La fabrique du patrimoine

de Nathalie Heinich

Samedi 12 décembre 2009, par Jean-Yves Martin // Histoire

Si on peut comprendre qu’une cathédrale, par son architecture, ou même une petite cuillère, par son travail d’argenterie, puissent compter dans un patrimoine national, selon des critères d’ancienneté, d’esthétique, de valeur artistique ou culturelle, que penser de la borne Michelin qui figure sur la couverture du livre de Nathalie Heinich ?

Mais c’est dans le détail des procédures, des propos enregistrés, des scènes et des gestes observés que l’on peut réellement comprendre le comment et le pourquoi d’une inflation patrimoniale qui n’a cessé, en une génération, de s’étendre, englobant désormais non seulement la "cathédrale" mais aussi la "petite cuillère" - selon les mots d’André Chastel définissant le service de l’Inventaire -, voire, plus récemment, la borne Michelin.

Appliquant à la question patrimoniale les méthodes de la sociologie pragmatique, cette étude tente d’élucider ce qu’on entend aujourd’hui, dans notre société, par l’ancienneté, l’authenticité, la singularité ou la beauté et ce qu’on en attend. La sociologue raconte par le menu les étapes et l’organisation de la chaîne patrimoniale qui conduit à "l’éventuel statut juridique de monument historique".

Exemple à l’appui. Cette ferme bretonne menacée de ruine, si exceptionnelle soit-elle, ne sera pas protégée. Jugée trop modeste par les responsables de l’administration submergés par le parc des protections existantes - 43 180 monuments et 130 000 objets classés, 28 813 monuments inscrits à l’inventaire, bénéficiant d’une moindre protection.

Malgré ce repérage rigoureux, l’entrée dans le processus de protection ne va pas de soi. Par cet exemple, l’auteure souligne la pertinence d’une expertise qui, d’un seul coup d’œil, juge de l’authenticité d’un bâtiment. Une expertise qui n’écarte pas l’émotion partagée avec le profane. De "l’émotion à la mobilisation", elle décortique le phénomène, qui fait écho à l’affaire de l’hôtel Lambert et à l’engagement qui, de l’académicien au citoyen, s’est élevé contre une rénovation jugée trop radicale. Elle fait aussi le point sur l’évolution des partis pris de restauration : est-ce l’état originel du bâtiment qui doit être retenu, ou son histoire avec ses remaniements successifs ?
Accompagnant un chercheur de l’Inventaire sur le terrain, la sociologue le voit « mettre en fiche » une borne Michelin. " Il y a 30 ans, on ne la voyait pas", observe le chercheur qui admet que tous ses collègues ne la prendraient en compte dans leur enquête. Ce que note N.Heinich, c’est qu’à cet instant, cette borne, faite de béton armé, vient d’entrer dans le patrimoine culturel : « Devient-elle pour autant monument historique ? Elle le sera le jour où, avec d’autres, dûment répertoriées et décrites, elle bénéficiera d’une mesure de protection matérielle par le service des Monuments historiques. Pour le moment elle est dans les limbes… »

Le fait de relever son existence « en vue de… » révèle la véritable inflation patrimoniale qui saisit nos sociétés contemporaines, pas seulement en France, mais dans toute l’Europe. Si la borne, parmi d’autres, peut fait l’objet d’une instruction, note dans sa conclusion N. Heinich, ce n’est « pas pour son ancienneté (très relative), ni par sa beauté (ce n’est pas le critère invoqué), ni par sa signification (sauf peut-être pour un historien du tourisme automobile), mais par son authenticité, doublée de sa rareté. C’est que le passage de trois générations, et la disparition de la plupart des exemplaires de sa catégorie, commencent à la rendre “intéressante”, c’est à dire pas tout à fait encore admirable, certes, mais déjà un plus que seulement consultable ; autant dire : regardable. »

Au-delà des spécialistes du patrimoine, ce livre intéressera tous les lecteurs souhaitant comprendre l’élaboration de valeurs d’évaluation, tant au niveau individuel - le chercheur du patrimoine seul face à l’objet à évaluer - que collectif. Il contribue donc à nourrir un débat actuel sur des questions d’une grande actualité pour les citoyens et les élus.

Nathalie Heinich : « la fabrique du patrimoine, de la cathédrale à la petite cuillère », Ed : MSH, Coll. Ethnologie de la France, 2009, 286 pages, 21€.