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“Pas de savoir sans critique du savoir et sans savoir critique” Henri Lefebvre

Version n°4 du site de Jean-Yves Martin historien & géographe en périurbain nantais

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Crise du capitalisme et production de la "condition périphérique".
par Thiago Canettieri

Thiago Canettieri, jeune géographe brésilien de l’UFMG (Universidade Federal de Minas Gerais) propose, dans sa thèse de 2019 [1] et avec divers articles académiques récents, une interprétation de la réalité contemporaine à partir de l’idée de "condition périphérique". Son argumentation vise à montrer qu’il se déploie dans le monde, du fait des contradictions internes du capitalisme, une extension du domaine des périphéries. Certes sa démonstration s’appuie-t-elle principalement sur l’exemple brésilien, mais elle paraît bien pouvoir s’élargir à l’ensemble du monde, qu’il soit dominant ou émergeant. Un regard neuf, en "parallaxe" dit-il, moyennant un décalage de point de vue, qui vaut également pour la "condition périurbaine", l’une des modalités de la France périphérique qui est la nôtre. [2].

Article mis en ligne le 22 mai 2020
Dernière modification le 4 juillet 2020

par Jean-Yves Martin

"Le moment que nous traversons, où toute politique de transformation est bloquée, est marqué par : 1) une banalisation de la catastrophe ; 2) une impuissance réflexive, et : 3) un horizon des perspectives déclinant. Sans doute la modernité n’a-t-elle jamais eu un tel problème avec l’avenir" Thiago Canettieri (le 16 mai sur tweeter)

Le devenir-périphérie du monde en tant que critère universel

Il fut un temps où l’on pensait que le sens de la diffusion du critère de ce qui était universel partait des ainsi nommés "centres" en direction des "périphéries". Ce fut par exemple dans cette perspective que s’est fondée la justification idéologique de l’histoire de la colonisation, qui attribuait aux pays centraux [3] une mission civilisatrice. Cela faisait partie du mouvement de la modernité. Cependant, il paraît être intervenu, à un moment donné, un changement de cette géographie historique de la modernité. Le signe de cette impulsion civilisatrice semble avoir changé de sens. Ce ne sont plus les périphéries, courant toujours après l’histoire, qui sont attardées. Au contraire : ce sont les périphéries qui non seulement expérimentent les nouveaux processus sociaux, mais indiquent également le futur du monde entier.

C’est désormais dans les périphéries que s’exposent avec la plus grand évidence les racines de la reproduction du capital, plus que dans leur propre centre. Avec le déroulement de ses contradictions, le capital – qui pendant longtemps est apparu comme des vagues déferlant des centres – présente aujourd’hui une inflexion de sa planétarisation et une consolidation du marché mondial, l’image du futur ne pouvant être autre que celle de la périphérie s’ouvrant au monde dans un cercle chaque fois plus étendu.

Modernisation en échec et émergence des périphéries

Des extorsions se sont additionnées, opérées à travers l’inexistence des services de consommation collective, ou dans la précarité de la reproduction de la vie elle-même, qui permettent d’augmenter l’exploitation de la force de travail. Ainsi on est entré, avec toute la pompe de circonstance, dans une ère d’anticipation déclinante. L’horizon des perspectives est maintenant à peine quelques millimètres au-dessus de la marée d’un capitalisme en crise.
L’expression qui traduit le mieux – non seulement théoriquement, mais également comme métaphore – est celle de Robert Kurz [4] : ce scénario n’est pas autre chose qu’un Effondrement de la Modernisation. La modernisation, en tant que processus de réalisation de la modernité et de ses idéaux, connaît une déroute, synchronisée à la crise et la dissolution de ses formes sociales.

Il est intéressant est de noter que cet effondrement - celui de la modernité - était déjà inscrit depuis toujours dans la vie périphérique. En vérité, l’interdiction de la modernité en périphérie a été une condition du développement des formes sociales du capital. Mais dans ce ballet contradictoire, ce mode de vie déjà effondré de la périphérie n’est plus son exclusivité.

Maintenant elle s’étend également au centre. Cette condition périphérique qui se diffuse, n’est donc que le résultat du déploiement des contradictions du capitalisme. Au moment où cette nouvelle forme se développe, la forme-périphérique, qui naît et progresse de la dissolution des formes antérieures, exige un réarrangement du capital et de ses formes de domination.

Si le travail a été longtemps le terrain effectif de la domination du capital à travers le temps, dans la mesure où ce principe social quitte la scène en raison de réarrangements techniques dans le domaine de la production, une autre forme de domination prend la place comme principe de médiation sociale : une domination par la précarité de la vie dans la forme-périphérie.

