Grande guerre, histoire locale et combats d’historiens au présent

Mardi 24 février 2015, par Jean-Yves Martin // Histoire

A l’heure des commémorations de la Grande Guerre, les initiatives et publications - nationales et locales - se multiplient. La question se pose dès lors des relations entre "histoire savante" des historiens de métier et celle produite par les amateurs éclairés. Dans quelle mesure, s’agissant d’histoire locale, le "sacre des amateurs" que cela constitue [1] vient-il ou non s’inscrire dans les combats actuels pour l’histoire des professionnels ? A Savenay, une nouvelle publication de qualité, incluse dans l’un des rares projets labellisés du Centenaire dans le département, nous offre l’opportunité d’aborder de telles questions.

Savenay à la veille de la Grande Guerre (1900-1914)

Cette nouvelle publication – « Savenay 1900-1914, de la « Belle Epoque » à la Grande Guerre » - est le fruit du travail collectif de l’association savenaisienne Les Amis de l’Histoire [2]. Ses auteurs la situent dans les commémorations de la Grande Guerre dont les objectifs ont été définis par la Mission du Centenaire. Elle fait partie d’un projet ayant reçu une labellisation dans ce cadre, intitulé « L’hôpital américain de Savenay, la médecine à l’épreuve de la guerre 1917-1919 », en partenariat avec l’Association d’Histoire du Lycée Jacques Prévert de Savenay et la municipalité de Savenay.

Dans le présent ouvrage de 78 pages comportant près de 100 photos, dont beaucoup de cartes postales, et de nombreux fac-similés, par exemple de la presse locale d’alors (Le Glaneur savenaisien), les auteurs évoquent la vie quotidienne à Savenay à la Belle Epoque, de la fin du XIXe siècle jusqu’à la fin de l’année 1914.
Avec ce questionnement : comment vivait-on à Savenay il y a un siècle, juste avant et au moment du déclenchement de la Grande Guerre ? Notamment, quels sont ces savenaisiens qui partiront à la guerre, dont beaucoup ne reviendront pas ?
La démarche adoptée puise largement dans les ressources des archives municipales, des témoignages, les documents officiels, dont le recensement de 1911. « Si le coup de tonnerre d’août 1914 marque la fin d’une époque, était-ce vraiment « la Belle époque » pour l’ensemble des Savenaisiens ? » s’interrogent les auteurs. Ils annoncent que, rapidement, « la stupeur, la désillusion, le désarroi et la tristesse s’emparent d’une population qui apprend que quatre des siens perdent la vie dès août 1914 ».

Ils se fixent surtout l’objectif, certes ambitieux mais légitime, de « sortir de l’oubli l’ensemble des savenaisiens, jeunes et moins jeunes, avec ou sans-grades, avec ou sans médailles, tous égaux » devant la mort, non seulement en 1914, mais dans les années suivantes. Il s’agit, également, pour eux de répondre aux attentes du projet départemental « la Loire Atlantique se souvient », visant à faire sortir de l’oubli, commune par commune, les Poilus de la Grande Guerre.

Fruit d’un travail approfondi et méticuleux d’amateurs chevronnés d’histoire, cette belle publication n’est cependant pas sans susciter quelques interrogations quant à la pratique même de l’histoire qu’elle porte.

Annonçant renoncer à toute exhaustivité, les auteurs ne résistent pourtant guère à cette tentation, cherchant à aborder assez systématiquement le plus grand nombre des aspects de la vie locale dans un format pourtant restreint. Et le souci de la quotidienneté verse alors parfois dans l’anecdotique, voire le fait divers. A moins qu’il ne s’agisse, tout simplement, de ne pas vouloir faire de choix, forcément douloureux mais indispensables, dans la richesse évidente des sources et de l’iconographie. Jusqu’à rajouter, à l’inverse, des annexes dont le contenu aurait parfaitement pu trouver sa place dans le corps du texte, sauf à supprimer d’autres contenus, certains plutôt accessoires. D’où une histoire volontiers énumératrice, tournant à l’érudition pointilleuse, mais écartant dans le même temps toute tentative de problématisation un tant soit peu poussée.

Par ailleurs, le redoutable défi de l’articulation de l’histoire locale avec la grande histoire nationale et internationale n’est pas véritablement engagé, chaque histoire suivant sa voie parallèle, sans vraiment se rejoindre. Dommage, car on pouvait attendre quelques éléments sur la manière dont, par exemple, a été reçu l’ordre de mobilisation générale à Savenay : comment les savenaisiens ont-ils ressenti l’approche et le déclenchement de la guerre ? Dans quelle mesure ont-ils souscrit ou non à « l’Union Sacrée » ? Signe, à nouveau, d’un déficit de problématisation d’autant plus frustrant que l’historiographie de la Grande Guerre a été profondément renouvelée ces dernières décennies, sur ces sujets comme sur beaucoup d’autres.

