Les mouvements urbains de juin 2013 au Brésil

Pour quel "droit à la ville" ?

Mardi 1er octobre 2013, par Jean-Yves Martin // Radicalité

Les récentes manifestations urbaines au Brésil (juin 2013), autour du Movimento Passe Livre pour la gratuité des transports urbains – 1 million de personnes dans une centaine de villes et agglomérations, les plus importantes manifestations de l’histoire du pays – remettent à l’ordre du jour une réflexion déjà ancienne, sur les mouvements socio-urbains (MSU). Si on souligne volontiers leur originalité, rôle de la jeunesse et des réseaux sociaux dans la mobilisation, médias et analystes peinent cependant à donner des interprétations convaincantes d’un succès dont on peut se demander s’il restera éphémère ou pourrait s’avérer plus durable à l’approche de la Coupe du Monde de football (2014) et des Jeux Olympiques (2016) au Brésil.

J’avais proposé en 1997 quelques pistes pour aborder, sur des bases lefebvriennes, la « géographicité des mouvements sociospatiaux », ruraux MST (Mouvement des Sans-terre) et urbains . Puis, en 2002, la nouvelle radicalité populaire avec une approche socioterritoriale , en rupture avec celle d’A.Touraine en termes de « nouveaux mouvements sociaux », alors en vogue en Amérique latine . Les récents mouvements urbains à Natal, capitale du Rio Grande do Norte (RN) , qui ont culminé le 20 juin dernier, viennent illustrer cette analyse . Prolongement d’une riche tradition de luttes populaires, ils ont eu des signes avant-coureurs, tel le mouvement « #forarosalba » en 2011 contre la gouverneure R.Ciarlini. Aujourd’hui, la "Revolta do Busão" (Révolte de l’autobus) se définit comme « mouvement social pour la qualité des transports publics », une « initiative populaire, autonome, horizontale, indépendante et apartidaire ».

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Manifestation du 20 juin 2013 à Natal RN

À travers ce cas il convient de s’interroger sur les rapports entre les mouvements urbains récents au Brésil et le "droit à la ville", dans les formes mêmes de ces manifestations, leur appropriation transgressive des territoires urbains. Critique en actes de quotidienneté vécue, ils visent les désastreuses conditions des transports publics dans les villes et leurs périphéries, au moyen d’une réappropriation de l’espace public caractérisé, ici plus qu’ailleurs, par sa fragmentation (ségrégation) et sa privatisation, sous la forme d’une invasion des grands axes de circulation (BR101), avec - consumérisme oblige - un tropisme vers les grands shoppings centers.

Révolte de la valeur d’usage contre la valeur d’échange, cette amorce de « révolution urbaine », spontanée et festive, est marquée par la forte présence des jeunes instruits d’une classe moyenne très impactée par les politiques des gouvernements Lula et Roussef successifs. Une « génération Lula » qui s’ouvre ainsi à la mobilisation sociale et à la réflexion politique. Ce soulèvement à la mixité sociale et générationnelle affichée, met en cause le consensus spatial imposé, et de proche en proche, élargit sa plate-forme revendicative, bien au-delà de la simple contestation de l’augmentation du prix des transports publics pour revendiquer leur gratuité. Contre le système politique brésilien et sa corruption, jusqu’au rejet des partis de gauche (PT, PCdB) lorsque leurs militants cherchent à intégrer les cortèges. Contre la criminalisation des mouvements sociaux, non seulement le MST (Mouvement des Sans-terre), mais aussi les syndicats, et la perpétuation, bien après la dictature militaire, d’un régime policier. La PM (Police Militaire) s’est distinguée, une nouvelle fois, par ses brutalités à Brasilia et São Paulo, même si à Natal ou à Fortaleza elle a fait preuve d’un peu plus de mesure.

Même si le mot d’ordre explicite du "droit à la ville" n’apparaît guère dans ces manifestations d’un genre nouveau, il est pourtant clair qu’elles en sont, d’une certaine manière, l’expression . S’il est bien sûr encore trop tôt pour pronostiquer un avenir assuré à ces mouvements, il est déjà certain qu’ils ne seront pas sans conséquences ni lendemain.

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