Identités et territorialités dans le Nordeste brésilien (Thèse 1998)

Université Michel de Montaigne Bordeaux III

Vendredi 30 octobre 1998, par Jean-Yves Martin // Différence & moments

Cette thèse est consacrée à l’examen de la question géographique centrale du lien spatial (DI MÉO), selon une thématique de l’évolution des rapports entre identités et territorialités, tels qu’ils s’établissent plus particulièrement aujourd’hui dans la région du Nordeste brésilien et dans les limites territoriales de l’Etat du Rio Grande do Norte. On sait que, concernant l’ensemble de cette région, la représentation habituelle des rapports spatiaux et des formes qu’ils engendrent privilégie de longue date la problématique de la seca dans le cadre du triptyque régional traditionnel : Litoral/Agreste/Sertão.

RÉSUMÉ

Cette thèse est consacrée à l’examen de la question géographique centrale du lien spatial (DI MÉO), selon une thématique de l’évolution des rapports entre identités et territorialités, tels qu’ils s’établissent plus particulièrement aujourd’hui dans la région du Nordeste brésilien et dans les limites territoriales de l’Etat du Rio Grande do Norte. On sait que, concernant l’ensemble de cette région, la représentation habituelle des rapports spatiaux et des formes qu’ils engendrent privilégie de longue date la problématique de la seca dans le cadre du triptyque régional traditionnel : Litoral / Agreste / Sertão.

Une première approche nous permet de mieux situer et caractériser le terrain de la recherche, à différentes échelles emboîtées : celle du Brésil, du Nordeste, et du Rio Grande do Norte. Ce dernier peut être ainsi défini comme un véritable microcosme de la région tout entière. Il est le seul à présenter un éventail de caractéristiques et de composantes régionales qui ne se retrouvent nul part ailleurs aussi complètement. Espace de convergence des grandes zones biogéographiques de l’intérieur, il est aussi à la charnière des deux littoraux brésiliens oriental et septentrional. Au plan socio-spatial, il est également marqué par un passé historique d’une radicalité unique dans toute la fédération brésilienne.

Notre analyse nécessite d’abord un effort de définition des concepts d’identité et de territorialité, dans une perspective à la fois critique et radicale. L’approche des identités individuelles et collectives, souvent considérées sous bien des aspects culturels, historiques ou sociologiques, etc... ne saurait négliger plus longtemps leur dimension proprement territoriale. La territorialité concerne ainsi toutes les formes et modalités d’appropriation de l’espace en un territoire social différencié. Cette appropriation est aussi bien idéelle que matérielle et s’opère à travers tout un large éventail de pratiques multidimensionnelles : productives, sociales, idéologiques, culturelles, affectives, imaginaires et, même, mythiques.

Notre approche nécessite également un examen rétrospectif critique des divers types de discours sur le lien spatial nordestin : successivement, celui de la vulgate régionale stigmatisante (discours du flagelo de la seca), puis celui de la littérature dite “régionaliste” des années 30, à partir des romans de J.L. do REGO (1901-1957). Ses “romans-géographes” (M.BROSSEAU) permettent de faire la démonstration que, contrairement à l’idée généralement répandue, l’identité régionale du Nordeste brésilien ne peut pas être seulement réduite à celle du berceau culturel d’une “brésilianité” nostalgique d’un passé révolu (saudade). Ils soulignent, au contraire, que, dès l’époque de la première crise de l’économie sucrière - qui est celle du passage des engenhos traditionnels à la moderne usina capitaliste - la mutation des territorialités s’est déjà traduite alors par une profonde mise en cause des diverses identités socio-spatiales.

Il faut aussi prendre toute la mesure à ce sujet de l’intérêt du discours scientifique actuel de la géographie académique brésilienne. Désormais complètement affranchie des tutelles des écoles géographiques étrangères (française et anglo-saxonne) et, à la suite de ses grands maîtres comme Manuel Correia de ANDRADE et Milton SANTOS, elle pose largement elle-même les questions en termes de “spatialité” et de “territorialité”, comme ce fut le cas à l’occasion de la récente Xème Rencontre de l’ A.G.B. [Association des Géographes Brésiliens], en 1996.

Notre théorisation propose le dépassement de la “logique formelle” qui est celle du sens commun. Si elle s’accorde volontiers à l’empirisme traditionnel de la géographie, elle échoue cependant à rendre compte des contradictions actuelles du réel : pourquoi des décennies de “modernisation” n’aboutissent-elles finalement qu’à l’accroissement des inégalités ? Pourquoi “l’aménagement” régional (Planejamento) n’a-t-il en rien corrigé des disparités toujours aussi criantes ? Pourquoi la politique d’açudagem n’a-t-elle aucunement atténué les effets de la seca, comme on a pu le constater encore en 1998 ? Seule le recours à la “logique dialectique” (H.MARCUSE et H.LEFEBVRE) peut permettre de mieux cerner les effets paradoxaux de ce qui doit être envisagé comme une véritable “dialectique socio-spatiale”(E.SOJA). Plus que la science de l’organisation de l’espace, ou même du pouvoir (C.RAFFESTIN, P.CLAVAL), la géographie nous semble ainsi devoir être celle des territorialités socialement différenciées. Au-delà des apparences peut-être trompeuses d’un consensus spatial qui masque ses failles, il faut pourtant bien faire toute sa place à la contestation des classes populaires. : avec les paysans sans-terre déruralisés et les pauvres urbains périphérisés elles sont les principales victimes d’un ordre territorial injuste (E.SOJA). Mais ces “sujets irrévérents” (A.NOGUEIRA) peuvent aussi devenir les nouveaux acteurs d’une “microphysique du pouvoir” (M.FOUCAULT) et d’une “pédagogie en mouvement” se déployant à l’échelle des divers lieux et terrains de leurs luttes.

