Géographie et mouvements sociaux

Des premières études à l’approche socioterritoriale

Dimanche 17 novembre 2013, par Jean-Yves Martin // Radicalité

Ce livre de Nelson Rodrigo Pedon, jeune géographe brésilien, publié récemment aux éditions universitaires de l’UNESP (Universidade Estadual Paulista, São Paulo), est le fruit du travail de plusieurs chercheurs [1]. Il présente une analyse des mouvements sociaux brésiliens, ruraux et urbains, sous un angle géographique, sur la base d’une formalisation des mouvements sociospatiaux et des mouvements socioterritoriaux.

Lorsqu’il était encore étudiant en géographie, le géographe a décidé d’enquêter sur la forme dans laquelle les habitants d’un quartier de la périphérie s’organisaient, à la recherche de solutions pour les problèmes locaux, et pour attirer l’attention des pouvoirs publics. Cela donna alors l’occasion d’une systématisation des idées qui le conduisirent à proposer une hypothèse : c’est dans les relations de pouvoir que les hommes établissent entre eux, que l’espace acquiert la condition et la qualité de territoire. De telle sorte que l’action politique d’une large part des classes laborieuses et subalternes englobe la conquête de l’espace – et, ainsi, la délimitation de son pouvoir se manifestant dans la forme du territoire, amplifie ses capacités, permettant un meilleur contrôle sur les processus qui conditionnent leurs vies.
A partir de cette formulation et de recherches sur les revendications populaires liées à une associations d’habitants, l’auteur établit la relation entre topographie, conditions de vie et participation politique, imprescriptibles lorsqu’il s’agit de réfléchir sur l’importance de la géographie dans la compréhension des processus sociaux, dont la question fondamentale, affirme-t-il, est essentiellement territoriale. « Cet ouvrage peut être considéré comme un effort d’affirmation de l’identité de la science géographique dans l’ensemble des sciences humaines », écrit N.R.Pedron.

Geografia e movimentos sociais, dos primeiros estudos à abordagem socioterritorial
Nelson Rodrigo Pedon, Editora UNESP, 2013, 253 p.

EXTRAIT p. 141-150 (traduction J-Y Martin)
La contribution de la revue Terra Livre au développement du thème
De 1990 à 2002, période qui comprend les numéros 7 à 18, les mouvements sociaux n’apparaissent peu comme thèmes des articles par la revue Terra Livre. Dans l’édition du numéro 15, de 2000, est publié un article « Mouvement social comme catégorie géographique » de Bernardo Mançano Fernandes (2000a), texte considéré par nous comme innovateur dans le traitement donné aux mouvements sociaux, précisément pour donner un premier pas en direction d’une théorisation authentiquement géographique au thème. Dans cet article, sont synthétisés les présupposés et les hypothèses défendus dans des travaux antérieurs, plus précisément, dans la dissertation de maîtrise : « MST, formation et territorialisation », soutenue en 1996 ; et dans la thèse de doctorat « Contribution à l’étude du paysannat brésilien : formation et territorialisation du mouvement des travailleurs ruraux sans terre : 1979-1999 », soutenue en 1999. Autre travail publié antérieurement et qui déjà contenait certains présupposés qui donnèrent base aux idées défendues par l’auteur est le texte de Jean-Yves Martin (1997) : « La géographicité des mouvements socio-spatiaux », publié dans Caderno Prudentino de Geografia (CPG) en 1997. Les travaux cités, dans leur ensemble, constituent la base théorique et argumentative des concepts de mouvement sociospatial et socioterritorial (…).Le numéro 19 de la revue Terra Livre, publié en 2002, est dédié à la publication d’articles sur les mouvements sociaux et à des contributions théoriques de leur étude dans le champ de la recherche géographique. Cette édition a comme titre : « Géographie, mouvements sociaux et théorie » et contient 17 articles, parmi lesquels 13 abordent de façon directe ou indirecte les mouvements sociaux et/ou des questions transversales au leur sujet (…) Dans l’importante contribution donnée par cette édition aux études géographiques des mouvements sociaux, nous distinguerons le texte de Jean-Yves Martin : « Une géographie de la nouvelle radicalité populaire : quelques réflexions à partir du cas du MST (Mouvement des Sans-terre) ».

