Mouvements sociospatiaux populaires et “microphysique du pouvoir”

Sources et formes de la radicalité spatiale selon Michel Foucault

Vendredi 30 octobre 1998, par Jean-Yves Martin // Radicalité

Nous avons souligné que le géographe américain Edward SOJA a depuis longtemps exprimé le souhait de « la réaffirmation d’une perspective spatiale critique dans la théorie et l’analyse sociales contemporaines », ceci à travers « un effort pour constituer une nouvelle géographie humaine critique, un matérialisme historique et géographique à la hauteur des défis politiques et théoriques contemporains » . L’objectif en est clair : « cette géographie critique reconstituée doit être en accord avec les luttes émancipatrices de tous ceux qui sont marginalisés et opprimés par la géographie spécifique du capitalisme ». Elle doit être faite « pour les travailleurs exploités, pour les peuples tyrannisés et pour les femmes dominées. Elle doit être spécialement en harmonie avec les processus contemporains de restructuration, afin de contribuer à un post-modernisme radical de résistance ».

Mais, bien plus que de “géographie post-moderne” c’est surtout de radicalité socio-spatiale qu’il s’agit ainsi à propos des mouvements sociaux en relation à l’espace. Soja en arrive même à cette affirmation, scientifique autant que politique :

« Ainsi la lutte des classe (oui, elle continue encore à être une lutte des classes) doit viser et se concentrer sur le point vulnérable, la production de l’espace, la structure territoriale d’exploitation et de domination, la reproduction spatialement contrôlée du système comme un tout. Et elle a besoin d’inclure tous ceux qui sont exploités, dominés, “périphérisés”, par l’organisation pesante du capitalisme tardif : les paysans sans terre, la petite bourgeoisie prolétarisée, les femmes, les étudiants, les minorités raciales et aussi la classe ouvrière elle-même ».

Se consacrer aux mouvements socio-spatiaux, c’est d’abord contribuer à la réaffirmation de la place de l’espace et des luttes sociales dans une géographie fondamentalement conçue comme une science à la fois critique et radicale.

1 - Géographie du pouvoir, géographie des résistances

On trouve en ce sens chez le philosophe Michel Foucault des éléments suggestifs de problématisation à propos de l’émergence de telles luttes populaires, qui sont donc à la fois plus radicales et clairement localisées. Mais d’abord, nous rappelle-t-il, « le travail d’analyse ne peut se faire sans une conceptualisation des problèmes traités. Et cette conceptualisation implique une pensée critique » dit-il aussi. En réponse aux questions des géographes de la revue géographique Hérodote, pour sa première parution en 1976, il concluait, découvrant à l’occasion, avec une surprise visiblement non feinte, la dimension toute géographique de ses propres réflexions :

« Plus je vais, plus il me semble que la formation des discours et la généalogie du savoir ont à être analysées à partir non des types de conscience, des modalités de perception ou des formes d’idéologies, mais des tactiques et stratégies de pouvoir. Tactiques et stratégies qui se déploient à travers des implantations, des distributions, des découpages, des organisations de domaines, des contrôles de territoires (...) La géographie doit bien être au cœur de ce dont je m’occupe »


.

Mais pourquoi, à l’inverse, ce dont s’occupait jusqu’alors Michel Foucault ne devrait pas être au cœur de la géographie ? Dans l’optique d’une " géographie du pouvoir" devenue désormais, nous l’avons vu, centre d’intérêt de quelques géographes , on doit évidemment tenir compte de ce que nous dit Michel Foucault lui-même sur le pouvoir. Or, « le pouvoir, dit-il, ce n’est pas une institution, ce n’est pas une structure, ce n’est pas une certaine puissance, dont certains seraient dotés : c’est le nom qu’on prête à une situation stratégique complexe dans une société donnée » . Dans une telle approche, le pouvoir « ce n’est pas quelque chose qui s’acquiert, s’arrache ou se partage, quelque chose qu’on garde ou qu’on laisse échapper : le pouvoir s’exerce à partir de points innombrables, et dans le jeu de relations inégalitaires et mobiles » .

