Du nouveau sur

Les guerres de Staline 1939-1953

Livre de Geoffrey Roberts enfin traduit et publié en français

Samedi 31 janvier 2015, par Jean-Yves Martin // Histoire

Présentation de la préfacière de l’édition française Annie Lacroix-Riz

Sur le Staline et l’URSS des années 1939-1953, je n’ai pas souvenir d’avoir lu de travail universitaire aussi sérieux et globalement indifférent au qu’en-dira-t-on (c’est-à-dire à l’historiographie occidentale dominante) depuis la généralisation à l’ensemble de l’Europe, au cours des années 1980, de la chape de plomb réactionnaire. Tout en sacrifiant d’abondance au thème du « dictateur soviétique » et en se défendant de vouloir « réhabiliter Staline », Roberts s’est livré à un bel exercice de courage intellectuel. C’est en ce début du XXIe siècle faire beaucoup pour la science historique que de résister à la marée antisoviétique qui a recouvert le champ de la « soviétologie » internationale et submergé la française.

L’historien irlandais décrit les années 1939-1953 en croisant systématiquement les archives soviétiques avec les témoignages politiques et militaires a posteriori. Les deux premières parties (avant-guerre et guerre) sont les plus passionnantes et documentées. La première (trois chapitres), consacrée à la période séparant le pacte de non-agression du 23 août 1939 de l’assaut allemand du 22 juin 1941, inclut la « guerre d’hiver » contre la Finlande (décembre 1939 - mars 1940), florilège de la propagande antisoviétique d’alors et d’aujourd’hui, et les exécutions de Katyn. La « grande guerre patriotique » (six chapitres) dresse Staline en grand chef politique et militaire, entre résistance et difficultés terribles du début, leçons tirées des revers et extraordinaires victoires qui abattirent la Wehrmacht. Les étapes de cette guerre d’extermination allemande et d’héroïsme soviétique sont décrites avec un talent et une passion qui convertiraient aux vertus de l’histoire militaire les lecteurs les plus rebelles.

L’« Occident » désormais dirigé par les Etats-Unis mua, la guerre à peine finie, les héros soviétiques en ennemis jurés de la guerre froide (trois chapitres). Roberts postule l’erreur de perception américaine des intentions soviétiques – pacifiques mais mal interprétées par Washington –, et inversement, Moscou se prenant à nouveau, à tort ou à raison, pour une forteresse assiégée. Son approche psychologique l’éloigne des « révisionnistes » américains. D’après eux, le colosse militaire soviétique, si indispensable jusqu’au début de 1945 pour vaincre le Reich, mais mis à terre par cette guerre impitoyable, ne put pas grand-chose contre la capacité des Etats-Unis à le réduire à l’impuissance et à transformer en nouveau « cordon sanitaire » sa zone d’influence si chèrement acquise. Mais Roberts partage avec les historiens « radicaux » l’analyse de la double obsession de Staline : assurer pour quelques décennies la sécurité à l’URSS ravagée et maintenir contre vents et marée les efforts, nés avec Lénine, de coexistence pacifique avec le « camp impérialiste ».

L’historien irlandais aura notablement contribué à donner satisfaction posthume à la revendication d’histoire honnête de l’URSS émise en 1964 par Alexander Werth qui – à la différence de son fils Nicolas, porté toujours plus loin au fil du temps vers la diabolisation de Staline et vers l’indulgence pour tout label antisoviétique – aima le peuple soviétique de la « Grande Guerre patriotique » et estima grandement son leader « aux nerfs d’acier » (formule empruntée au maréchal Joukov).

Annie Lacroix-Riz, professeur émérite d’histoire contemporaine (Paris VII)

GEOFFREY ROBERTS, Les guerres de Staline de la guerre mondiale à la guerre froide, 1939-1953, Editions Delga, 2014, Préface d’Annie Lacroix-Riz, 30 €, 546 pages, bibliographie, index.
ISBN : 978-2-915854-66-4

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Les guerres de Staline 1939-1953
"Un événement éditorial", par Annie Lacroix-Riz

P.-S.

Un avis plus personnel

Une lecture au long cours (546 pages !) de la traduction courageuse d’un gros ouvrage, fouillé et méticuleux, à l’anglo-saxonne, avec cartes, bibliographie, chronologie, et index... Une histoire tout autant diplomatique que militaire, largement renouvelée. Sur les faits - déjà connus, pour l’essentiel - il me remet immanquablement en mémoire les cours du professeur Jean-Baptiste Duroselle sur les relations internationales de 1919 à 1945 que j’ai suivis à la Sorbonne, à la fin des années 1960.
Aucun révisionnisme pro-stalinien chez l’auteur irlandais, bien évidemment. Par contre l’historiographie du sujet - questionnement et interprétations - en sort profondément renouvelée à partir d’une ample littérature et de nombreuses archives nouvelles, variées, notamment russes mais pas seulement, publiées depuis la chute de l’URSS en 1991.
Au total, un livre passionnant, et qui nous change tellement des publications françaises, calées sur un antisoviétisme primaire - dans la veine des Furet, Courtois, et Werth fils - tournant en boucle autour du "dictateur rouge" et ses crimes. Avec des clichés et lieux communs hérités et colportés, c’est démontré, du Rapport Khrouchtchev de 1956 ! Décidément, la preuve en est faite, de moins en moins à la hauteur des réalités de la Seconde guerre mondiale ("Grande guerre patriotique" pour les soviétiques) et Guerre froide, examinées ici, telle une épopée, et dans leur continuité, de 1939 à 1953.