Une analyse critique de la "ville intelligente"

par Antoine Picon

Dimanche 17 août 2014, par Jean-Yves Martin // Territoires

Qu’est-ce que la smart city, dite aussi "ville intelligente " ? Une appellation en vogue, certes, mais non sans ambiguïtés et écueils lorsqu’on cherche à préciser le contenu d’une notion aussi séduisante que floue, prévient l’auteur docteur en histoire, architecte et ingénieur. Elle se caractérise d’abord par l’usage intensif des technologies de l’information et de la communication (TIC) indique-t-il . Selon lui « elle passe par le développement des contenus électroniques et leur hybridation croissante avec le monde physique » souvent qualifiée de "réalité augmentée". On prétend ainsi y concilier qualité de vie urbaine et développement durable au moyen d’une gestion fine des ressources et des infrastructures techniques. Si elle s’enracine dans un certain nombre de réalités qui pourraient laisser supposer qu’elle existe autour de nous, elle semble se dérober à l’analyse elle se dérobe à l’analyse à la manière du point à l’infini d’une perspective.

De la "ville intelligente" à la "ville événement"

Suivant l’adage : « la meilleure façon de prédire l’avenir est de l’inventer », la smart city - de 1984 d’Orwell (1949) à 2001, l’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick (1968) - hante depuis longtemps l’imagination des romanciers et des réalisateurs de films de science-fiction. Mais, à la différence des cerveaux électroniques centralisés façon Big brother et de la science fiction des années 1960-1970, il s’agit à présent d’imaginer des formes beaucoup plus élaborées d’intelligence.

De plus en plus d’informations sont produites par les citadins eux-mêmes : leurs déplacements, leurs consommations d’eau, de gaz et d’électricité, ainsi que leurs achats divers font depuis longtemps l’objet d’enregistrements, et une attention nouvelle se porte sur les déchets qu’ils produisent. A Séoul en Corée du Sud, un programme consiste à faire payer aux habitants le ramassage de leur ordures en fonction de la quantité produite en s’appuyant sur la technologie RFID, avec notamment des poubelles qui facturent leurs utilisateurs au prorata du poids des déchets déposés. Le plus souvent ces systèmes d’information fonctionnent en temps réel. « La recherche d’une meilleure efficacité environnementale constitue le principal objectif de la smart city, qu’il s’agisse de diminuer sa consommation d’énergie ou le volume d’ordures qu’elle génère ».

Une telle évolution rend de plus en plus floue la distinction entre les deux catégories d’acteurs opérateurs et/ou usagers dans le contexte de la smart city. Dans le numérique en général, le Web 2.0 vient brouiller l’ancienne ligne de partage entre professionnels et amateurs, une telle distinction n’ayant plus cours depuis longtemps sur Wikipédia. Le recyclage des ordures ménagères passe lui-aussi par un investissement massif des individus : le mot valise "consommacteur" a été proposé afin de rendre compte de ce brouillage de la frontière entre usagers et opérateurs.

Mais pas de croissance intelligente qui tienne sans un environnement urbain excitant. A l’heure de marketing urbain, la smart city, également "ville sensible", se doit d’apparaître aussi comme une "ville événement". « Plus encore que les plans d’urbanisme, ce sont les récits et les scénarios qui s’en inspirent qui permettent aux villes de s’assigner des objectifs. La crise souvent dénoncée de la planification urbaine se révèle contemporaine de la montée en puissance d’une ville-événement où la réalité et la fiction sont souvent difficiles à discerner ».

La ville-cyborg : surveiller et punir

La smart city appréhendée comme ensemble d’évènements offre la tentation de ramener les problèmes auxquels elle se trouve confrontée à une question de pilotage, de bonne gouvernance, tentation qui remonte à la dite "cybernétique" contemporaine de la Guerre froide. Un risque qui n’avait alors pourtant pas échappé à Henri Lefebvre (Vers le cybernanthrope, contre les technocrates, 1970). La cybernétique des années 1950-1960, s’appuyant sur la théorie des systèmes, avec boucles de rétroaction, apparaît comme une discipline attrape-tout. D’origine militaire, elle se fonde, aujourd’hui comme hier, « sur une vision résolument réductrice de l’homme et du monde », estime l’auteur. Le Cyborg en est l’incarnation (Blade Runner 1982, RoboCop 1984, et Terminator à partir de 1984).

Photo RIO

Á partir de l’exemple du centre de commandement conçu par IBM pour la ville de Rio de Janeiro, l’auteur en arrive à cette conclusion ; « lorsqu’elle règne sans partage, la tentation néo-cybernétique se fonde sur une approche exagérément simplifiée de la ville, approche dont le caractère opérationnel risque de révéler décevant, passé la maintenance des infrastructures de base et la coordination des moyens d’intervention sur le terrain comme la police et les pompiers ».

