Le "vrai dossier" de NDDL, ou les dogmes de la foi anti-aéroport.

Sur un livre de Hervé Kempf (Seuil, 2014)

Samedi 19 avril 2014, par Jean-Yves Martin // Radicalité

NB : ce texte date de 2014, il a plus de deux ans - peu après la publication du livre de Hervé Kempf, dont il veut être une recension critique argumentée.

Ce livre d’Hervé Kempf commence par un petit conte "à clés" : il était une fois, dans un pays lointain Oligarchistan (le pays nantais), un grand vizir, Unhouzéro (J-M. Ayrault) qui « s’était mis en tête depuis longtemps de construire un château de pierre en un lieu qu’on appelait Zadacipa (…) où vivaient des grenouilles et des Jacques ». Dans le Parchemin mauve (Le Monde) travaillait un petit scribe (l’auteur, H.Kempf) « qui s’occupait à écrire des histoires de grenouilles ». Mais il découvrit un jour les grenouilles de Zadacipa et il se mit à aimer les Jacques, en venant à penser « que si les Jacques continuaient à s’occuper des champs en prenant soin des grenouilles ce serait bien pour les Jacques et les grenouilles ». Tout est donc déjà dit en trois pages (7-8-9) et peu de mots.

En fait de conte pour enfants ce livre ambitionne, c’est très vite évident, de soutenir la cause des opposants à l’aéroport Grand Ouest. Pas tout à fait un "dictionnaire amoureux" de la ZAD, ni non plus "NDDL pour les nuls", il apparaît plutôt, à sa lecture, comme le support et le bréviaire d’une religion nouvelle : celle des anti-aéroports. Ancien et nouveau testament, apôtres et martyres (le triton crêté et H.Kempf lui-même, évincé de sa rubrique écologie du journal Le Monde en 2009), croyants plus ou moins pratiquants, credo et catéchisme, lieux de pèlerinage (certains lieux de la ZAD) et de procession (rues de Nantes), rites (pratique du vélo, couché de préférence, marché bio) et signes ostentatoires (macaron anti-aéroport autocollant)… Rien ne manque donc à cette religion dissidente de celle du productivisme et de la croissance. Elle se heurte certes à la gouvernance étatique et aux procédures - telles que celles de l’enquête publique - de l’empire oligarchique. Mais celui-ci apparaît affaibli par sa propre conversion au développement durable et aux normes environnementales, car il s’est ainsi lui-même créé des freins et obstacles qui s’opposent à ses fins.

Un nouveau converti porté au prosélytisme

Le ton avoué de ce livre il est celui de "l’empathie", sympathie prononcée pour la ZAD et ses "zadistes" mais qui tourne souvent à la complaisance. Et la démarche journalistique s’égare alors dans la prise de parti. Hervé Kempf, journaliste et écrivain, nous avait pourtant habitué à mieux dans ses précédents livres : « Comment les riches détruisent la planète » (2007), « Pour sauver la planète, sortez du capitalisme » (2009) et « L’oligarchie ça suffit, vive la démocratie » (2011).

Dans le premier d’entre eux , Hervé Kempf stigmatisait ainsi, et à juste titre, les "écologistes benêts". C’est-à-dire ceux qui, pour Aurélien Bernier [1], qu’ils soient militants associatifs ou politiques, ne voient le monde qu’à travers la crise écologique en oubliant la crise sociale, qui défendent une écologie qui ne serait "ni de droite ni de gauche". En un mot, ceux qui prétendent sauver les écosystèmes sans mettre en cause le capitalisme.

Bien avant encore, en 1994, Hervé Kempf avait publié sous le titre "La baleine qui cache la forêt : Enquêtes sur les pièges de l’écologie" [2]. Il n’hésitait pas, alors, à dénoncer les exagérations, les approximations ou les erreurs si fréquentes du discours écologiste. Il estimait même que les écologistes racontaient parfois n’importe quoi en se fondant sur des craintes irraisonnées plus que sur les faits avérés. Par exemple, concernant l’effet de serre : il n’est pas prouvé, disait-il à l’époque, que l’accroissement de la teneur de l’atmosphère en gaz carbonique ait des conséquences climatiques.

