liée aux enjeux des luttes politiques et de la reproduction des rapports de production capitalistes. Mais sa propre pensée vise surtout à la formulation d’une théorie du "développement géographique inégal" à l’ère de la mondialisation néolibérale. Elle s’inscrit, mais tout en s’en démarquant, dans le prolongement des problématiques et des concepts lefebvriens. Jusqu’en 2009, où il traite du “droit à la ville”, en convoquant davantage les prophéties d’Engels que les analyses d’Henri Lefebvre, sauf dans cette toute dernière phrase pour admettre : “Henri Lefebvre avait raison de souligner que la révolution serait urbaine, au sens large du terme, ou ne serait pas” (p.182).

Mais cela n’empêche cependant pas Harvey, chemin faisant, de souligner que les villes où nous vivons aujourd’hui sont aussi de plus en plus divisées, fragmentées et conflictuelles. "Notre vision du monde et des possibles varie selon le côté de la barrière duquel nous nous trouvons, et selon le type de consommation auquel nous avons accès. Au cours des dernières décennies, le tournant néolibéral a rendu aux élites riches leur pouvoir de classe”. Tout en soulignant également qu’il existe des mouvements sociaux urbains qui cherchent à vaincre les isolements et à refaçonner la ville selon une image sociale différente de celle donnée par les forces du grand capital, de promoteurs soutenus par la finance et d’un appareil d’Etat local de plus en plus gagné à l’esprit d’entreprise”. Il pointe donc cette multitude de mouvements sociaux qui se concentrent sur la question urbaine, de l’Inde et du Brésil à la Chine, en passant par l’Espagne, l’Argentine et les États-Unis, et qui se réclament du "droit à la ville".

Abordant une nouvelle fois, en 2011, la vision d’Henri Lefebvre du Droit à la ville, Harvey fait référence à son “essai séminal” écrit en 1967. “Pour lui, écrit-il, ce droit était à la fois un cri et une exigence. Un cri, car c’était l’expression de la douleur existentielle provoquée par une crise dévastatrice de la vie quotidienne dans la ville ; et en même temps une exigence, celle de regarder cette crise en face et de construire une autre vie urbaine, moins aliénée, qui fasse sens et soit ludique, mais qui soit aussi comme toujours avec Lefebvre - conflictuelle et dialectique, ouverte au devenir, aux rencontres (qui pourront être affreuses ou agréables) et à la poursuite infinie d’une nouveauté imprévisible” (Harvey, 2011, p.36).

Un ralliement final à Lefebvre ? Non, car Harvey tient à nuancer aussitôt son propos. “Si l’idée de droit à la ville a retrouver une certaine vigueur ces dix dernières années, ce n’est pas vers l’héritage de Lefebvre, aussi important soit-il, qu’il faut se tourner pour l’expliquer". Pour lui, "ce qui s’est passé dans les rues , via les mouvements sociaux urbains, est bien plus important [...] Le fait, par exemple, que l’étrange collision entre néolibéralisation et démocratisation au Brésil dans les années 1990 ait donné naissance à des clauses garantissant le droit à la ville dans la Constitution doit être attribué à la puissance des mouvements sociaux urbains qui luttaient pour la démocratisation, en particulier autour des questions du logement”, ne devrait rien à Lefebvre et tout aux luttes en cours contre ceux qui déterminent la (mauvaise) qualité de la vie quotidienne urbaine. Les deux ne sont pourtant pas incompatibles et l’influence croissante de Lefebvre chez les penseurs de la ville brésiliens, au cours des années 1990, n’est évidemment pas étrangère à la montée en puissance des mouvements sociaux urbains autour du “droit à la ville”. Il prend cependant soin d’indiquer,avec raison, qu’une grande partie de la gauche traditionnelle “continue de contester le potentiel révolutionnaire des mouvements sociaux urbains. C’est derniers sont souvent rejetés et considérés comme n’étant ni des mouvements révolutionnaires ni d’authentiques mouvements de classe” (2011, p.40).

On voit donc que David Harvey, qui pendant longtemps, a privilégié sa propre approche en termes de “matérialisme historico-géographique” et de “développement géographique inégal”, sans jamais faire beaucoup référence à Lefebvre jusqu’au début des années 2000- comme c’est flagrant dans les notes, index et bibliographies de ses ouvrages d’alors -, finit cependant par se rallier à l’idée de “droit à la ville” au tournant des années 2010. Mais ce n’est pas, nous l’avons vu, sans nuances ni réticences.
Sur un point il accorde sans restriction à Lefebvre d’avoir bien mis en évidence que “la relation entre l’urbain et le rural ou, comme les Anglais aiment à le dire, entre la campagne et la ville, était en train de se transformer radicalement, que la paysannerie traditionnelle disparaissait et que le rural était en voit d’urbanisation, selon un processus qui encourageait d’une part une nouvelle approche consumériste de la relation à la nature [...] et d’autre part une approche capitaliste productiviste, où la campagne n’était plus vue que comme une source d’approvisionnement en biens agricoles destinés aux marchés urbains, en rupture radicale avec l’agriculture traditionnelle paysanne autarcique”.

Et Harvey ajoute même : “l’estompement de la division urbain-rural s’est fait à des rythmes différents à travers le monde, mais il ne fait aucun doute qu’il s’est effectué conformément à ce qu’avait prédit Lefebvre” (2011, p.41). Le périurbain était né.

Bibliographie :

- HARVEY David, 2010, Géographie et capital, vers un matérialisme historico-géographique, Ed. Syllepse, Coll. Mille Marxismes.

- HARVEY David, 2011, Le capitalisme contre le droit à la ville : néolibéralisme, urbanisation, résistances, Ed. Amsterdam.