Consensus, conflictualité et épreuve de l’espace chez Henri Lefebvre

De la fabrique du consensus spatial à la conflictualité territoriale

Vendredi 30 octobre 1998, par Jean-Yves Martin // Henri Lefebvre

Une approche marxiste de l’espace géographique, comme le soulignait Henri Lefebvre dans la Production de l’espace, loin de privilégier uniquement les petites échelles et les grands espaces, « laisse place à des études locales, aux diverses échelles, en les insérant dans l’analyse générale, dans la théorie globale ». Car son champ d’investigation « n’exclut pas ( au contraire ) les conflits, les luttes, les contradictions. Ni inversement les accords, les ententes, les alliances. Si le local, le régional, le national, le mondial, s’impliquent et s’imbriquent, ce qui s’incorpore dans l’espace, les conflits actuels et virtuels, n’en sont ni absents, ni éliminés ». On peut se demander, alors, pourquoi les géographes les ont si durablement négligés.

Extrait de : "Identités et territorialités dans le Nordeste brésilien" (Thèse), J-Y Martin 1998, p.68-70

Concernant les contradictions socio-spatiales et face à ces tensions et conflits potentiels ou ouvertement déclarés, peut-être ont-ils été eux-mêmes les victimes, faute d’avoir été suffisamment critiques, de l’un des plus curieux paradoxes de l’espace, celui qui fait « qu’il puisse être à la fois l’ensemble des lieux où naissent les contradictions, le milieu où elles se déploient et qu’elles déchirent », et, en même temps, « l’instrument (...) qui permet de les étouffer en leur substituant une apparente cohérence » . C’est de cette façon que l’espace “vécu” semble souvent faire lui-même obstacle à l’éclosion des conflits. Pourtant c’est bien spatialement que les contradictions socio-politiques se réalisent, et « les contradictions de l’espace rendent effectives les contradictions des rapports sociaux. Autrement dit, les contradictions de l’espace "expriment" les conflits des intérêts et des forces socio-politiques ; mais ces conflits n’ont d’effet et lieu que dans l’espace, en devenant des contradictions de l’espace » .

Car, si l’espace fonctionne, à l’évidence, de façon toujours complexe et contradictoire, il implique pourtant, en effet et toujours, une sorte d’accord tacite, un quasi contrat de non-violence. Ce consensus spatial fait même partie intégrante des formes les plus courantes de la civilité et de la sociabilité. En règle générale, il paraît même opposer en permanence à la “lutte des classes”, comme à toute forme de violence, une fin de non-recevoir. Pour autant, dans cet espace, la violence ne reste pas toujours latente et cachée. C’est même l’une des contradictions de l’espace : celle qui réside toujours entre la sécurisation apparente et la violence qui menace sans cesse d’éclater et parfois, effectivement, éclate.

Selon l’interprétation qu’en donne d’ailleurs Edward Soja dans « Géographies post-modernes », en s’exprimant comme nous le rapportons ici, Henri Lefebvre définit une possible problématique spatiale du capitalisme et l’élève à une position centrale à l’intérieur de la lutte des classes, insérant les relations de classes dans les contradictions structurant l’espace tel qu’il est socialement produit. Mais il ne prétend pas pour autant que la problématique spatiale ait toujours eu cette centralité . Il ne présente pas non plus la lutte pour l’espace comme un substitut, ou même une alternative à la lutte des classes. En réalité, il affirme seulement, mais c’est évidemment très important, que dans ces conditions « aucune révolution sociale ne peut réussir sans être, en même temps, une révolution consciemment spatiale » . Et, ajouterons-nous, aucun mouvement socio-spatial ne peut prétendre au succès sans se préoccuper explicitement de son insertion territoriale, et agir en conséquence.

