"Le projet local"

d’Alberto Magnaghi

Dimanche 8 août 2010, par Jean-Yves Martin // Territoires

Difficile de rendre compte en quelques lignes d’un livre dont F.Choay dit dans sa préface qu’il « associe réflexion et combat, théorisation et idéalisme, information et critique ». Mais essayons néanmoins, s’agissant d’un livre essentiel à la réflexion et à l’action pour tout projet localisé, municipal ou intercommunal, pour un développement territorial non pas "durable" mais plutôt "soutenable" (un faux débat sémantique réglé depuis longtemps).

dimanche 8 août 2010 par Jean-Yves Martin

Bien que publié en 2000 en Italie, ce livre est bien signalé par T.Paquot dans son ouvrage récent [1], comme « un essai à la fois militant, polémique, combatif et programmatique, devenu une référence pour les partisans d’un urbanisme alternatif à l’échelle d’un territoire (…) l’auteur ne se contente pas de dénoncer une certaine forme de mégapolisation planétaire et de critiquer le discours néolibéral qui nie le lieu au nom d’une mondialisation par en haut, il élabore prudemment une alternative territorialiste et liste des propositions réalistes, visant à la mise en place d’une démocratie participative locale  ».

Pour T.Paquot, « cet essai vif, vigoureux et propositionnel ne peut pas laisser le lecteur indifférent ». Sa lecture ne va pourtant pas de soi, mais les titres des chapitres et intertitres des paragraphes d’un texte dense, voire "touffu", contribuent à une progression pas à pas dans la démonstration bien articulée de l’auteur. Si la première partie est une « analyse critique des effets dévastateurs et "insoutenables" exercés par la métropole contemporaine », à travers une approche territorialiste pour un développement local auto-soutenable, la seconde est une description de quelques scénarios socio-territoriaux ou "visions" stratégiques d’un tel projet local.

Pour A.Magnaghi, la métropolisation, en fond de décor, a pour corollaire le déracinement géographique et social du "résident" qui remplace désormais "l’habitant". « La périphérisation continue de la métropole contemporaine densifie, dégrade et finit par détruire totalement, la qualité de l’habiter du territoire ». Le développement de la mobilité provoque l’effacement, la marginalisation de l’espace public. L’espace urbain, avec l’hypertrophie des relations d’échange et de déplacement, entraîne l’atrophie des relations sociales, par la consommation accrue du temps liée à la spécialisation des espaces et à la dilatation des distances. Il faut donc « prendre conscience des conséquences anthropologiques de la déterritorialisation contemporaine, qui est aussi une décontextualisation de toutes nos activités ».

C’est dans un tel contexte que, par "territorialité", l’auteur entend « la triple relation symbolique, cognitive et pratique que la matérialité des lieux entretient avec l’activité sociale », à travers laquelle « le territoire reconquiert une place centrale dans le débat sur la soutenabilité ».

- Trois approches du développement autosoutenable

Dans ce débat l’auteur distingue alors trois types d’approches :

  • 1. L’approche fonctionnaliste, "éco-compatible" avec la croissance économique. Elle confie la résolution des problèmes environnementaux à la science et à la technique. Pour elle, les dommages liés au développement se corrigent par des efforts supplémentaires dans la construction d’une seconde nature artificielle. La sphère politique et administrative ratifie et contrôle les mesures techniques définies par la science. Et la question environnementale ne peut être traitée efficacement qu’à travers le marché comme régulateur du milieu, moyennant la marchandisation des biens environnementaux (Droits à polluer, par exemple).
  • 2. L’approche environnementaliste ou "bio-centrique". Son objectif est la reconstruction du capital nature, considéré comme essentiel au salut de l’économie anthropique. Visant des systèmes HQE (haute qualité environnementale), et critiquant radicalement le modèle de développement dominant, cette approche environnementale, « exclusivement focalisée sur la nature en soi, tend aussi bien par ses principes scientifiques que par son éthique et son idéologie, à limiter son action à la sauvegarde de la nature ». Mais « elle risque en permanence de retomber dans des actions sectorielles et correctrices, qui ‘entament en rien les lois de développement dominant ».
  • 3. L’approche territorialiste ou "anthropo-biocentrique" affronte la question de la soutenabilité en s’attachant à l’étude du milieu humain. Sa conception du territoire est celle « d’un néo-écosystème en permanence créé par l’homme ». La soutenabilité devient alors la construction d’une système de relations vertueuses entre les trois composantes du territoire que sont le milieu naturel, le milieu construit et le milieu proprement humain ». Dans ces conditions, « la dégradation du territoire n’est pas réduite à la dégradation de l’environnement et du territoire construit, mais elle comprend également la dégradation sociale qui en résulte ». La soutenabilité ne se réduit pas « à l’optimisation inconditionnelle de la qualité environnementale : elle implique la recherche de relations vertueuses entre les soutenabilités environnementale, territoriale, sociale, économique et politique ».