Les deux tiers de ce nouveau, et plus petit livre, d’Hervé Kempf sont consacrés d’abord à l’histoire (chapitre 1) et à la vie sur la ZAD [3], (chapitre 2). Le chapitre 3 (p.95-102) qualifie de "coalition populaire" le mélange hétérogène entre "révolutionnaires", "citoyennistes" et paysans comme porteur « d’un souffle roboratif de rébellion ». Le « vrai dossier de Notre-Dame-Des-Landes » (chapitre 4) est ensuite expédié en une vingtaine de pages seulement (à peine un dixième du livre), avant un appel à ce que « fleurisse la démocratie » (chapitre 5), quand « l’histoire commence » seulement (chapitre 6).

Un tel déséquilibre dans le traitement montre qu’il s’agit moins d’envisager le dossier sur le fond que d’illustrer et de faire partager une conviction fraîchement acquise, depuis 2009 seulement, contre le projet d’aéroport du Grand Ouest.
En guise d’historique, le rêve d’aéroport des années soixante est d’abord moqué à partir du contenu et des formulations des études de la CCI de Nantes (1966), jusqu’à celle de l’OREAM (1973). Mais, à ce petit jeu de la rétro-prospective, il serait tout aussi facile de multiplier les exemples des innombrables prédictions écolo-catastrophistes qui ne se sont pas confirmées depuis cette même époque [4].

Si les amis des éditions de l’ "Encyclopédie des nuisances" sont cités comme référents (p.28), c’est cependant en oubliant d’indiquer que leurs thèses, qui ne font certes pas dans la "bien-pensance" écolo-consensuelle en vigueur [5], soulignent, au contraire, qu’au prétexte du réel désastre environnemental actuel, le catastrophisme écologique débridé qui lui est associé sert en fait de justification à la mise en place d’une puissante techno-bureaucratie d’Etat, à toutes les échelles avec, comme objectif, la soumission durable des populations, dans une aliénation impensée.

La révélation de 2008-2009 : l’apôtre trouve le chemin de la ZAD

La vertu d’une enquête journalistique, celle-ci comme les autres, c’est que, mises de côté les conclusions préétablies contre l’aéroport et affichées sur la couverture, chemin faisant, elle fournit cependant des informations, certes partielles et incomplètes, mais qui ne vont pas forcément tout à fait dans le sens final espéré.
En avril 2008, l’écologiste Fabrice Nicolino fixe un point crucial de la doctrine anti-aéroport, que rappelle Hervé Kempf. C’est, selon lui (p.28), le premier article "national" à lancer l’alerte et à définir ainsi les enjeux : "Une bagarre commence, qui peut se révéler importante" (...) "Il faut transformer ce projet insupportable en un enjeu national et européen", car "dans cette histoire s’affronteront deux visions du monde". Rien de moins. [6]

Les Zadistes, sont dénombrés d’abord à une trentaine (p.39), puis à une cinquantaine (p.44), mais il faudrait porter leur nombre à 40.000 (p.59) en y ajoutant ceux qui manifestent leur soutien à l’occasion des grand’ messes anti-aéroport répétées.
Les élus locaux de base, communaux et intercommunaux, du CéDpa [7], réinventent la casuistique jésuite en n’étant pas clairement contre l’aéroport, mais en affirmant seulement « douter de sa pertinence ». Ils alimentent volontiers une bataille confuse d’experts et de contre experts, à vocation et objectif avant tout dilatoires, pour retarder la réalisation du projet.

Le Camp Action Climat (août 2009) correspond, à l’été 2009, au moment de la médiatisation nationale de la question de l’aéroport à l’échelle nationale : Le Monde, Libération, Le JDD … Des médias nationaux qui ne sont taxés d’être « les médias officiels de l’oligarchie » (p.135), une fois que l’auteur ait été "démissionné" de sa chronique écologie au Monde épisode sur lequel l’auteur revient en détail (p.133-134).
Le rôle de la presse locale (Ouest-France et Presse Océan) n’est guère examiné, alors que le constat au quotidien est que son traitement habituel du sujet penche volontiers – voir les gros titres des affiches devant les buralistes - vers le sensationnalisme (interventions policières dans la ZAD, casseurs à Nantes), combiné une complaisance sans faille à l’égard des adversaires de l’aéroport. [8].