Ce n’est, pour Soja, qu’une telle indispensable “démystification de la spatialité ” qui pourra révéler les potentialités de ce qu’il appelle une "conscience spatiale révolutionnaire" et établir les fondements matériels et théoriques d’une véritable praxis spatiale populaire radicale, qui soit délibérément et consciemment orientée vers « l’expropriation du contrôle de la production de l’espace », monopolisée par les élites de la richesse et du pouvoir.

C’est aussi pourquoi, selon lui, la dite "lutte des classes" devrait davantage chercher à embrasser et se concentrer sur quelques points névralgiques : la production de l’espace, la structure territoriale d’exploitation et de domination, et la reproduction spatialement contrôlée du système comme un tout. En conséquence, c’est pourquoi également, dépassant les discriminations et les ségrégations, elle devrait surtout concrètement « s’efforcer d’inclure tous ceux qui sont exploités, dominés et "périphérisés", par l’organisation spatiale dominatrice du capitalisme tardif : les paysans sans terre, la petite bourgeoisie prolétarisée, les femmes, les étudiants, les minorités sociales et, bien entendu, la classe ouvrière elle-même » . Ainsi, conclut-il, "la spatialité concrète - la géographie humaine effective - est le terrain des luttes pour la production et la reproduction sociales qui visent soit au maintien et au renforcement de la spatialité existante, soit à une restructuration significative et/ou à une transformation radicale . Cela ne peut passer que par une réelle prise en considération des classes populaires.

C’est bien en prenant pleinement en compte tous ces enjeux sociaux, comme le soulignait lui-même Henri Lefebvre, que d’une manière très générale et englobante « l’espace devient l’enjeu principal des luttes et des actions visant un objectif », quel qu’il soit. S’il n’a jamais cessé d’être le milieu où se déploient les stratégies, l’espace géographique devient alors quelque chose d’autre que le simple cadre, le réceptacle indifférent des actes. Un "milieu" certes , mais de moins en moins neutre, de plus en plus actif, à la fois comme instrument et comme objectif, comme moyen et comme but .

De sorte également, selon Henri Lefebvre, qu’aujourd’hui tout ce qui provient de l’histoire et du temps, héritages, patrimoines, territoires doit être considéré comme subissant une épreuve, une sorte “d’ordalie” moderne à laquelle rien ni personne ne saurait échapper : l’épreuve de l’espace, l’épreuve par l’espace [1] . A travers cette épreuve « les cultures, les connaissances des peuples, des groupes et même des individus, n’évitent pas la perte d’identité, qui s’ajoute aux autres terreurs. Référence et référentiels venus du passé se dissolvent ». Mais, concernant le risque de perte d’identité et, par conséquent aussi, la quête d’une identité nouvelle, il souligne encore ceci : "un groupe, une classe ou fraction de classe, ne se constituent et ne se reconnaissent comme "sujets" qu’en engendrant (produisant) un espace", en s’appropriant un territoire. Il établit ainsi un lien fondamental entre identité et espace.

Aucune entité sociale ne peut prétendre à l’identité, si elle s’avère impuissante à produire son propre espace. Par conséquent,

« les idées, représentations, valeurs, qui ne parviennent pas à s’inscrire dans l’espace (...) se dessèchent en signes, en récits abstraits, se changent en fantasmes », et « ce qui ne s’investit pas en un espace approprié reflue en signes vains et (sans) signification ». Face à cette exigence « l’investissement spatial, la production d’espace, ce n’est pas un incident de parcours, mais c’est une question de vie ou de mort »,

Non seulement pour les idées, les représentations et les valeurs, mais pour les classes socio-spatiales elles-mêmes qui en sont ou qui s’en font les porteuses.

Dans l’ordalie moderne de l’épreuve de l’espace le critère le plus pertinent de l’évaluation de l’efficacité d’un mouvement socio-spatial pourrait donc bien être aussi, au-delà même de sa volonté d’intervenir consciemment dans les enjeux de l’espace, sa capacité à spatialiser effectivement ses pratiques, à territorialiser efficacement ses luttes.

P.-S.