C’est donc bien une affaire, éminemment géographique, de pôles, de flux et d’espaces. Mais affirme-t-il aussi, il ne faut jamais oublier que paradoxalement « le pouvoir vient d’en bas ». C’est parce que « les rapports de forces multiples forment une ligne de force générale » qui, dans le jeu des différentes échelles habituellement familier aux géographes, « traverse les affrontements locaux ». Ainsi conçue, la rationalité du pouvoir, peut en effet être alors « celle de tactiques souvent fort explicites au niveau limité où elles s’inscrivent ». Elles s’y expriment d’ailleurs souvent très nettement, dit-il, en un véritable « cynisme local du pouvoir » .

Recueil publié au Brésil en 1984Et toujours, souligne-t-il - c’est surtout cela qui nous intéresse ici - « là où il y a pouvoir, il y a résistance »... Il s’agit là, selon lui, de « résistances qui sont des cas d’espèces : possibles, nécessaires, improbables, spontanées, sauvages, solitaires, concertées, rampantes, violentes, irréconciliables... » . Elles sont ainsi, dans ces relations de pouvoir, « l’autre terme », elles « s’inscrivent comme l’irréductible vis-à-vis ». Répliques des structures du pouvoir, elles sont donc, elles aussi, « distribuées de façon irrégulière : les points, les nœuds, les foyers de résistances sont disséminés avec plus ou moins de densité dans le temps et dans l’espace ». Elles apparaissent donc tout à fait susceptibles de faire l’objet d’une approche et d’une analyse de type géographique. Et quelle en serait donc la logique : « des grandes ruptures radicales, des partages binaires et massifs ? Parfois. Mais on a affaire le plus souvent à des points de résistance mobiles et transitoires (...) » . Ce qu’il conviendrait donc de mettre ainsi à jour à leur propos, ce sont les logiques et les dynamiques d’une véritable “microphysique du pouvoir” , dont il serait même envisageable de montrer qu’elles puissent agir sur les “mailles du pouvoir” elles-mêmes.

Une telle approche pourrait ainsi fonder une « autre manière d’avancer vers une nouvelle économie des relations de pouvoir ». Donc, dans l’approche de ces relations de pouvoir un « nouveau mode d’investigation consiste à prendre les formes de résistance aux différents types de pouvoir comme point de départ » . C’est ce type d’approche que nous pensons devoir tenter de mettre en oeuvre dans l’analyse géographique des mouvements socio-spatiaux.

- 2 - Les formes des luttes selon Michel Foucault

En ce sens, selon Foucault, « pour comprendre en quoi consistent les relations de pouvoir il faudrait analyser les formes de résistance, d’oppositions qui se sont développées ces quelques dernières années ». Et, au-delà du fait que ces oppositions sont des luttes contre l’autorité, on doit, d’après lui, surtout souligner les caractéristiques suivantes :

  • Ce sont des luttes “transversales” qui ne se limitent donc pas à un pays particulier. Elles peuvent donc être considérées au Brésil, mais pourraient l’être tout aussi bien en France.
  • Ce sont des luttes locales « immédiates » , de proximité, parce que les gens critiquent les instances de pouvoir qui sont les plus proches d’eux, celles qui exercent leur action sur les individus. Ce sont d’ailleurs aussi « des luttes "anarchiques", par rapport à une échelle théorique d’explication ou à l’ordre révolutionnaire qui polarise l’historien » . Elles n’entrent donc guère a priori dans les schémas plus globaux et structurés d’un marxisme “orthodoxe”.
  • Elles opposent également une résistance aux différentes formes des « effets de pouvoir » et à tout ce qu’il peut y avoir de mystificateur dans les représentations qu’on impose autoritairement aux gens. Elles tendent ainsi à mettre en cause les idéologies officiellement admises et/ou imposées, celles-là même qui justement, selon L.Althusser, à travers les Appareils Idéologiques d’Etat, « interpellent les individus en sujets » .
  • Ce sont finalement des luttes qui mettent aussi en question le statut de l’individu, donc son identité. Elles affirment le droit à la différence et s’attaquent à tout ce qui peut isoler, couper des autres, scinder la vie communautaire, contraindre l’individu à se replier sur lui-même et l’attacher à son identité originelle ou attribuée. Ce n’est pas qu’elles soient exactement pour ou contre l’individu, mais elles s’opposent à ce qu’on pourrait appeler le « gouvernement par l’individualisation ». Toutes ces luttes actuelles tournent donc ainsi autour de la même lancinante question : qui sommes-nous ? En ce sens « elles sont un refus de l’inquisition scientifique ou administrative qui vise à déterminer arbitrairement notre identité ». Elles s’opposent à cette forme de pouvoir qui s’exerce jusque sur la vie quotidienne immédiate, qui cherche à classer les individus en catégories, les désigne par leur individualité propre, les attache à leur identité, selon une forme de pouvoir qui transforme les individus en sujets . En même temps que spatiales elles sont donc également identitaires.