Toujours est-il que l’auteur s’interroge ainsi : « On ne saurait dire si les opposants à Notre-Dame-Des-Landes ont gagné la bataille de l’opinion, qui semble rester plutôt indifférente à cette "polémique d’aéroport" » (p.102). Un récent sondage donne quelques éléments de réponse, très incomplets, à ce sujet. Une enquête, commanditée auprès de l’IFOP par Agir pour l’environnement, Attac et l’Acipa [9], adversaires du projet, à la mi février 2014, ne comporte qu’une seule et unique question : "D’après ce que vous en savez et en considérant à la fois les incidences économiques, écologiques et climatiques d’un tel projet, estimez-vous que la construction du nouvel aéroport Notre-Dame-des-Landes, doit être maintenue ou non ?" La réponse attendue est, on le voit, fortement suggérée par la formulation même de la question. Résultat ? Alors qu’un Français sur cinq ne parvient pas à se positionner sur cette question du maintien du projet d’aéroport de Notre-Dame des Landes, en revanche une majorité s’y opposerait, contre un quart qui, à l’inverse, le soutiendrait. Le détail des réponses, qui n’est pas fourni par l’IFOP dans son rapport final de 3 pages seulement, "laisse apparaître un jugement assez homogène au sein de l’opinion".

On regrette, par exemple, que la pondération entre régions ne soit pas explicitée. Qu’est-ce qu’un habitant de PACA, par exemple, peut savoir et comprendre du problème, sauf à travers ce qu’en disent les médias nationaux ? Que ce soit sur les critères d’âge, de CSP ou de région de résidence, affirme l’IFOP, seul le critère de la proximité partisane se montre dès lors clivant : sans grande surprise, les sympathisants d’EELV apparaissent comme les plus réticents à ce projet, tandis que les sympathisants PS "se révèlent plus mesurés sur cette question" selon l’IFOP.

La ZAD : un jardin d’Eden sous tension

Concernant la vie dans la ZAD [10], si on cherche « le secret de la fascination qu’exerce NNDL, c’est que l’expérience politique y est une expérience de la vie » répond H.Kempf (P.74). « On y applique la décroissance » ajoute un zadiste. « On vit dans la nature, dans la forêt, on réapprend à faire du feu, des cabanes ». A propos des fameuses cabanes dans les arbres (p.77), « le terme est trompeur. A quel moment une cabane devient-elle une maison ? ». Mais si « la frugalité est la logique de la ZAD » (p.76), pour autant « les liens avec l’extérieur, de voyage et d’argent, ne sont jamais rompus, les zadistes sont réalistes : ils cherchent l’autonomie, pas l’autarcie. Et le téléphone portable est d’un usage courant » (p.88). Frugalité oui, mais pas trop, et pas trop longtemps.

Dans son enquête de terrain, l’auteur ne peut taire les difficultés liées aux clivages sociaux chez les zadistes. Le principal contraste est celui qui existe entre"petit(e)s bourgeoi(se)s" et "arraché(e)s". Les premiers sont « plutôt issus des classes moyennes ou intellectuelles, ayant souvent fait des études universitaires, habituées à s’organiser en réunions ultraformelles (…) avec pas mal de moyens matériels et de ressources économiques ». Chez les seconds, « il y a des gens qui viennent plus d’une culture de la rue, qui ont des casseroles juridiques au cul, du sursis, des interdictions de territoires, etc. » Selon un petit bourgeois, « les zonards vivant de la manche en ville sont venus ici, ça crée des tensions, mais c’est bien d’arriver avec des arrachés, des polytox, faut apprendre » (p.92).