Les quelques préoccupations de méthodologie historienne ci-dessus n’enlèvent évidemment que peu de chose à l’agrément et à l’intérêt de la lecture de « Savenay 1900-1914 », une publication soignée, un bel album qui apporte agréablement une foule d’aperçus et précisions sur la vie quotidienne à Savenay, à la veille et au moment du déclenchement de la Grande Guerre. D’autres publications doivent suivre, notamment en 1917, année au cœur du projet labellisé par la Mission nationale du Centenaire sur l’hôpital américain de Savenay.*

*Les Amis de l’Histoire de Savenay, « Savenay 1900-1914, de la Belle Epoque à la Grande Guerre », Chronaisienne n°2, novembre 2014. Prix : 10 € (ajouter 3,70 € pour frais d’envoi). Chèques à libeller à l’ordre des Amis de l’histoire de Savenay à adresser chez la présidente : Madame Odette Guibert 63 l’Oisillière 44260 Savenay

Émilienne Leroux et Nantes : l’histoire d’une ville

Avec cette nouvelle publication, l’histoire locale se positionne dans le prolongement des travaux de Camille Hussenot-Plaisance sur Savenay au XIXème siècle [3]. Mais elle reste cependant en retrait par rapport à ceux sur Nantes, antérieurs, d’Emilienne Leroux, savenaisienne d’adoption, dont ils étaient explicitement inspirés, comme Camille Hussenot l’avait admis auprès de moi. Or, on vient opportunément de republier les deux tomes de son « Histoire d’une ville et de ses habitants ». [4]

Dans sa préface au Tome 2 de cette histoire d’une ville (1914 - 1939), en 1984, Alain Croix décrit ainsi la méthode de l’historienne. " Emilienne Leroux n’écrit pas l’histoire au scalpel, ne se retranche pas derrière des nuages de chiffres. Elle accompagne le lecteur, dialogue avec lui au détour d’une page en partageant une douleur, une indignation, une joie. Une histoire profondément humaine, dans sa conception, son écriture, sans contrainte pesante, une histoire où chaleur et passion vont de pair avec une précision et un sérieux professionnels, une histoire écrite avec le cœur autant qu’avec la tête".

Selon lui, la méthode d’Émilienne Leroux pour y parvenir confond par sa simplicité : "Sa documentation repose en effet, pour l’essentiel, sur la presse à l’époque heureusement pluraliste. Une mine - de la politique au sport et... à la publicité ! - source incomparable de "vécu", de témoignages pris ou écrits sur le vif, une mine cependant dont l’exploitation représente des années de travail et exige un sens critique toujours en éveil". C’est bien là l’essentiel, aucune source ne pouvant être prise à l’état brut et au pied de la lettre. Encore plus lorsqu’il s’agit de témoignages de survivants de cette époque et de souvenirs personnels. Résultat ? Un livre superbe, et une histoire vécue "au ras du sol". Grâce à l’habileté de l’historienne qui "a su tirer profit, tirer parti et, plus difficilement encore, marier les retombées des évènements nationaux voire internationaux à la chronique purement nantaise". Autant de défis qu’on ne relève pas sans érudition certes, mais aussi une grande maîtrise méthodologique.

Pour Michel Verret [5], , l’historienne ne pouvait "se situer comme telle qu’en dépassant et relativisant les conditions de l’époque, par le jugement critique propre à la raison historique, sachant que cette raison est elle-même un point de vue".
Il rappelle opportunément qu’ Émilienne Leroux "ne cachait pas le sien. Républicain, de la tradition des Lumières, que l’école laïque enseigna et enseigne encore. Émilienne fut une grande enseignante, dit-il. Communiste également, car « la militante laïque fut aussi militante communiste, par cette solidarité avec les luttes ouvrières si ardentes en Basse-Loire et par ce rêve d’époque du partage universel des avoirs, pouvoirs, savoir et faire valoirs ; dont le drapeau rouge fut alors le symbole" [6]. Elle démontrait, par l’exemple, que l’engagement politique communiste n’était et n’est certes pas incompatible avec l’exercice de la raison critique en histoire [7]. Et qu’à l’époque, ce n’était - pas encore - une cause de suspicion et/ou d’ostracisme.

D’hier à aujourd’hui, combats d’historiens.

A l’heure des commémorations de la Grande Guerre, les initiatives et publications, nationales et locales se multiplient. La question se pose dès lors des relations entre "histoire savante" des historiens de métier et celle produite par les amateurs d’histoire locale. Dans quelle mesure "le sacre des amateurs" [8] en histoire locale vient-il ou non s’inscrire dans les combats pour l’histoire actuels des historiens de métier, les conforter ou les contredire ?