- 3 – Mouvements socio-spatiaux et identités populaires

Dans la crise socio-spatiale, de tels Mouvements populaires sont certes encore minoritaires. « Il n’y a pas de doute que le nombre des personnes participant à ces mouvements est assez réduit et que, de ce fait, un tel phénomène pourrait être considéré comme statistiquement peu significatif. Pourtant, je crois - dit la sociologue Ilse Scherer-Warren - qu’il est qualitativement très important de prendre en considération ces foyers de transformation qui émergent des bases mêmes de la société, par les brèches qu’ils ouvrent dans la tradition historique de la culture politique du pays et par le nouveau signifié culturel et politique présent dans la praxis de ces groupes organisés » .

Le caractère encore très minoritaire de ces mouvements ne doit donc pourtant pas conduire à sous-estimer et à minimiser le sens et la portée de leurs actions. Même minoritaires, ils cherchent à s’insérer dans la plupart des fractures sociales ouvertes par la crise spatiale. De plus, agissant hors du consensus et à l’encontre des conformismes, ils subissent également les effets d’une censure dans les moyens d’information que les plus dynamiques et les plus imaginatifs, tel le MST, ont cependant appris à combattre efficacement.

Bien que minoritaires, ce sont donc :

« d’authentiques mouvements sociaux (...) qui peuvent, de toute façon, à long terme et par effet cumulatif complexe, provoquer des altérations dignes d’être notées, des ruptures. Ainsi, une lutte ponctuelle et, en soi, thématiquement et sociologiquement limitée - l’activisme de quartier, le mouvement régionaliste (...) - peut polliniser d’autres luttes et aider à instaurer une synergie transformatrice ; de plus, elle peut permettre aux acteurs un élargissement de leur marge de manœuvre contre les effets les plus aliénants du processus de globalisation aujourd’hui en cours - ce qui dialectiquement, peut aller jusqu’à être un facteur porteur d’une avancée de la conscience critique des acteurs et de leur potentiel de combat ».

Les revendications et les actions de ces divers mouvements ont finalement un dénominateur commun peu souligné, ni même le plus souvent vraiment remarqué. Celui de l’exigence de droits tous liés à l’espace . Par exemple : celui de pouvoir demeurer dans leur habitat et sur le terrain qu’ils occupent de manière précaire et souvent illégale pour le Mouvement des favelados ; celui d’avoir un logement pour le Mouvement des Sans-Toit ; celui de posséder une terre pour le travail agricole et l’habitat rural dans le cas du Mouvement des Sans-Terre ; celui de conserver leurs terres productives pour le Mouvement des victimes des Barrages ; et celui de disposer d’équipements collectifs ou d’un cadre de vie moins rudimentaires et mieux entretenus pour les Mouvements Sociaux Urbains ; etc... Le dénominateur commun en question est donc bien le droit à l’espace, ou pour être plus précis, le droit au lieu à l’échelle locale qui est, de toute évidence, l’un des attributs élémentaires de la citoyenneté. On sait désormais trop bien que Sans Domicile Fixe (SDF) on perd rapidement l’intégralité des droits de la citoyenneté, ainsi d’ailleurs que toute identité reconnue.

On pourrait certes distinguer les conflits “spontanés” : Saques = pillages des supermarchés pendant la Grande Sécheresse de 1979-1983 et celle de 1998 ; ou Quebra-quebras (Casse-casses) formes de vandalisme urbain, et les conflits “organisés” (Mouvement des Sans-toit, Mouvement des Sans-terre). Il est vrai que, par les diverses formes de “désobéissance civile” qu’ils impulsent, ceux-ci contribuent chaque fois un peu plus à une efficace délégitimation des décisions prises autoritairement, à quelque échelle que ce soit.

