Au-delà de nos nouvelles peurs…

Mardi 12 février 2013, par Jean-Yves Martin // Apocalypse No !

Comme anthropologue, Marc Augé se dit, dans ce petit livre synthétique et abordable « professionnellement interpellé, par les nouvelles formes de peurs et de solitude dont il constate comme tout le monde l’apparition ». Pourtant, « si nouvelles qu’elles soient et si complexe que soit leur mécanisme, elles gardent toutes à ses yeux un air de déjà-vu ».

L’inventaire rapide des nouvelles peurs humaines, auquel est consacrée la première partie, oblige à enregistrer la montée de formes de violences relativement inédites. Elles engendrent stress, panique et angoisse. Dans une époque de diffusion accélérée des images et des messages à la planète entière, elles s’ajoutent les unes aux autres, se combinent et déteignent les unes sur les autres. Nous condamnent-elles pour autant, alternativement ou simultanément, à l’asphyxie ou au vertige ?

Non, estime l’auteur, car il y a deux sortes de peurs : celles qui sont induites par l’ignorance et celles qui sont déduites de la connaissance, ou, plus exactement « celles qui sont induites par le fait de croire qu’on croit, c’est-à-dire par la foi, et celles qui sont déduites du fait de savoir qu’on ne sait pas, c’est-à-dire de l’esprit critique et scientifique ». Beaucoup de phénomènes de société, aujourd’hui, sont dus à l’ignorance et à ses peurs associées, et c’est à ce titre, qu’ils font peur. Or si rien n’est plus redoutable que la peur née de l’ignorance, il n’y a pas d’autres remèdes que l’idéal des Lumières.

Dans l’expression d’une préoccupation intime et personnelle, on entend dire souvent : « j’ai peur pour l’avenir de mes enfants et de mes petits-enfants », Certes c’est une manière de parler, une façon de dire les choses, mais « il faudrait à la jeunesse un caractère bien trempé pour ne pas être impressionnée par le déferlement des visions d’apocalypse qu’on lui impose ».

Cette réflexion s’achève pourtant sur quelques notes d’espoir, car l’histoire de l’humanité ne saurait se réduire à celle de ses fléaux récurrents et plus récents. Et il ne s’agit pas là d’ « une maladie auto-immune : tout au contraire, elle produit ses propres antidotes : la curiosité, les progrès de la connaissance, quelques élans de fraternité, des essais de rapprochement et, au total, la conscience encore incertaine d’un devenir commun – tous signes qu’il serait déraisonnable et même criminel de vouloir négliger ou ignorer ». Pour dépasser les peurs contemporaines, « on se prend parfois à rêver d’une politique véritablement, c’est-à-dire modestement, scientifique : orientée vers l’avenir, expérimentale et non dogmatique ».

Il y aura donc bien un au-delà de nos grandes peurs actuelles, car l’histoire n’est pas finie, même s’il reste vrai qu’elle a toujours été violente. « Elle connaîtra d’autres violences, et le fait qu’elle reste une histoire "à suivre" peut donc prêter à l’optimisme ou au pessimisme, disons un optimisme lucide et relatif. Les humains n’ont donc pas fini d’avoir peur, ni d’espérer. L’histoire est toujours au-delà des peurs et de l’espoir », conclut l’auteur.

Marc Augé, Les Nouvelles Peurs, Manuels Payot, 2013, 96 p., 10 €