L’auteur défend et développe ensuite cette troisième approche, en soulignant - après le géographe C.Raffestin - que « sans la sauvegarde et la valorisation de la socio-diversité, il ne peut y avoir de bio-diversité, c’est donc en valorisant la diversité culturelle que nous pourrons sauver le milieu de l’homme ».

Ce qui donne « la clé d’une soutenabilité durable et stratégique » ce sont donc « les modalités de la production du territoire. Mais, le processus de reterritorialisation ne peut être amorcé sans une définition préalable de l’identité territoriale ».

Or, « l’analyse des cycles de reterritorialisation - à l’instar du réductionnisme positiviste - doit se méfier de certains réductionnismes écologistes ». D’où cette conclusion : « les permanences, les invariants structurels, les caractéristiques paysagères qui définissent l’identité d’un lieu, ne signifie pas que le lieu soit le résultat d’un rapport univoque, déterministe entre société établie et structure environnementale : chaque cycle de territorialisation façonne toujours le même milieu, légué par les générations passées (…) à la faveur d’une véritable symbiose entre éléments humains et naturels, au sein d’un univers complexe constitué de potentialités et de résultats aléatoires ».

- Quatre types de soutenabilités

  • La soutenabilité sociale : niveau d’intégration des intérêts des acteurs faibles dans un système décisionnel local
  • La soutenabilité économique : capacité d’un modèle de croissance à produire une valeur ajoutée territoriale.
  • La soutenabilité environnementale : synonyme, pour l’approche territorialiste, d’auto-soutenabilité, ou capacité des projets sectoriels à réduire l’empreinte écologique dans l’espace environnemental. Exemples restreindre les cycles de l’eau, de l’alimentation, des déchets, de l’énergie ; réduction de la mobilité – choisie ou subie – des personnes et des marchandises ; amélioration de la qualité des produits (bio) ; requalification des activités agricoles ; réalisation, sur ces bases, d’Agendas 21 locaux : etc.
  • La soutenabilité territoriale, « capacité que possède un modèle de développement, avec ses règles de production et de reproduction, de favoriser et de développer la reterritorialisation ».

En bref, « l’approche territorialiste est par définition anti-économiste ? Elle peut être définie comme une approche anthropo-biocentrique ».

- La "globalisation par le bas"

Elle doit devenir celle des acteurs du changement portés par une « dynamique des contradictions », afin de passer du réseau des luttes à des réseaux solidaires dans la société locale. Cependant, les "citoyennetés subversives", partout en émergence dans le monde, ne doivent pas être confondues avec les utopies communautaires de type régressif. Il faut, au contraire travailler à une rencontre possible entre politiques institutionnelles et pratiques sociales reteritorialisantes qui vise, à travers toutes ses étapes : de la concertation entre acteurs jusqu’au marketing territorial, en passant par l’élaboration des pactes territoriaux, contrats et conférences de "zones"(Conférences métropolitaines). Non pas pour entériner l’existant (ex. : SCOT, Projets de territoires), mais le revisiter dans l’esprit de la Charte d’Aalborg. « La transformation solidaire et écologique du territoire ne pourra effectivement jouer son rôle moteur, qu’à la condition d’être avalisée par les nouvelles instances institutionnelles du développement local » .

Mais cette reconnaissance, encore virtuelle, exige une reconnaissance politique. Et « il faut prendre garde que, tout comme les pactes territoriaux peuvent aider les acteurs les plus forts à exploiter les ressources locales, de même les agences pour le développement local peuvent servir aux gouvernements locaux à renforcer des modèles de développement compétitifs, régis par les lois de la globalisation, et à trahir le soutien qu’il s’agissait d’apporte à l’autogestion des sociétés locales » .

- Le "scénario stratégique"

Les acteurs du changement doivent s’engager dans une dynamique contradictoire et conflictuelle, dont pourra émerger une nouvelle forme d’enracinement dépassant la forme métropolitaine : « la refondation matérielle et symbolique de l’aménagement et de la ville est effectivement en mesure de commencer quand la solidarité, la reconnaissance identitaire et le souci du milieu de vie se transforment en connaissance technique, permettant ainsi l’édification d’un espace de citoyenneté ».

Mais, là encore, attention, « ce scénario stratégique qui, à travers la réappropriation collective des espaces de l’habiter et de la production, vise la renaissance de l’idée de communauté, ne doit pas être confondu avec les utopies communautaires de type régressif (…) Il s’agit de valoriser les expériences qui annoncent l’avènement d’une "communauté possible", ouverte, formée d’identités différenciées, solidarisées par un projet commun et par la volonté de reconstruire un nouvel espace public ».