Dans ce texte, l’auteur s’oppose au discours néolibéral sur la fin de la géographie ainsi que de l’histoire, ce discours qui prétend devenir hégémonique. La thèse de Martin (2002) est celle que la géographie dispose déjà d’un ensemble de connaissances qui la distingue des autres sciences sociales, principalement en ce qui concerne l’élaboration d’un paradigme capable de comprendre les mutations sociales et territoriales contemporaines. Actuellement, la mobilisation populaire qui se développe sous la forme de mouvement social possède un caractère territorial radical.Les tendances d’uniformisation culturelle et d’universalisation du domaine capitaliste sur les territoires rencontrent, dans la radicalité populaire, un obstacle à son expansion. Tant dans le milieu rural, que dans le milieu urbain, la population manifeste sa volonté de maintenir ses racines territoriales. Cette manifestation est orientée par une dynamique de solidarité qui offre un support à un projet de liaison à l’espace lui-même, en même temps que les mouvements se mobilisent pour réfuter la tendance à l’universalisation. L’auteur pose ce conflit d’une tendance universalisatrice et la lutte de résistance, en termes de lutte des classes. En ce sens, l’action politique des minorités recouvre une gamme variée de manifestations qui ont en commun le fait d’une lutte de classes qui s’inscrit dans l’espace, ceci arrivant parce que l’espace est chaque fois davantage le moyen et la fin par lesquels les processus sociaux se concrétisent. Dans cet affrontement entre classes, l’espace est conçu comme un enjeu.Martin (2002) se fondent sur les idées d’Henri Lefebvre au sujet de la production de l’espace et de sa « fonctionnalité » au service de la reproduction des relations sociales. Une autre référence est le philosophe Michel Foucault pour qui la géographie n’est pas entendue seulement comme une science, mais également comme territorialité, étant, ainsi, d’une grande pertinence pour la compréhension des processus contemporains de domination et de contrôle. Comme conséquence de la dynamique sociale pointée dans l’article, à l’intérieur du conflit social, le MST devient représentant d’une territorialité de résistance spécifique, tourné vers l’objectif de la défense du territoire paysan. Un tel processus résulte de l’appropriation permanente de l’espace géographique au moyen des pratiques territoriales individuelles et sociales, son contenu étant soit matériel, soit idéel.Avec le MST, il s’agit d’un mouvement socioterritorial, c’est la thèse défendue par Martin. Ce mouvement est porteur d’une radicalité spécifique, fondée dans la territorialité paysanne, dont l’existence dépend de la reproduction de son territoire, et pour cela, le territoire est son enjeu. Pour nourrir ses formulations, l’auteur avance une explication au sujet des différences qui existent entre le processus de spatialisation et le processus de territorialisation. Le premier désigne la constitution de l’espace tel qu’il est, alors que le second se constitue sur la base des nouvelles territorialités qui « transgressent et dépassent » , même de façon timide, « les structures héritées de l’espace géographique » (Martin, 2002,p.23).

Dans cette conception, notons l’influence des idées de Claude Raffestin. Principalement de sa conception de la formation du territoire à partir de l’espace, sachant que le territoire, dans la conception raffestinienne, prend forme à partir des inscriptions des relations de pouvoir sur le géographique (Raffestin, 1993).Un mouvement social peut se comporter comme mouvement sociospatial si dans le processus de sa constitution, il s’inscrit dans les structures spatiales déjà existantes, sans, nécessairement, les mettre en question. Pour nous, un important exemple de mouvement sociospatial est le syndicat, qui a dans les relations de travail son cadre de politisation et une inscription dans l’espace qui, en accord avec la législation brésilienne (art. 8°, incise II de la Constitution Fédérale), se trouve dans les bases municipales. Le MST lui même peut être considéré comme mouvement sociospatial, quand son action de dépasse pas son caractère spatialisateur, à savoir, la forme à travers laquelle le mouvement se distribue dans l’espace national.Au sujet de la nature territoriale ou territorialisante des mouvements sociaux, qui peuvent être considérés comme socioterritoriaux, doit être considérée, dans un premier temps, la logique d’expropriation qui fait que ces mouvements ont l’occupation comme stratégie de résistance.Citant Fernandes (2000b), Martin affirme que les occupations regroupent des familles de différentes parties du pays, rompant avec le localisme et avec les intérêts qui visent à rendre difficile le développement de la lutte des travailleurs. Au contraire des syndicats, qui restent restreints à une base municipale, le MST, compris comme un mouvement socioterritorial, réalise la combinaison de deux processus différents : la spatialisation et la territorialisation. Dans une vision intégrative de leurs aspects organisationnels et de leurs projets, Martin pointe que les mouvements sociospatiaux ne mettent pas en question les découpages politico-administratifs imposés par la politique institutionnelle. Pour eux, espace et découpage spatial sont synonymes, sans dépasser les aspects fonctionnels dans leurs propositions. A l’opposé, les mouvements socioterritoriaux agissent de manière à viabiliser des pratiques alternatives d’appropriation de l’espace, ces pratiques qui rompent avec les échelles imposées par les usages étroitement capitalistes et par les découpages institutionnels. La lutte locale se lie avec la lutte nationale dans le processus de territorialisation.Les formulations réalisées par Martin (2002) s’appuient, au plan théorique et idéologique, sur une perspective de valorisation de l’espace au sein de la théorie sociale critique. Une perspective fondée largement sur les travaux d’auteurs comme Henri Lefebvre, David Harvey et Edward Soja, avec une important participation de Michel Foucault. En vérité, ce dernier apparaît comme l’interlocuteur des autres. Tous ces auteurs ont en commun la critique de la société capitaliste et la stratégie correspondante d’universalisation de ses valeurs, de ses pratiques et de ses idées, à partir de laquelle s’établit la domination et le contrôle des processus spatiaux. De sorte que c’est par le moyen de l’espace que s’ouvrent les possibilités de changements pour les couches populaires qui vivent marginalisées et exclues des biens socialement produits.
Nelson Rodrigo Pedon