Marc Bloch [9], dans son "Apologie pour l’histoire" [10] , soulignait les exigences méthodologiques de ce "métier d’historien". Aujourd’hui, dans un contexte évidemment fort différent, elles n’ont pourtant rien perdu de leur actualité, au contraire. Si son collègue Lucien Febvre évoquait, lui, ses "Combats pour l’histoire" [11], aujourd’hui, Nicolas Offenstadt - spécialiste de la Grande Guerre - réaffirme utilement que l’histoire reste toujours "un combat au présent" (2014) [12].

La discipline historique ne lui semble formatrice que dans la mesure où elle "fournit des méthodes de travail et d’analyse des faits humains et sociaux". Elle "enseigne à lire un document écrit, photographique ou audiovisuel, de manière critique, ce qui est une compétence absolument essentielle : qui est l’auteur du document, pourquoi a-t-il été écrit (analyse externe) ? Quel est le contenu du document, quelle est sa cohérence (analyse interne) ? [13]".

C’est à ces conditions, que "le fait historique relève d’une heuristique [14] qui permet de reconstruire la réalité par une démarche scientifique fondée sur une méthodologie précise et soumise à la critique, à la reconnaissance collective" [15]. "Nous sommes dans un monde où les informations sont surabondantes, il est donc primordial d’apprendre aux individus à se repérer dans ce flux de données et l’histoire peut grandement y contribuer" [16].

Mais, s’il n’est pas absurde de dire avec lui, mais de manière un peu caricaturale, que « l’histoire apprend à bien lire les journaux", cela ne saurait cautionner pour autant une pratique strictement journalistique de l’histoire (bling-bling ou people, style Stépane Berne ou Laurent Deutsch). Il plaide quant à lui, finalement, pour "une histoire de plein air" : "J’entends par là, dit-il, à la fois une histoire qui sorte des murs de l’université pour enseigner et transmettre sur les lieux du passé, avec eux, mais aussi qui affronte les questions du monde contemporain, bien sûr, à condition que l’historien dispose d’outils propres pour y répondre" [17].

Avec un tel objectif, « les historiens de métier ne doivent pas s’enfermer dans leur tour d’ivoire, car il y a nécessité sociale à intervenir dans le débat public sur les questions historiques" . Avec, toutefois, une posture critique à l’opposé, selon lui, de celle de l’expert "toutologique", qui donnerait un point de vue sur tout dès qu’il s’agit d’histoire, position que seuls quelques rares historiens (ou pseudo-historiens, dit-il même) adoptent dans les médias. [18]

Nicolas Offenstadt ajoute : "je m’inscris en faux contre cette posture aristocratique selon laquelle l’histoire, comme science "pure", serait réservée aux seuls historiens" [19]. Il rejoint en cela Antoine Prost et Jay Winter, qui entament leur essai historiographique "Penser la Grande Guerre" par cette phrase : "La guerre de 1914 n’appartient à personne, pas même aux historiens" [20]. Il n’en reste pas moins que, pour eux, penser la guerre, « c’est beaucoup plus qu’appliquer une méthode critique à des sources, ou même organiser dans un récit chronologique, une collection de faits vérifiés. Il faut que le récit dise quelque chose, qu’il ait un sens. Penser l’histoire, c’est construire un objet intelligible à partir de questions et bâtir une argumentation à partir d’une problématique » [21]. Dont acte.

Même si Patrice Flichy admet que la montée en puissance des amateurs, en l’occurrence dans le domaine culturel de l’histoire, peut être ressentie comme déstabilisante pour les experts - spécialistes, il conclut quant à lui, que « malgré ses imperfections, la société des amateurs est une société où un grand nombre d’individus peuvent à la fois cultiver leur passion, accroître leurs connaissances et ouvrir de nouveaux champs à la démocratie. L’amateur n’est donc ni un intrus ni un succédané de l’expert ; il est l’acteur grâce auquel notre société devient plus démocratique et respectueuse de chacun ». Une conclusion qui paraîtra néanmoins un tantinet optimiste en ce qui concerne la pratique de l’histoire locale. Car, en l’absence d’une méthodologie assurée, elle reste ainsi capable du pire (instrumentalisation, récupération partidaire, pour ne pas dire partisane, comme dans certains errements récents), mais parfois, même en l’absence d’une problématisation réelle, du meilleur possible.

Bibliographie :

-  Synthèses :

    • Becker Jean-Jacques, 2013, La Grande Guerre, Coll. QSJ n°326, PUF. 128 p.
    • Duroselle Jean-Baptiste, 1994, La Grande Guerre des Français, l’incompréhensible, Coll. Tempus, Perrin, 518 p.

- Historiographie :

    • Audoin-Rouzeau Stéphane et Becker Annette, 14-18, retrouver la Guerre, Gallimard, Coll. Folio Histoire, 396 p
    • Prost Antoine, Winter Jay, 2004, Penser la Grande Guerre, un essai d’historiographie, Points Histoire, Seuil. 350 p.
    • Offenstadt Nicolas, L’histoire, un combat au présent, Ed. Textuel, 2014