Ce scénario stratégique, n’appelle pas une application immédiate et ne se réfère pas seulement aux acteurs décisionnels actuels. Il vise plutôt « les acteurs potentiels de la transformation qui, s’ils s’avèrent les interprètes des contradictions majeures du modèle économique dominant, sont aujourd’hui pour la plupart des "sans voix", minoritaires et marginalisés ». D’où la réalisation incertaine du scénario, qui oscille entre le présent et le temps indéterminé de l’utopie concrète. Conçu comme un instrument d’action pour le présent, il ne peut être efficace que s’il participe à une transformation des rapport sociaux, à l’extérieur du contexte où il a été conçu. Instrument heuristique, « il esquisse un avenir possible et ouvre des espaces concrets à l’intervention sociale ». Il se fonde sur la prise en considération « des énergies, des acteurs, des utopies diffuses et des "petites utopies" qui "zèbrent" le territoire, l’enrichissent de leurs réseaux et les orientent vers de nouvelles finalités. Les énergies auxquelles il se réfère sont donc des énergies conflictuelles ou antagonistes par rapport au modèle de la forme métropolitaine ».

Ce n’est donc pas une construction chimérique, mais il s’inspire des contenus latents et conflictuels existants. Non pas pour inventer un avenir de toute pièce, mais pour l’interprétation d’un avenir ouvert, qui peut d’ores et déjà s’esquisser « à partir des tensions, des comportements conflictuels, et du bouillonnement culturel à l’œuvre dans le monde de la globalisation ».

Le projet local, ou projet territorial, peut donc être défini comme « l’élaboration cohérente d’une image de transformation à long terme, rassemblant des points de vue différents : loin de nier les contradictions ou les conflits, le projet territorial les considère comme décisifs, son point fort est précisément de respecter la diversité ». Loin de tout consensus, unanimisme ou conformisme, donc.

- "Ecopolis" et sa périphérie

A.Magnaghi, propose ensuite des pistes pour un écosystème territorial. Un projet de région baptisé "Ecopolis", où la reconstruction de la ville (auto-soutenable) repose sur un renversement conceptuel : « les vides, les espaces ouverts résiduels et délaissés deviennent les figures génératrices du nouvel ordre territorial et urbain » (Souligné par lui). Dans ce projet des espaces ouverts, un rôle central est donné aux nouveaux agriculteurs, producteurs du paysage et du milieu.

Dans les zones où le modèle centro-périphérique cristallise le plus grand nombre de contradictions, le scénario stratégique doit s’attaquer à la périphérie, dans la mesure où elle est l’emblème et l’incarnation de ces contradictions. La ville métropolitaine cède le pas aux villes formées de villages.

Chaque village est doté d’un centre. Les limites du village urbain sont déterminées à la fois par les traits historiques et les itinéraires piétonniers. Aux portes de chaque village des nœuds intermodaux favorisent le stationnement des voitures, et la création de vastes zones piétonnières instaure la lenteur d’une mobilité conviviale et apaisée, en changeant de moyen de transport, de dimension temporelle, de rythme et de système relationnel.

- "Nouvelle municipalité" et projet local

La forme de la métropole n’étant plus liée à l’action municipale, « le succès d’un projet focalisé sur la renaissance des lieux dépend avant tout d’une refondation de la municipalité ». Dans la perspective d’un « développement local auto-soutenable, fondé sur la valorisation du patrimoine territorial, la municipalité redevient le siège réel de l’auto-gouvernement de la communauté locale porteuse d’un pacte solidaire ou contractuel ».

Grâce à la création de certains organes de décision intermédiaire, la nouvelle municipalité amorce un processus politique de transformation démocratique, en enrichissant les formes traditionnelles de délégation, par la pratique de nouvelles formes de démocratie directe « Le nouveau projet urbain ne se réfère plus à un habiter moyen et standardisé, mais à une pluralité de sujets et à la pluralité de leurs espaces relationnels ».

Avec la nouvelle municipalité que l’auteur propose, le gouvernement local assume des fonctions à la fois politiques, culturelles et économiques. Il s’agit donc d’inventer de nouveaux modes d’agrégation à travers lesquels les villes contenues potentiellement dans la métropole pourraient affirmer leur propre identité », tandis que les nombreuses petites villes situées dans un même territoire « parviendraient à s’associer tout en préservant leur autonomie et leur différence ».

La structuration des conflits exige la passage de « la conscience de classe à la conscience des lieux » - sinon de « la lutte des classes à la lutte des places » (Lussault, 2009). La construction du projet local se fonde sur un pacte scellé par une pluralité d’acteurs qui, à partir de l’identification des divers conflits en présence et d’une concertation sur les objectifs de développement local, définissent leurs propres projets en la subordonnant à la valorisation du patrimoine commun. Ce parcours nécessite le dépassement des formes traditionnelles de représentation et de délégation ainsi que la création de nouveaux modes de démocratie directe. Le système des acteurs doit être suffisamment vaste et complexe pour garantir la visibilité et la présence des "sans-voix", ou des éléments sociaux les plus faibles.

A.Magnaghi, Le projet local , Ed. Mardaga, 2003, 124 p