Le patrimoine saisi par les associations

Lundi 1er juin 2009, par Jean-Yves Martin // Histoire

Les auteurs du livre « Le patrimoine saisi par les associations », Guy Saez et Hervé Glevarec, partent du questionnement suivant : les associations du patrimoine sont-elles vouées au culte de la nostalgie du passé ou à la contestation des décisions des pouvoirs publics en matière d’urbanisme ? Constituent-elles vraiment un moyen de sensibilisation des Français à leur patrimoine ou jouent-elles seulement un rôle d’auxiliaires des politiques de protection ?

Selon eux, ces questions se posent d’autant plus que se confirme une forte mobilisation de nombreuses associations, depuis « le tournant patrimonial » des années 80, autour d’objets pas toujours reconnus par les politiques publiques en vigueur dans ce domaine.

A partir d’une enquête approfondie dans trois départements (Finistère, Haut-Rhin et Rhône) ils montrent que cette “fièvre patrimoniale” présente aujourd’hui des visages très divers et parfois même contradictoires. Car, au-delà du classement traditionnel et restreint au titre des monuments historiques, elle concerne désormais les “nouveaux patrimoines” ou “petit patrimoine”, ensemble assez disparate d’objets, traces ou vestiges touchant des domaines « négligés par les services : patrimoine industriel, rural, maritime, ferroviaire, etc. ».

En l’espace de vingt ou trente ans, le patrimoine est ainsi devenu « une catégorie englobante et reconfigurante d’une série des dimensions plus ou moins autonomes : la nature, l’histoire (locale), le territoire, la mémoire », et force est de constater que « les professionnels du patrimoine eux-mêmes se divisent sur la définition à en donner et les pratiques qu’il faut encourager » à leur sujet. « Les configurations de sens attachées à l’usage du mot patrimoine » sont désormais « multiples et se situent dans divers registres : cognitif, mémoriel, culturel, politique, social… »

- L’ambivalence associative

Le "noyau central" des mobilisations associatives autour du patrimoine est « constitué par une génération qui se considère comme une génération charnière, entre celles qui ont connu des restes de société de type rural artisanal et celles qui naissent après sa disparition ».

Traditionnellement, les associations se conçoivent volontiers comme des « espaces de socialisation autonomes, lieu d’une intégration centripète autour d’un objectif ou d’une autorité, soit comme outil d’alignement entre la municipalité et la cité, ayant la charge d’une fonction de relais entre l’action municipale et les usagers ». Mais, elles peuvent cependant balancer entre indifférence, contre-pouvoir et instrumentalisation, selon les cas de figures d’implication variée dans l’action et le gouvernement locaux.
Il faut faire une première distinction typologique entre les associations historiennes ou “historiques”, et les “associations de patrimoine”. Les “agitateurs” s’opposent aux “notables”. A l’inverse des “sociétés savantes”, ce patrimoine élargi est investi, voire approprié par des amateurs, qui se préoccupent au moins autant de sociabilité territoriale que de restauration.

Ces associations d’appropriation amateur du patrimoine visent l’espace public local, d’abord en tant qu’ « espace d’apparition et de visibilité au regard d’autrui », mais également comme « espace de confrontation autour d’un bien public ». Même si « le discours ordinaire surestime la face politique », il faut cependant souligner, selon les auteurs, que « ces mobilisations ne sont pas constitutivement construites comme des assemblées de confrontation de nature politique ».

- Quels mots pour le dire ?

S’agissant du langage et des mots de l’action associative patrimoniale, le « patrimoine est en tout premier lieu un "possessif" d’un territoire. L’expression courante « associe au patrimoine la sauvegarde – c’est de façon condensée, le langage associatif patrimonial -, au cadre de vie la défense – c’est le langage environnementaliste – au monument historique la conservation – c’est le langage administratif ».

La dimension corporelle de l’investissement est importante, et si « ce n’est pas un engagement sur le mode de la mise en danger », il s’agit cependant « d’effort physique et du temps consacré ». Si un tel engagement est “une exposition de soi”, “une implication,” voire un "investissement” “personnels” encore ne s’agit-il que d’un "engagement distancié" [1]. Car, « les associations de patrimoine ne sont pas explicitement des groupes de combat », engagés dans un “rapport de conflictualité”, et elles se « situent moins en opposition et plus en concertation et en co-action avec les pouvoirs publics ». Car, soulignent les auteurs, « le système d’acteurs municipal d’une petite commune est un système contraint du point de vue de l’accès aux ressources (…) Ici, le paradigme est la coopération. Faute de quoi, l’association se trouve dans une situation peut-être vivable, mais excentrée ». Il faut alors, comme le souligne un président d’association, « ménager la chèvre et le chou, c’est à-dire ménager toutes les susceptibilités »,

- De la mémoire au territoire

En conclusion, les auteurs résument les « enjeux politiques d’une passion », rappelant que la « pluralité des usages sociaux du patrimoine est à la mesure de la polysémie de la notion et de son élargissement ». Aux questions : « que faire de ces amateurs ? Que faire de leurs tenaces engouements ? », ils répondent, au-delà de certains obstacles, par un constat intéressant et optimiste : « quand les associations manifestent un sentiment de responsabilité et contractent une obligation à l’égard de ce patrimoine, cette responsabilité les conduit à porter la question dans l’espace public local et à animer un débat sur la construction de la "localité". » En retravaillant la symbolique locale, avec des instruments urbains, ils mettent alors en œuvre des modalités de territorialisation quelque peu paradoxales, mais potentiellement susceptibles de prendre acte du bouleversement actuel des régimes d’historicité et de territorialité.

- Les auteurs

- Hervé Glevarec, chargé de recherche au CNRS (Centre lillois d’études et de recherche sociologiques et économiques), a publié récemment France Culture à l’œuvre. Dynamique des professions et mise en forme radiophonique, Paris, Editions du CNRS, 2001.
- Guy Saez, directeur de recherche au CNRS, membre du CERAT, est spécialisé dans l’analyse des politiques publiques. Sa dernière publication (avec Armel Huet) : le Règne des loisirs, La Tour-d’Algues, Editions de l’Aube, 2002.

Guy Saez et Hervé Glevarec, " Le patrimoine saisi par les associations ", Ed. La Documentation Française, 2002, Coll. "Questions de culture", 412 pages, 20 €