Le territoire des philosophes

Lieu et espace dans la pensée du XXe siècle

Mardi 29 décembre 2009, par Jean-Yves Martin // Territoires

L’espace, le lieu, le territoire, la ville, le paysage ne sont pas des sujets étudiés prioritairement par les philosophes contemporains, alors même que l’urbanisation représente dorénavant un phénomène planétaire. À l’heure des migrations – forcées ou non –, du défi environnemental, de la “crise” des banlieues, du mal-être croissant dans des formes indignes d’habitation, de la discontinuité des géographies intimes, il devient urgent de s’interroger sur les liens que les humains entretiennent avec les lieux et la terre. Plus que du “territoire des philosophes” (titre), il s’agit bien plutôt ici de la problématisation des lieux et de l’espace dans la pensée philosophique du XXe siècle (sous-titre).

Cet ouvrage original et pionnier offre au lecteur un éventail des théories qui accordent au territoire spécifique à l’existence humaine une place essentielle. Ainsi, une vingtaine de philosophes du XXe siècle – Simmel, James, Bergson, Heidegger, Weil, Bachelard, Merleau-Ponty, Arendt, Jonas, Wittgenstein, mais aussi Lefebvre, Derrida, de Certeau, Levinas, Foucault, Deleuze et Guattari, Maldiney, Nancy, Sloterdijk – sont-ils ici présentés par des philosophes, jeunes et plus anciens, tous confirmés.

L’un des deux maitres d’œuvre de ce livre, Thierry Paquot, part, en avant-propos, d’un constat : « l’entrée dans l’œuvre d’un philosophe par le territoire est peu fréquente alors même qu’il développe une pensée de l’espace, du lieu, du site du paysage, pas toujours première et explicite, mise en avant et valorisée, achevée et construite, mais néanmoins indispensable à la compréhension de sa réflexion ».
Dès lors, il fixe deux objectifs à l’ouvrage : d’une part faire le point sur le corpus utilisé dans ce domaine à travers des références plus ou moins élargies et opérationnelles. D’autre part, œuvrer à la promotion et à la diffusion de ce corpus, alors que « l’architecte, l’urbaniste, le paysagiste, le citoyen, sont aujourd’hui confrontés à des problèmes "pointus" qu’ils spatialisent tout autant qu’ils les temporalisent, d’où la nécessité d’en savoir davantage sur la manière dont la philosophie les situe, les localise, les territorialise ou pas ».

Dans un premier texte intitulé « Qu’appelle-t-on un territoire ? » il donne d’abord une liste quasi complète de tous les géographes qui, à un titre ou à un autre, ont assuré le triomphe du mot entre 1980 et 2005 [1] : Joël Bonnemaison, Jean-Paul Ferrier, Antoine Bailly, Claude Raffestin, Marcel Roncayolo, Roger Brunet, Jacques Lévy, Bernard Debardieux, Maryvonne Le Berre, Guy Di Méo et Martin Vanier.

Ce livre se voulant donc « une introduction générale à une philosophie des territoires de humains », offre ainsi « la pensée spatiale de philosophes du XXe siècle de l’aire occidentale ». Mais il repère aussi en creux, « les manquements des philosophes qui bien souvent sont passés à côté de ce phénomène sociétal, mais aussi culturel et existentiel, sans commune mesure, qu’est l’urbanisation planétaire ». Et "il est vrai que peu de philosophes – y compris ceux qui s’affirmaient engagés – ont philosophé sur les grands ensembles, la banlieue les quartiers sensibles, les bidonvilles, la précarité, la perte de son logis, la gated community, la tour, le paysage urbain avec ses autoroutes, ses villages dortoirs, ses lieux inhabitables et pourtant peuplés, ses centres commerciaux, ses gares et autres pôles intermodaux, son quotidien urbain, la citadinité, l’architecture et l’urbanisme, etc. ! Ces "sujets" ne relèvent pas que de la géographie, de la sociologie ou de l’anthropologie, voire de l’économie politique. Ils sont aussi philosophiques, car ils concernent la "géographie existentielle" de chaque individu. Il en va de sa capacité à être au monde, sa disponibilité envers autrui, sa participation à la vie de la Cité (..) Il en va de son existence même, du là de son être » (p.27).

- 20 textes de “géophilosophie”

Pour T.Paquot, « l’exercice philosophique, à l’heure de l’urbanisation planétaire, des émeutes urbaines, des ségrégations involontaires et des exclusions programmées, s’effectue en parcourant les divers territoires peuplés qui forment notre écoumène et qu’il nous faut habiter ». C’est bien de cela que les textes rassemblés dans cet ouvrage veulent témoigner.

Suit alors une vingtaine de textes, classés par ordre alphabétique – ce qui ne facilite cependant guère ni la chronologie, ni les filiations et influences éventuelles – traitant de Hannah Arendt et Gaston Bachelard, à Simone Weil et Ludwig Wittgenstein, en passant par Michel de Certeau, Michel Foucault ou Maurice Merleau-Ponty. Deux articles de Manola Antonioli sont, par exemple, consacrés l’un à Jacques Derrida (« De la ville refuge au droit de résidence »), l’autre à Gilles Deleuze et Félix Guattari (« Pour une géophilosophie »). Pour elle, « faire de la géophilosophie signifie mettre en question les partages traditionnels entre le dedans de la conscience et le dehors du monde physique et social, considérer que la pensée est toujours pensée de la terre, du territoire, des paysages et qu’elle est toujours politique, une lecture de la politique dans ses effets et ses structures d’ordre spatial » (p.118)

Ed. la Découverte, Coll. Armillaire, 2009, 390 p., 26 €
[1] On pourrait y ajouter Denis Retaillé