Certains zadistes, seraient-ils devenus des paysans sans-terre emblématiques ? « Ce qui se manifeste partout dans le monde autour des accaparements de terre, indique un phénomène nouveau : les paysans ne sont plus du mauvais côté de l’histoire » (p.99). Certes, mais de là à mettre les zadistes néo-ruraux, très néophytes, sur le même plan que les paysans sans-terre du Brésil ou d’ailleurs, il n’y a qu’un pas trop allègrement franchi. Car cela n’a évidemment strictement rien à voir. Les paysans du MST brésilien, par exemple, constituent un mouvement de reterritorialisation rurale, dont les acampamentos, occupations de grands latifundios, constituent pour un grand nombre de familles paysannes entières - hommes, femmes et enfants - un moyen radical de se réapproprier des lots de terres privées le plus souvent improductives sur des grands propriétaires absentéistes. [11].

Finalement, il ne faudrait cependant pas « réduire l’affaire de NNDL à la geste héroïque des occupants de la ZAD », car elle est selon Kempf, « un mythe réel qui fabrique en permanence sa légende » (p.132). Comme « l’aéroport est le symptôme de tout le système » (p.85), il en devient le symbole à abattre.

Le "vrai dossier de NDDL" : les dogmes de la foi

Le chapitre 4 s’annonce, par son titre, comme "le vrai dossier le NNDL". L’écologie aurait été oubliée dans le dossier : La ZAD, est qualifiée de "zone humide", prétendument « l’une des rares zones humides encore intactes du département » ? Comme le montre pourtant le récent inventaire régional des zones humides de 2010, les plus importantes zones humides du département sont, bien entendu, les marais comme la Brière et les rives de l’estuaire de la Loire, loin à l’écart de la ZAD.

Carte des zones humides en Loire Atlantique



A Notre-Dame-Des-Landes, il est vrai cependant que le périmètre de l’aéroport du Grand Ouest se situe dans une ZNIEFF (Zone naturelle d’intérêt écologique faunistique et floristique) mais de type 2, précisément dénommée « zone bocagère relictuelle d’Héric et de Notre Dame des Landes ». Cet élément du plateau nantais, vers 70 m. d’altitude, présente "un bocage humide relictuel typique très bien préservé constituée de prairies naturelles fauchées et pâturées, de bosquets, de mares etc." Parmi les facteurs influençant l’évolution de la zone sont cités : "débroussaillage, suppression des haies et des bosquets, remembrement et travaux connexes ; abandons de systèmes culturaux et pastoraux, apparition de friches et fermeture du milieu". (Source : http://inpn.mnhn.fr/zone/znieff/520120039). Ce qui en fait aujourd’hui une sorte de sanctuaire, c’est, comme le reconnaît H.Kempf (p.18) que la zone a échappé au remembrement, précisément à cause du projet d’aéroport, tout comme, depuis, à l’étalement urbain et au mitage périurbain.

Les aléas de la "gouvernance" oligarchique

Sur le financement du dossier, sous prétexte d’un « mystère des 911 millions » (p.110), l’auteur entonne le cantique du soupçon, par l‘exhumation de l’affaire Trager, remontant à 1994, même si l’auteur se doit, par précaution, de souligner « tout ceci appartient évidemment à l’histoire » (p.117). J-M Ayrault, qualifié successivement de clown et d’inflexible, est devenu, à l’évidence, la tête de Turc. Il n’y a guère de compassion, ni d’élégance, à tirer ainsi sur l’ambulance de celui qui sort déchiqueté de "l’Enfer de Matignon".

Au final, ce livre montre que la ZAD "occupée", ou squattée, constitue un pôle de fixation pour le refus de l’aéroport. Il montre bien pourquoi et comment. Mais il échoue à convaincre sur le fond même d’un dossier qu’il simplifie à l’extrême. Véritable acte de foi, ce livre est partisan, il choisit son camp, celui des adversaires du projet d’aéroport. Loin de clarifier le débat et le dossier, en se faisant l’apôtre zélé de la religion anti-aéroport qui a su gagner de nombreux adeptes, il les caricature. Mais, la démarche journalistique qu’il adopte néanmoins donne à voir les faiblesses et les limites de sa démonstration.

Le projet sera-t-il abandonné ? C’est une éventualité évidemment possible. Si c’était le cas - ce qu’à Notre-Dame-Des-Landes ne plaise - le "triton crêté" serait alors sauvé. Et après ?