"Désastres urbains, les villes meurent aussi"

de Thierry Paquot

Jeudi 30 avril 2015, par Jean-Yves Martin // Territoires

Ce livre est constitué de cinq chapitres qui traitent chacun d’un sujet bien circonscrit : grands ensembles, centres commerciaux, gratte-ciel, gated communities et "grands projets". Pour Thierry Paquot ce sont là les principaux dispositifs architecturalo-urbanistiques qui accompagnent l’accélération de l’urbanisation partout dans le monde.

Soulignant qu’ils « relèvent essentiellement de politiques volontaires, conscientes et revendiquées comme bienfaisantes. Tous naissent du capitalisme industriel productiviste et s’inscrivent dans une logique fonctionnaliste », il considère qu’ils « arrivent en bout de course et sont condamnés à terme ; ce qui n’empêche pas que certains (politiques, architectes, critiques…) misent encore sur eux – on continue de construire des gratte-ciel et on ouvre en fanfare quantité de centres commerciaux » , alors que chacun d’eux « détruit de nombreux commerces de proximité ou les expulse des centres villes qui deviennent fantomatiques, entièrement livrés à une poignée d’enseignes ».

Emblématiques de la société productiviste et construits au nom du "progrès" et de la "marche de l’histoire", pour Thierry Paquot ces désastres urbains n’ont en réalité comme seule fonction que de rentabiliser des territoires désincarnés et interconnectés. Ce livre est d’ailleurs pour lui, celui d’un tournant et d’une rupture. Après avoir lui même longtemps étudié et enseigné histoire de l’urbanisme, Thierry Paquot revisite son parcours et penche désormais pour une géohistoire de la fabrique des villes sous le capitalisme, au moment de son passage du "capitalisme solide" au "capitalisme liquide", pour une "écosophie appliquée".

Il vise ainsi à fournir des outils critiques pour les contester et faire advenir dans un avenir proche des alternatives architecturales, des expérimentations urbaines et des modes de vie ouverts et libérés. Après les aliénations successives par le travail (dénoncée par Marx), la consommation (par Lefebvre et Marcuse), par les technologies (Gorz), du corps (Foucault, Illich), il faut se préoccuper aujourd’hui de l’aliénation spatio-temporelle, d’une biopolitique qui contrôle les territoires et les emplois du temps, à travers la dictature de l’accélération.

Paquot suggère que « si l’urbanisme est le moment occidental de l’urbanisation planétaire, alors son règne se termine », et déjà « percent d’autres façons de faire, non pas de la ville, mais de l’urbanisation avec, sans et contre les villes ». Il ne s’agit pas d’imposer une seule configuration urbaine, mais "d’alerter face aux dangers qui guettent toute population rassemblée en un lieu sous la domination faussement bonhomme d’un système bureaucratique empêchant toute autonomie ».

Devant l’importance de l’appareil critique et référentiel (avec, selon son habitude, la richesse de la " promenade bibliographique" raisonnée et commentée finale) on s’interroge cependant sur l’adhésion a-critique, sans réserve ni recul, au thème du changement climatique, (p. 12-13). D’autant que dans le rappel historique des désastres urbains examinés en introduction (séisme et éruption volcanique de Pompéi en 62 et 79 ; incendie de Londres en 1666 ; séisme de Lisbonne en 1755 ; incendie de Chicago en 1871 ; séisme de San Francisco en 1906 ; séisme de Tokyo en 1923), pas plus que dans la brève évocation des grandes catastrophes urbaines toxiques et nucléaires contemporaines (Seveso 1976, Bhopal 1984, Toulouse 2001 ; Three Miles Island 1979, Tchernobyl 1986 et Fukushima 2011), aucune n’a véritablement à voir avec le climat. S’il convient bien, en effet, « d’entreprendre une géohistoire critique environnementale qui contrebalance, éclaire et corrige, dénonce, revisite et réécrit l’histoire dominante, convenue, bardée de certitudes », encore faut-il que ce ne soit pas en abandonnant un paradigme certes dépassé, pour un autre - le "réchauffement climatique - nettement moins informé - y compris dans ce livre – et qui soit véritablement refondateur.

Heureusement pour l’auteur, surtout, « il convient d’effectuer un retour sur un passé proche et de questionner ce qui a été construit et vendu comme un "progrès", une "réussite" ; non pas pour le simple plaisir de critiquer, de dénigrer, ou de contester (quoique…), mais pour rompre avec l’habituelle histoire évolutionniste, itérative, linéaire, et penser d’autres pratiques professionnelles, d’autres territorialités, d’autres temporalités, d’autres imaginaires, d’autres modes de vie pour habiter la terre ».

Thierry Paquot, Désastres urbains, les villes meurent aussi, Ed. La Découverte, 2015, Coll. Cahiers libres, 17,90 €, 222 pages.