Quand l’emploi devient rare, la forme-valeur ne détermine directement plus qu’une fraction chaque fois plus faible du corps social. Cependant, il continue de déterminer indirectement une série de « violences extra-économiques » qui agissent comme des formes de domination sur ces populations périphériques. L’expression "violences extra-économiques" vient de Marx lorsqu’il expose ladite "accumulation primitive", pour désigner le berceau du monde du travail à travers les expédients violents qui ont conduit les individus à « se soumettre par des lois grotesques et terroristes, et en vertu du fléau, du fer rouge et de la torture, à une discipline nécessaire au système du travail salarié » [5].

Aujourd’hui, le resurgissement de ces expédients est employé pour contrôler les comportements de mise au rebut social d’un monde où le travail diminue.
Les individus deviennent superflus dans une dynamique de production qui s’automatise toujours plus. L’accumulation, sous une forme fétichiste et externalisée, le capital fictif, continue de manière fantasmagorique. Mais une telle superfluidité des individus pour la production automatisée et l’accumulation spectrale n’abolit pas l’exercice du pouvoir souverain du capital.

Il se crée une forme de soumission illimitée aux formes fétichistes de cette société qui, paradoxalement, se réalise au moment même où ces formes sont en crise. Il en résulte une explosion d’innombrables formes de domination violentes et directe des individus, ce qui n’est pas un simple accident malencontreux, mais une nécessité structurelle du capitalisme actuel.

L’advenir périphérique du monde

Finalement, dans le monde des marchandises, si les relations entre les gens prennent l’apparence d’une relation entre les choses, c’est parce que les gens eux-mêmes ont été réifiés face aux réelles abstractions du capital. Il y a alors un déplacement entre la sphère de domination sociale et celle de l’accumulation. Dans la mesure où l’accumulation se produit par d’autres voies qui deviennent indépendantes et autonomes par rapport au travail, spectrales et fictives, on peut dire que la domination sociale est réalisée par la condition périphérique.

Autrement dit, la condition périphérique correspond également - au-delà de ses caractéristiques d’avant - à une forme de subterfuge pour la survie du capital. Une telle évolution provient de la quatrième révolution industrielle qui accentue un scénario d’élévation de la composition organique et d’augmentation du chômage déjà perçu par Marx.
Il en résulte que la reproduction des relations sociales est entravée. C’est clair dans les pays du centre, car c’est là que s’est développée l’apogée de la société du travail. Par conséquent, bien sûr, le moment où cette dissolution se produit reste plus évident où ces formes étaient plus développées.

En revanche, dans les pays périphériques, cette dissolution est vécue comme un éternel retour [6]. Dans la vie sociale de la périphérie, ces formes sociales n’ont jamais été suffisamment prégnantes, elles ont toujours été accidentelles et dépareillées.
Mais cela signifie que la périphérie devient un prisme capable de refléter le monde, car « [...] étant souvent un symptôme privilégié, nous pouvons parler ainsi, de la crise aiguë que traverse le système capitaliste dans toutes ses dimensions » [7]. De plus en plus ces symptômes apparaissent d’une manière généralisée dans tout le corps social parce qu’il y a un devenir-périphérie du monde.

Compte tenu de ce qui a été présenté dans cet article, le temps présent pose des défis qui méritent une plus grande attention de la pensée critique. Ce travail est une petite contribution, encore dans le domaine spéculatif, pour commencer à aborder certains des problèmes de la situation contemporaine. Donc, je pense que pour souligner l’incohérence de l’idée de centre, la généralisation de la précarité comme moyen déterminant par lequel elle organise la reproduction de la vie d’un nombre croissant de personnes, la fermeture de l’horizon des attentes de transformation sociale et l’expression d’un nouveau terrain à travers lequel la domination sociale du capital est effective, sont quelques-unes des étapes pour avancer dans la construction d’une pensée critique sur l’état actuel des choses.

Dans cette formulation, le concept de condition périphérique prend différentes positions dans le cadre analytique que je souhaite suggérer, mais qui ne sont pas exclusives. Au contraire, chacune de ces positions est complémentaire des autres. Ainsi, l’idée d’une condition périphérique désigne :

  • i) le résultat de contradictions du capital ;
  • ii) le subterfuge nécessaire à la survie de cette forme sociale en crise ;
  • iii) le noyau contemporain du stade actuel de développement des capitaux et ;
  • iv) exprime l’avenir de cette forme de médiation sociale qui, à mon avis, devient la violence.

Il ne s’agit plus d’ "une société bureaucratique de consommation dirigée". Cette formule employée par Lefebvre était explicative de la réalité européenne des soi-disant Trente glorieuse et faisait référence à l’intégration avérée de la classe ouvrière dans les trames de l’accumulation du capital. Le passage du XXe au XXIe siècle oblige à une reformulation. L’intégration ne se déroule plus dans les mêmes termes, mais se produit dans une spirale descendante. Il s’agit désormais d’une société sécuritaire de gouvernance de l’effondrement.

Thiago Canettieri, A produção do espaço como periferia : condição periférica e a contradição do capital, XVIe Simpurb (Simposio Nacional de Geografia Urbana), Ufes 14-17 novembre 2019.

https://periodicos.ufes.br/simpurb2019/article/view/24614