Nantes : "Petite et grande fabrique urbaine"

d’une métropole estuarienne

Mardi 9 février 2010, par Jean-Yves Martin // Territoires

Nantes connaît, depuis plusieurs décennies, d’importants changements urbains. Cette construction territoriale impulsée par la ville, qui s’élargit à la CUN (communauté urbaine de Nantes) et à la métropole du SCOT, est porteuse d’enjeux multidimensionnels. Les auteurs de cette étude, sous la direction de Laurent Devisme, se proposent d’examiner la façon dont s’imbriquent, dans la grande à la petite fabrique de la ville, les stratégies, les volontés exprimées, les intentions politiques et l’ordinaire de l’action de terrain. Avec cette question : existe-t-il "un urbanisme à la nantaise" ?

En toile de fond, l’urbanisation s’étend désormais, mobilité oblige, aux échelles combinées de bassins de vie quotidienne élargis, pour des navetteurs entre les deux villes et dans les espaces intermédiaires de périurbanisation. Le SCOT métropolitain, qui fut l’un des plus étendus de France, associant les seules intercommunalités du Nord-Loire, s’engage désormais dans des démarches inter-SCOT, et tente de corriger, de part et d’autre de l’estuaire, son déséquilibre nord-sud originel. CUN et CARENE y dominent un jeu d’acteurs auquel ne sont encore que très accessoirement associées les intercommunalités périurbaines, à peine entendues dans leurs attentes. Les Conférences métropolitaines annuelles, très consensuelles, ne corrigent qu’à peine cette domination de Nantes Métropole. Seuls les universitaires invités s’y permettent quelques dissonances ou remarques critiques.

Pourtant, l’intercommunalité nantaise « fait montre d’une grand improvisation dans la mise en œuvre des compétences au risque de faire tomber le mythe d’une action fondée sur des stratégies consolidées et partagées. En fait, c’est aussi une bonne part de bricolage : "beaucoup d’informel et on recolle au fur et à mesure" .

Au centre métropolitain nantais, une rétrospective historique, permet aux auteurs de distinguer 4 périodes dans la construction urbaine nantaise contemporaine :
· 1965-1973 : les municipalités Morice, marquée par la tour de Bretagne et la ZUP Beaulieu-Lalkoff, avec un "développement urbain radioconcentrique" classique.
· 1977-1989 : la "planification déçue" des municipalités Chénard et Chauty, concentration industrielle puis fermeture des chantiers navals, avec passage de la ZUP aux différents plans ZAC.
· 1989-2001 : "Insulo-tropisme" d’un projet urbain des municipalités Ayrault 1 et 2, reposant sur la culture. 2ème ligne de tramway, ZAC Madeleine Champ de Mars, festival des Allumés et Compagnie Royal de Luxe.
· 2001-2008 : Ayrault 3 et 4. "L’intercommunalité aménageuse" de la CUN, avec des "communes qui restent dans le jeu". Renouvellement urbain dans le cadre de l’écométropole ; bricolage institutionnel, pour l’Ile de Nantes, Euronantes-Gare, Nouveau Malakoff, et nouvelles urbanisations périphériques (Zénith).

Dans la mise en culture de l’urbanisation, « il n’y a pas que la danse et les arts plastiques pour les bobos qui vont habiter l’Île ». L’offre culturelle éphémère d’Estuaire 2007, biennale d’art contemporain, à la fois éphémère et pérenne, fait de la métropole estuarienne en construction un "territoire de projet", selon J.Blaise.

Si elle est intentionnelle, la fabrique de la ville ne se limite donc pas à ce que produisent les pouvoirs publics. Les processus mis en lumière laissent apparaître les différentes couches d’intervenants : élus, architectes, promoteurs, aménageurs, bailleurs sociaux, aux pouvoirs, outils et cultures professionnels variés. Dans la petite cuisine des opérations, les promoteurs, architectes, urbanistes et bailleurs sociaux, sont conviés à la grande table des aménageurs.

Au-delà des routines et des discours, c’est bien la ville en train de se faire qui émerge de cette enquête. Ses observations et pratiques allant de la participation aux réunions de coordination opérationnelle entre les acteurs, jusqu’à la veille des médiatisations en tous genres : de la presse locale et nationale, jusqu’aux écrits plus confidentiels des expertises commanditées (AURAN).

Une lecture aux aspects parfois techniques, mais souvent passionnante sur un espace vécu ainsi revisité et éclairé.

« Nantes, petite et grande fabrique urbaine », Dir. Laurent Devisme, coll. La ville en train de se faire, Ed. Parenthèse, 2009, 270 p., 22 €.