Henri Lefebvre et “le retour à la dialectique” (1996)

"Henri Lefebvre e o retorno à dialética"

Mardi 18 juin 2013, par Jean-Yves Martin // Henri Lefebvre

Le tout premier livre qui traduise l’influence naissante de Lefebvre au Brésil, s’intitule “Henri Lefebvre et le retour à la dialectique”, en 1996. Mais il faut en faire remonter l’origine dans les années d’obscurantisme et de persécution de la dictature militaire brésilienne (1964-1985), dès le milieu des années 1970, quand des professeurs et étudiants de troisième cycle universitaire, à la faculté des lettres et sciences humaines de l’université de São Paulo (USP), s’efforçaient de faire une lecture méthodologique de Marx, de 1975 à 1987. Peu après la chute de la dictature, en 1988, le groupe placé sous la direction du sociologue José de Souza Martins, décida de continuer son travail dans un séminaire toujours consacré à la méthode dialectique, mais qui examinerait désormais l’oeuvre d’un marxiste contemporain, d’envergure classique, l’un des principaux théoriciens de la modernité. Les participants choisirent ainsi “l’un des plus courageux et compétents des continuateurs de Marx, le sociologue et philosophe français Henri Lefebvre, auteur de livres fondamentaux sur la société moderne, ses transformations et ses contradictions”

Une aventure intellectuelle

Toutes ces années d’intense travail aboutirent, en 1993, à la tenue à l’USP du Colloque sur l’aventure intellectuelle d’Henri Lefebvre. Les travaux présentés à l’occasion ont ensuite fait l’objet, en 1996, d’une publication intitulée “Henri Lefebvre et la retour à la dialectique” (Ed.HUCITEC, 1996).

Dans l’introduction José de Souza Martins, son initiateur, souligne que, d’après lui, “Lefebvre a reposé ce qu’il y avait de plus important chez Marx : sa méthode et sa conception selon laquelle la relation entre la théorie et la pratique, entre le penser et le vivre, est une relation vitale (et datée) dans la grande aventure pour faire de l’homme le protagoniste de sa propre histoire” (1996,9). Précisant davantage son appréciation, il ajoute : ”au centre de cette vaste oeuvre se trouvent ses livres fondamentaux sur l’espace, l’urbain, la vie quotidienne, sur l’importance croissante de l’immédiat et du reproductif dans l’histoire de l’homme contemporain, mais également l’importance croissante du vécu, de la transgression, de l’insurrection qui, dans le silence des subalternes de la société, convulse la vie moderne capillairement, jusque dans les détails de la vie sociale” (1996, 10). L’ouvrage, qui peut ainsi être considéré comme le point de départ de l’influence d’Henri lefebvre au Brésil, constitue “une tentative pour reformuler certaines des consignes de Lefebvre : le retour à la dialectique, l’abandon du nihilisme d’une post-modernité fermée, au profit du vécu et de l’immédiat”. Avec, “au bout du compte, la consigne d’un retour critique à un principe fondamental de la modernité : le principe de l’Espérance”.

L’insurrection de l’usage

D’emblée des géographes sont associé(e)s à l’entreprise. L’une d’elles, Odette Carvalho de Lima Seabra, dans sa contribution “l’insurrection de l’usage” part du constat que l’usage est au fondement de la pensée d’Henri Lefebvre, en ce qu’il part à la recherche des résistances, ou ce qu’il appelle les résidus irréductibles à l’empire de la logique, de la raison. Pour elle, nous trouvons chez Lefebvre une pensée dans laquelle il n’y a de place ni pour le dogmatisme ni pour le pragmatisme, et qui s’en trouve libre et fertile pour investir un champ de problèmes à première vue inhabituel.
A travers les deux concepts clés de propriété et d’appropriation en lutte, le conflit pour l’usage de l’espace révèle l’essence même du processus social. “Ceci délimite les problèmes relatifs au territoire, lesquels se posent initialement dans le domaine de l’État, échelle et domaine de l’exercice de la souveraineté, mais qui propose également la question du territoire et des multiterritorialités pour chacun et pour tous. Il y a une dimension de la territorialité qui se lie au vécu, sans laquelle il n’y a pas de vie ; il s’agit d’une échelle démarquée de l’espace. La propriété, malgré toute sa véhémence, montre là son impossibilité” (1996, 79).

Suivant ces termes, l’espace n’est que stratégie. Il est nécessaire de circonscrire, de prescrire les territorialités, ce qui ne se fait pas sans contradiction, ni la formalisation de l’exclusion, de la non-propriété. L’usage récusé, celui qui ne se trouve pas dans les prescriptions de la propriété, ne peut cependant pas être aboli. Ainsi récusé, l’usage continue comme absence, exclusion de la propriété, et comme conflit, se concevant comme tel dans le domaine des stratégies des usagers. C’est ici que le conflit s’exprime, dans l’insurrection de l’usage.
Ce conflit dans et avec l’espace, génère des territorialités nouvelles, dans un espace qui révèle, parce qu’il devient empirique, le processus social, étant nonobstant encadré par des flux, des réseaux et des relations. C’est pourquoi Lefebvre en vient à cette conclusion que si l’avenir s’éclaire rétrospectivement, le futur garde des surprises, en se définissant, à travers l’espace, dans le mondial.

L’espace, de la mondialité à l’utopie

Une autre géographe, Ana Fani Alessandri Carlos, traite, quant à elle, de cette nouvelle “mondialité de l’espace”. Pour elle, ce qui caractérise la pensée de Lefebvre, c’est qu’elle “ne se limite pas au reflux des choses, au terminé, au réel comme fait réalisé et achevé”, mais qu’elle est une analyse tournée vers les tendances comme mouvement dynamique orienté vers le possible” (1996, 121).

Dans la pensée de Lefebvre, la production d’un espace politique n’arrive pas sans conflit. Le mondial - qui apparaît quant à lui comme un devenir inégal, plein de contradictions avec des régressions, des délocalisations et des bonds - est associé à l’idée de crise, qui en même temps contrarie et stimule le capitalisme. L’État, qui se mondialise à travers une morphologie hiérarchisée, ne réussit pas à empêcher l’existence de la possibilité de ruptures.

Dans ces conditions, “l’espace vu comme un champ de possibilités, permet de concevoir le virtuel, c’est-à-dire, la production d’un espace différentiel qui s’oppose à l’homogène, au fragmenté, au hiérarchisé, et considère l’usage comme étant le point de départ du vécu comme une oeuvre qui s’incorpore à l’utopie. L’espace apparaît comme un champ de possibilité concrètes, théâtre et scène de l’imprévu” (1996,134). A.F.A.Castro citant finalement Lefebvre ainsi : “Dans l’espace se rencontre la brèche objective (socio-économique) et la brèche subjective (poétique) [...] L’espace où s’inscrivent et plus encore où se réalisent les différences, de la moindre à l’extrême, l’espace devient lieu et milieu des différences. Il comporte une épreuve concrète, liée à la pratique et à la totalité du possible, oeuvre et produit de l’espèce humaine, l’espace sort de l’ombre, comme la planète d’une éclipse”.

José de Souza Martins (Org.), " Henri Lefebvre e o retorno à dialética ”, Ed. HUCITEC, 1996