"La France périphérique" de Christophe Guilluy

Mercredi 29 octobre 2014, par Jean-Yves Martin // Territoires

Christophe Guilluy est géographe. Il est l’auteur, avec Christophe Noyé, de l’Atlas des nouvelles fractures sociales en France (Autrement, 2004) et d’un premier essai remarqué, Fractures françaises (Champs-Flammarion, 2013). Dans ce nouvel essai polémique et percutant, Christophe Guilluy dresse un diagnostic sans complaisance de notre pays, et esquisse les contours d’une contre-société à venir...

Présentation de l’éditeur

Désormais, deux France s’ignorent et se font face : la France des métropoles, brillante vitrine de la mondialisation heureuse, où cohabitent cadres et immigrés, et la France périphérique des petites et moyennes villes, des zones rurales éloignées des bassins d’emplois les plus dynamiques. De cette dernière, qui concentre 60 % de la population française, personne ne parle jamais. Laissée pour compte, volontiers méprisée, cette France-là est désormais associée à la précarité sociale et au vote Front national.
Comment en sommes-nous arrivés là ? Pourquoi a-t-on sacrifié les classes populaires sur l’autel d’une mondialisation volontiers communautariste et inégalitaire, aux antipodes des valeurs dont se réclame la classe politique ? Comment cette France populaire peut-elle changer la donne, et regagner la place qui est la sienne, la première ?

Christophe Guilluy, La France Périphérique, Comment on a sacrifié les classes populaires
Ed. Flammarion, septembre 2014, 18 €.

Note de lecture 29 septembre 2014

Pour C.Guilluy, les métropoles, vitrines de la mondialisation heureuse, illustrent à merveille la société ouverte, déterritorialisée, où la mobilité des hommes et des marchandises est source de création d’emplois, de richesses et de progrès social. Ces territoires produisent désormais l’essentiel des richesses françaises en générant près des deux tiers du PIB national. Le modèle libéro-mondialisé y est à son apogée (p.8).
Cette recomposition économique des grandes villes a entraîné une recomposition sociale de tous les territoires. Ainsi, la question sociale n’est pas circonscrite à l’autre côté du périph, mais de l’autre côté des métropoles, dans les espaces ruraux, les petites villes, les villes moyennes, dans certains espaces périurbains qui rassemblent aujourd’hui près de 80% des classes populaires. Les classes dominantes oublient qu’on ne fait pas société en tenant à l’écart les plus modestes, c’est-à-dire la majorité de la population (p.11).
Son essai vise à rendre visibles les catégories populaires, à travers une approche politique, ou plus précisément géopolitique, dit-il, qui permet, par les territoires, de révéler la place exacte des catégories populaires des pays développés, c’est-à-dire la périphérie (p.15).
Mais, pour cela, il faut s’affranchir du concept de classe moyenne (p.17), se libérer des catégories de l’INSEE (p.20) telle que celle d’aire urbaine dont la carte est la carte d’état major des classes dirigeantes (p.21). Car la véritable fracture n’oppose pas les urbains aux ruraux mais les territoires les plus dynamiques, ceux des métropoles, à la France des fragilité sociales (chapitre 2, p.25). Elle peut être mieux cernée par une liste d’indicateurs (huit) qui permet de calculer un indice de fragilité sociale.
Dans la France des métropoles, qui compte 41% de la population totale, on trouve 65,5% de la population intégrée, et seulement 27,3% des catégories populaires fragilisées. Alors que dans la France périphérique, compte 59% de la population nationale, on constate que la population intégrée ne représente plus qu’un tiers (34,5%), alors que les catégories populaires fragilisées représentent plus des deux tiers (72,7%).

Dans un cahier cartographique en couleurs (entre p.88 et p.89) figurent, entre autres, la carte des aires urbaines et celle de la géographie des ouvriers et des employés : « quand la part des employés et des ouvriers diminue dans les grandes métropoles cela n’est pas la conséquence de leur disparition sociologique mais le fruit d’un processus d’éviction des espaces métropolitains. Cette carte est le négatif de la carte des aires urbaines », commente-t-il.

La métropolisation coupe la France en trois :
- L’ensemble des métropoles mondialisées et gentrifiées (boboïsées), par le modèle libéral de la société ouverte ;
- Les banlieues ethnicisées, avec leurs valeurs traditionnelles au cœur de la mondialisation libérale ;
- La France périphérique des catégories populaires d’origine française et d’immigration ancienne.