Dans l’hypothèse de la ville-cyborg, la notion de métabolisme cherche à rendre compte de l’intensification de la dimension sanitaire, voire génétique, du couplage entre les hommes et l’infrastructure urbaine, « dans le droit fil de l’avènement de cette ère "biopolitique" annoncée par Michel Foucault vers le milieu des années 1970 ». Mais la finalité de la ville-cyborg n’est-elle pas alors plutôt de "surveiller et punir" (… "naissance de la prison", M.Foucault, 1975) ?
L’intelligence de la ville est donc bien à la fois diffuse, ubiquitaire mais surtout concentrée en certains lieux comme les salles de contrôle et de régulation des grands systèmes techniques.

Smart city : aliénation ou émancipation ?

Avec l’individualisation et la personnalisation croissante du web 2.0, la ville intelligente peut être aussi caractérisée comme une ville centrée sur l’individu, avec une importance nouvelle prise par les déterminations sensorielles : « la ville sensuelle s’adresse tout particulièrement aux individus, ne serait-ce que parce qu’il faut les persuader de consommer. L’individu éduqué et talentueux est censé constituer le moteur de l’économie de la connaissance. Il conditionne par-dessus tout la possibilité d’un développement urbain durable. Ce dernier requiert en effet l’adhésion des individus qui doivent intérioriser les codes de conduite et les valeurs sur lesquelles reposent des pratiques comme le tri sélectif des ordures ménagères ».
Dans la smart city, le numérique confère un nouveau relief au mixte d’aliénation et d’émancipation dont la ville est porteuse depuis la naissance de l’urbain. Il rend aujourd’hui l’aliénation plus insidieuse, pleinement compatible l’empire néo-libérale d’origine américaine. « Mais il semble également offrir la promesse de pouvoir choisir librement son destin, grâce à l’effet démultiplicateur du Web 2.0, censé permettre aux individus de faire entendre leur voix sans passer forcément par le filtre habituel des institutions, de la compétence professionnelle reconnue et du statut social ». Le "sacre de l’amateur" (P.Flichy) donnerait une nouvelle impulsion à un tel projet.

Il faudrait d’abord , selon l’auteur, « reconnaître à quel point l’hybridation croissante entre espaces physiques et contenus numérique va contribuer à accroître encore la dynamique de dispersion des individus au sein d’environnement riches et divers », ce grâce à la géolocalisation (GPS). Inaugure-t-elle pour autant "une intelligence spatialisée" ?

Elle reste inégalitaire, car admet-il aussitôt, avec la métropolisation, « l’importance des centres urbains denses a plutôt eu tendance à se renforcer sous l’effet de facteurs comme la financiarisation de l’économie. On ne doit pas s’étonner dans ce contexte que les 50 plus grandes villes du monde concentrent près de la moitié des sites Internet ».

Smart cartographie numérique à l’heure du GPS

Sans doute dans les centralités de la métropolisation « la ville sensible et sensuelle, la réalité augmentée et la géolocalisation enrichissent chaque mètre carré d’espace urbain, le dotant de nouvelles fonctionnalités e de significations inédites ». Mais, « plus qu’à une transformation de ces structures, c’est à leur réinterprétation que l’on assiste » estime l’auteur.

Selon lui, la cartographie numérique - dans "un sens considérablement élargi" admet-il -constituerait à la fois « l’une des modalités privilégiées de cette transfiguration et l’analyseur permettant d’en appréhender les enjeux essentiels ». Pour lui, « on pourrait résumer l’importance qu’elle revêt en affirmant que ce n’est pas tant la forme de la ville qui change que sa carte, ou plutôt ses cartes, tant l’avènement du numérique coïncide avec une prolifération de représentation cartographiques du phénomène urbain. C’est au travers de cette prolifération que la ville devient intelligente ». Des affirmations qui paraissent d’abord très aventurées.

Certes la production cartographique a-t-elle explosé en volume. C’est la conséquence de la multiplication des SIG (systèmes d’information géographique) « qui ne constituent toutefois que le versant institutionnel d’une production foisonnante ». Car cette dernière s’appuie surtout sur l’usage d’applications ouvertes (entre autres Google Maps). Mais une telle cartographie se limite presque uniquement à une production pixelisée minimaliste, simple positionnement dans l’espace de localisation ou de tracé de circuits. Outils d’emblée limités pour une « démocratisation de la cartographie ».

La production cartographique visée ignore largement tous les autres types de cartes (thématiques, synthétiques). D’où ce paradoxe de formidables instruments, plus techniques et spécialisés (Géoclip), largement méconnus et négligés, aussi coûteux que largement sous-utilisés.