Nous sommes dès lors conduits à poser le problème ainsi : les effets contradictoires d’une modernité plus qu’ambiguë (J.CHESNEAUX), associés au maintien d’énormes écarts sociaux, exigent la prise en considération des paradoxes d’une situation régionale tendue et conflictuelle. La "modernisation conservatrice" (B.BECKER,C.BUARQUE) y a surtout engendré des mutations spatiales déstabilisatrices : accentuation des polarisations urbaines, axialisation des dynamiques territoriales, différenciation intra-régionale plus poussée du fait de la relance-concentration d’anciennes productions (sel et canne à sucre) et du déploiement de nouvelles activités (pétrole et tourisme). Cette “économie d’archipel” (P.VELTZ), si elle multiplie des enclaves étroites de modernité (“condominios fechados”, shopping-centers, plates-formes pétrolières, isolats touristiques...), élargit aussi les espaces d’éviction et de relégation, les angles-morts et les périphéries : diagonale de la déruralisation, “agglomérats d’exclusion”(R.HAESBAERT) comme pour les ex-travailleurs du sel (comme à Macau) ou pour les paysans déruralisés et pseudo-urbanisés. L’espace ainsi produit est donc sans cesse davantage fragmenté. Son appropriation sociale différenciée et multiforme est rendue du même coup plus difficile et conflictuelle.

Ces évolutions entraînent surtout l’aggravation des injustices socio-spatiales, aussi bien dans les campagnes que dans les villes. Les territorialités et identités traditionnelles en sont fortement ébranlées. De nouvelles se cherchent, en cette fin de siècle qui correspond aussi à une fin de “cycle T.D.R.” [Territorialisation-Déterritorialisation-Reterritorialisation](Y.BAREL,C.RAFFESTIN). Elles se traduisent, dans les années 90, par un développement nouveau des mouvements socio-territoriaux : les MSU [Mouvements socio-urbains] à Natal, et l’activité plus radicale encore du MST [Mouvement des travailleurs ruraux Sans-Terre](B.FERNANDES) dans certaines régions rurales.

Au-delà de leur diversité, le critère commun de la capacité de succès des mouvements socio-spatiaux nous semble ainsi se situer dans le niveau et la qualité de leur prise en considération explicite de la dimension territoriale spécifique à leur propre activité. Elle s’opère en décalage des cadres territoriaux officiellement établis : municipes, micro et méso-régions, quartiers urbains. C’est précisément dans leur capacité à spatialiser consciemment leurs luttes et à territorialiser explicitement leurs actions que semble se trouver la clé de leur propre développement et de leur éventuel succès. Cette dimension spatiale des mouvements sociaux, jusqu’alors plutôt négligée, pourrait même devenir ainsi le facteur décisif de leur réussite ou de leur échec.

Les mouvements socio-spatiaux les plus marquants et les plus efficaces sont ceux qui, prenant pleinement en compte les défis parfois vitaux auxquels sont confrontés leurs participants, réussissent mieux que les autres à spatialiser leurs actions et à territorialiser leurs luttes. Ils légitiment ou renouvellent des territorialités anciennes mais menacées, comme dans le quartier urbain de Mãe Luiza à Natal. Ils en créent de nouvelles, comme le MST-RN [Mouvement des Sans-terre du Rio Grande do Norte] par ses initiatives d’acampamentos (occupations illégales et précaires des grands latifúndios) et, plus généralement, par la relance des assentamentos de réforme agraire (installations nouvelles de familles paysannes sur des terres latifundiaires expropriées) que son action plus radicale provoque.

La crise et les mutations contemporaines des territorialités populaires dans le Rio Grande do Norte entraînent et accélèrent ainsi l’émergence d’identités socio-spatiales nouvelles. Elles n’ont assurément pas fini d’exercer leurs effets et elles exigeraient sans aucun doute une attention soutenue et poursuivie. Mais ce qui est certain c’est que seule une géographie à la fois humaniste, sociale et critique, qui n’éluderait pas plus longtemps ni aussi complètement les contradictions et la conflictualité socio-spatiales, pourra être véritablement en mesure de contribuer à l’examen des évolutions localisées du lien spatial entre les identités et les territorialités. N’est-ce d’ailleurs pas ainsi qu’elle saura aussi faire face aux pronostics pessimistes sur une imminente “fin de la géographie”(P.VIRILIO), c’est-à-dire en faisant à la fois la démonstration de son utilité sociale et de sa validité scientifique ?

MOTS-CLÉS : Brésil, Nordeste, Rio Grande do Norte, Natal, identités, territorialités, Mouvements Sociaux Urbains (MSU), Mouvement des Sans-Terre (MST), “romans-géographes”, latifúndios, acampamentos, assentamentos.

31/10/98

P.-S.