Faut-il continuer à tout attendre de la main invisible de la métropolisation, surtout quand on constate qu’elle participe aussi à l’effacement du modèle républicain ? Car « le vrai débat n’est pas de savoir si le modèle métropolitain est pertinent économiquement. Il est de savoir s’il fait ou non société. S’il permet de tirer vers le haut les autres territoires et d’intégrer économiquement les catégories modestes qui vivent à l’écart des métropoles, ou si le rôle des métropoles se limite à redistribuer un minimum de ressources vers des territoires condamnées et des populations inutiles ? », estime C.Guilluy (p.49).

Le géographe pointe un certains nombres d’exemples de signes avant-coureurs et hétéroclites de ce qu’il qualifie de « France périphérique qui gronde » : la Bretagne intérieure des Bonnets rouges ; les cas emblématiques de villes moyennes touchées par les plans sociaux ; l’implosion de la classe moyenne du périurbain subi ; les villes moyennes qui rentrent dans le procédure de la politique de la ville ; la surreprésentation du vote FN par rapport à la moyenne régionale, distinguant le FN du Nord dans un contexte de précarisation sociale, le FN des tensions identitaires dans le Sud et, à l’Ouest, le FN de la France tranquille qui bascule.

Dans le chapitre 7 intitulé « Le village », C .Guilluy souligne d’abord qu’en « quelques décennies, la mondialisation a permis aux classes dominantes de se délester, en douceur et sans contestation majeure, des catégories désormais inutiles au nouveau modèle économique. Illustrations territoriales du processus de concentration des capitaux et des revenus, les métropoles mondialisées concentrent les secteurs économiques les plus dynamiques et les catégories qui comptent en rejetant les moins utiles dans les périphéries » (p.129). Pour lui, « il ne fait aucun doute que la mise à l’écart des catégories modestes, éloignées des zones d’emploi les plus actives, leur relocalisation notamment dans une France périphérique et leur sédentarisation contrainte participent à une mouvement généralisé de relocalisation ». Nous dirons plus volontiers de déterritorialisation. Dans ces conditions, le village avec tout ses valeurs et son potentiel d’autochtonie peut-il agir comme un contre-modèle à la société mobile et mondialisé ? En tous cas, « la résurgence du "village" apparaît comme une réponse concrète des catégories modestes à l’insécurité sociale et culturelle » (p.133).

En conclusion, C.Guilluy estime que la France périphérique, cauchemar des classes dirigeantes, fait voler en éclats toutes les croyances dans un modèle unique. Pour lui, « ce qui se joue désormais ce n’est plus une controverse entre la gauche et la droite, entre progressistes et populistes, entre le camp du bien et le camp du mal, mais entre l’émergence d’une contre-société qui puisse assurer la réintégration économique, politique et culturelle des couches populaires » (p.176). Le conflit idéologique majeur entre les gagnants et les perdants de la mondialisation, entre les tenants du village et celui d’un monde hors-sol constitue une nouvelle ligne de fracture politique, replace le destin des classes populaires au centre du débat, fait émerger les vrais sujets » (Id.)
Car, « avec ou sans les partis politiques, une contre société émerge dans la France périphérique et plus généralement dans tous les milieux populaires quelles que soient leurs origines. Relocalisation, attachement à un capital d’autochtonie, à des valeurs traditionnelles (notamment en banlieue), les catégories populaires se sont déjà affranchies de la doxa des classes dominantes. Sans visibilité ni poids politique, les nouvelles classes populaires exercent déjà une pression sur l’ensemble du système de représentation politique, pression qui aboutira mécaniquement à une recomposition des partis politiques. Sans une implosion du système politique traditionnel et la création ou le renforcement d’institutions (comme les départements) susceptibles de représenter cette France populaire, le morcellement et l’éclatement de la société française paraissent inéluctables » (p.178-179). Ce qui donne toute l’urgence et la vraie la mesure des enjeux.

Il est réjouissant qu’un géographe contribue ainsi à éclairer ces questions ? Ce qui rend d’autant plus étonnantes les réactions mitigées et irritées d’autres géographes à cet ouvrage. Serait-ce parce qu’ils n’ont pas été eux-mêmes capables de les poser jusqu’à présent avec autant de pertinence et de force ?