Dans la mesure où ils se heurtent cependant au toujours pesant consensus spatial, les Mouvements Socio-Spatiaux (MSS), tout minoritaires qu’ils soient, sont pourtant hautement significatifs de la profondeur de la crise socio-spatiale. Ils affrontent sans détour, et c’est également nouveau, le conformisme brésilien et nordestin, jusqu’ici fait de relations de tutelle, de clientèle et de faveurs, et pour lequel l’espace public lui-même est ni plus ni moins considéré que comme l’espace privilégié des dominants . Pour reprendre à ce propos le vocabulaire d’Antonio Gramsci , les "classes subalternes" sont, en général, aussi soumises à "l’hégémonie" des classes dominantes par l’intermédiaire de l’espace. Pour tenter d’y échapper, elles doivent non seulement d’abord soulever la chape du consensus et du conformisme, mais aussi développer ensuite une praxis socio-spatiale complètement alternative.

L’action des Mouvements socio-spatiaux s’inspire ainsi, le plus souvent explicitement, de préoccupations spatiales et débouchent sur des conflits, qu’ils restent simplement latents ou soient ouvertement engagés. Dans certains cas ce sont de tels conflits “spontanés” qui débouchent sur la création de Mouvements socio-spatiaux plus structurés et durables.

La typologie de ces conflits socio-spatiaux semble donc moins devoir s’établir à partir de leur violence ou de leur radicalité (celles des discours et/ou celles des actes) qu’à partir de la qualité et de la pertinence de la prise en compte consciente et explicite de la dimension spatiale de leur(s) action(s), tenant compte des différentes échelles. Ils agissent donc aux marges et parfois au-delà du consensus spatial et ils se trouvent placés au cœur de l’épreuve de l’espace, de l’épreuve par l’espace telle qu’elle a été définie par Henri Lefebvre. Mais, leur action étant elle-même soumise à cette épreuve de l’espace, subit du même coup le test de la spatialisation de leurs luttes, et de l’éventuelle territorialisation de leurs acquis. Le critère essentiel de leur évaluation serait donc bien plutôt celui du degré et du niveau de spatialisation et de territorialisation de leurs propres pratiques.

Réussir ce test, cela ne signifie sans doute pas seulement évoluer en passant des Mouvements socio-spatiaux de base organisés à l’échelle locale, à la formation de véritables réseaux de Mouvements socio-spatiaux à l’échelle fédérale comme le suggère Ilse Scherrer-Warren :

« On peut affirmer qu’il y a des évidences empiriques de ce que, au cours de la dernière décennie, les mouvements populaires et leurs médiateurs, sont passés par des transformations qui vont de la valorisation des organisations de base [grassroots organisations] à , plus récemment, la reconnaissance croissante de l’importance des articulations, des échanges et de la formation de réseaux, thématiques et organisationnels [network organisations]... Analyser ce scénario en termes de "réseaux de mouvements" est, alors, une option » .

Confrontés à l’épreuve de leur propre spatialisation, on peut admettre, à la suite de Bertha Becker, que certains mouvements socio-spatiaux se transforment ainsi en projets enracinés dans de nouvelles territorialités, alors que d’autres, en l’absence d’une telle spatialisation de leur action sont, à l’inverse, condamnés à végéter et à perdre du terrain. Ceux, par exemple, des MSU (Mouvements Sociaux Urbains) qui se confinent dans le cadre étroit d’un strict “activisme de quartier”, en un localisme fondé sur une vision pour le moins limitée et contestable de la territorialité - le “quartier urbain” réifié, quasi chosifié - ne se donnent pas ainsi les moyens de réussir leur véritable spatialisation et semblent s’engager dans une impasse.

Il restera à évaluer les effets de la crise spatiale et des mouvements qui s’y développent sur les identités socio-spatiales des acteurs. Tout espace occupé est un espace socialement construit, un espace qu’on s’approprie en un territoire par le vécu, le quotidien, par l’ensemble des relations sociales qui, en fait, le constituent. Le territoire, avec toutes ses dimensions - de représentation, sacrées, mythiques - est le lieu privilégié où de nouvelles valeurs peuvent émerger et se transmettre. Pour qu’un nouveau territoire soit construit il y faut donc aussi une dimension collective liée à une exigence de fondation , de refondation de valeurs.