Finalement, et pour l’essentiel, c’est « dans les salles de contrôle d’inspiration néo-cybernétique de la smart city qui émerge sous nos yeux, [que] de telles cartes permettent de suivre, souvent en temps réel, ce qui se passe au sein des infrastructures et des systèmes techniques, réseaux d’énergie, d’eau et d’assainissement, voirie et systèmes de transport en commun ». Avec le passage de la carte papier à l’écran, la frontière entre cartographie et surveillance tend à s’atténuer, voire à disparaître dans de nombreux cas. Partout, « la frontière entre cartographie et surveillance s’avère tout aussi poreuse ». Dans ces conditions, la réalité n’est pas vraiment "augmentée" du fait qu’elle est pixelisée, elle s’en trouve même être plutôt une version particulièrement appauvrie du "pouvoir des cartes" (B.Harley, 1995). Et il y a assurément beaucoup de travail à faire pour que les individus et les collectifs qu’ils forment librement produisent d’autres cartes – documents militants - qui constitueraient des sortes d’antidotes au désir de contrôle dans la cyber-cité.

Si l’auteur affirme : « Entre la ville et la carte, cette dernière entendue dans une acception élargie incluant aussi bien la surveillance que les visualisation en 2D [3D ?], les passerelles sont devenues si nombreuses que l’on peut-être tenté de les assimiler », il corrige aussitôt en disant qu’il faut laisser de côté cette analogie aussi séduisante que réductrice, car « la nouvelle cartographie urbaine doit être interprétée de diverses manières. A la carte infrastructure se superpose la carte dépositaire d’expérience ; à la carte instrument de contrôle s’oppose la carte expression d’une certaine forme de liberté ». On peut alors se demander selon l’auteur si la carte de l’ère numérique doit être encore appréhendée en termes de représentation d’une réalité qui lui demeure extérieure, ou « si elle ne constitue pas plutôt un dispositif de navigation permettant de suivre des trajectoires au sein de cet environnement complexe, indissociablement technologique et humain, physique et électronique, que constitue la ville ». Pour lui, « la carte n’apparaît jamais comme une pure représentation, ne serait-ce que parce qu’elle reconstruit pour partie ce qu’elle cherche à figurer ». Pour moi toute carte n’est qu’une re-présentation de la réalité, évidemment pas la réalité elle-même, mais porteuse de certains de ses enjeux, et qui s’offre à l’interprétation comme outil d’aide à la décision individuelle ou collective.

Pour l’auteur, « tout se passe comme si la cartographie constituait le médium au travers duquel la smart city parvenait à une certaine conscience de soi par l’intermédiaire de tous ceux qui contribuent à son développement. La carte permet à l’intelligence spatialisée de se représenter à elle-même ». A condition d’admettre que simple miroir tendu à ses acteurs-usagers, une telle carte suffise à en interpréter et en comprendre tous les enjeux, pour l’action.

Pour l’auteur, justement, « la carte cristallise une série d’enjeux cruciaux. Aujourd’hui, la politique de la ville se décide de plus en plus fréquemment au travers des cartes et des récits dont elles constituent l’un des supports privilégiés ». Mais, dans ce cas, la carte numérique projetable et indéfiniment reproductible sert avant tout de support et d’illustration au récit. Comme l’admet l’auteur finalement, « la carte participe surtout en la construction de ce qui est rendu visible aux uns et aux autres, une construction éminemment politique, on s’en doute. Certains se voient investis du pouvoir de décider quelles données vont être sélectionnés ainsi que la façon dont elles vont être agrégées afin de donner à voir à d’autres. Tout le monde n’a pas le droit de voir n’importe quoi ». Un petit jeu – inégalitaire toutefois - dans lequel excellent bureaux d’études, agences d’urbanisme et élus intercommunautaires dans le cadre d’une "politique confisquée".

Pour conclure l’auteur souligne certaines limites (écologiques, sécuritaires, économiques et inégalitaires) de "l’intelligence" des smart cities qui lui semblent figées dans une jeunesse sans âge. « Comment faire pour sortir de ce cercle à la fois enchanté et vicieux ? Comment faire vieillir les villes intelligentes ? Il devient urgent de se poser la question », dit-il.
Une interpellation bien porté par ce petit livre (120 pages) – un peu cher [1] - d’une grande intensité, qui demande lecture, exige réflexion et suscite le débat.

- Antoine Picon, « Smart cities, théorie et critique d’un idéal autoèréalisateur », Editions B2, 2013, 120 pages, 24 €.
- Antoine Picon, « La ville des réseaux - Un imaginaire politique », Editions Manucius, 2014, 9 €