Villes contestées

Pour une géographie critique de l’urbain

Lundi 24 novembre 2014, par Jean-Yves Martin // Territoires

Ville globale, ville créative, ville multiculturelle, ville intelligente... Autant de slogans à la mode qui imposent et diffusent une vision aseptisée et consensuelle des réalités urbaines. Les villes doivent au contraire être bousculées, chahutées, contestées.

C’est précisément ce que ce passionnant recueil se propose de faire en réunissant pour la première fois les textes traduits en français d’auteurs anglophones ou lusophones dont la réflexion n’épargne ni les espaces urbains, ni les élites qui les façonnent et les gouvernent. Ils constituent un panorama inédit et cohérent de la géographie radicale critique d’aujourd’hui voir le sommaire de l’ouvrage ci-dessous. Il ne pouvait évidemment pas être exhaustif : il y manque, par exemple, selon moi, Andy Merrifield ou Ana Fani Alessandri Carlos.

Souvent inspirées de la pensée urbaine et spatiale d’Henri Lefebvre (Le Droit à la ville, la Révolution urbaine, la Production de l’espace...) les analyses des auteurs retenus, portent entre autres sur la financiarisation de la production urbaine, sur les trompe-l’œil que représentent le développement durable, la mixité sociale ou le multiculturalisme, sur les dispositifs de surveillance et de contrôle des populations, et plus globalement sur les formes de domination qui régissent les rapports sociaux en ville. Les onze textes réunis dans ce recueil parviennent à identifier, et par là à contester les nombreuses contradictions spatiales et urbaines que le système capitaliste produit et reproduit. Ils nourrissent ainsi une géographie critique de l’urbain et, indirectement, une critique en profondeur des sociétés contemporaines.

Cet ouvrage, par sa double vocation académique et militante, participe ainsi du projet d’émancipation voulu par les géographes radicaux, et défendu sur le terrain par un nombre croissant de citadins en lutte dans les mouvements sociaux urbains. Il concrétise l’émergence en France d’une nouvelle génération de jeunes géographes fins connaisseurs des orientations et du potentiel heuristique et démocratique d’une géographie critique de notre temps.

On comprendra que je me réjouisse personnellement beaucoup de la publication en français d’un tel ouvrage, complémentaire de ceux dirigés par Hugues Lethierry ("Sauve qui peut la ville" en 2011, et "Agir avec Lefebvre" à paraître en 2015), moi qui plaide et milite depuis plus de vingt ans pour une géographie critique radicale française, sur des bases lefebvriennes.

Sommaire :
- Les villes ordinaires de Jennifer Robinson, « vers des études urbaines postcoloniales ».
- Melissa R. Gilbert : Ce que l’espace dit et ce qu’il ne dit pas, « Race » espace et pouvoir : les stratégies de survie des travailleuses pauvres.
- David Harvey contre la ville entrepreneuriale. « Mutation du capitalisme et transformations de la gouvernance urbaine »
- L’urbanisation néolibérale : une approche régulationniste par Erik Swyngedouw, Frank Moulaert et Arantxa Rodriguez,
- Contre l’environnementalisme de bon ton par Roger Keil et Julie-Anne Boudreau, « Métropolitiques et métaboliques : l’étatisation des politiques écologiques ».
- La police, le droit et la production de l’espace public, Bernd Belina : « Le droit pénal, moyen de gouverner les disparités urbaines »
- Critique du multiculturalisme urbain par Kanishka Goonewardena et Stefan Kipfer : « Espaces de la différence : réflexions sur le multiculturalisme, l’urbanisme bourgeois et la possibilité d’une politique urbaine radicale »
- Neil Smith, géographe et militant pour le droit à la ville : « Gentrification et développement inégal »
- Don Mitchell : « l’espace public droits et justice sociale ».
- Marcelo Lopes de Souza : "Ensemble avec l’Etat, malgré l’Etat ; contre l’Etat. Les mouvements sociaux, agents d’un urbanisme critique".
- Edward W. Soja, « à la recherche de la justice spatiale ».


Cécile Gintrac et Mathieu Giroud (dir.), Villes contestées, pour une géographie critique de l’urbain, Ed. Les Prairies Ordinaires, 2014, 400 pages, 24 €.

P.-S.

Urgence d’une critique sociale de l’urbain

Ce récent ouvrage, « Villes contestées », souligne l’urgence d’une géographie critique de l’urbain, autrement dit d’une critique sociale nécessairement urbaine. Il s’agit d’un recueil de textes internationaux qui visent « à déconstruire et à dénoncer sans ambiguïté les conceptions recyclables de la ville (ville créative, ville compétitive, ville globale ou encore ville multiculturelle). Les technocraties locales, qu’elles soient de droite ou de gauche, se nourrissent de ces slogans, issus de l’université et retravaillés, à grands frais, par les agences de communication, pour les réinterpréter selon des stratégies locales » [page 9]. Or soulignent les auteurs du recueil, Lefebvre insistait déjà, dans le Droit à la ville, sur le fait que « la critique radicale tant des philosophie de la ville que de l’urbanisme idéologique est indispensable, sur le plan pratique. Elle peut passer pour une opération de salubrité publique » (page ?). Aujourd’hui, plus encore, estime l’une des auteures, le rôle de la géographie n’est pas de penser via l’espace, mais plutôt de penser contre l’espace, de dévoiler ses mécanismes de production en tant que mécanisme de pouvoir ».
Dans un article pionnier datant de 1989, intitulé « Vers la ville entrepreneuriale, mutation du capitalisme et transformation de la gouvernance urbaine », David Harvey, indiquait déjà que le nouvel entrepreneurialisme urbain reposait dès son origine, sur de nouveaux partenariats publics-privé (PPP), spéculatifs dans leur conception et leur exécution : « dans de nombreux cas, c’est le secteur public qui prend les risques et le secteur privé qui récupère les bénéfices » (p.105). L’entrepreneurialisme urbain, axé sur le l’investissement et de développement économique (Dévéco), a pour objectif politique et économique immédiat (mais nullement exclusif) la construction spéculative de sites plutôt que l’amélioration des conditions au sein de territoires particuliers » (p.107). L’accès à la vie urbaine, à ses ressources, à ses possibilités de rencontres, autrement dit sa valeur d’usage, n’est pas sa préoccupation principale. C’est avant tout la valeur d’échange, commerciale et immobilière, voire foncière, qui s’est considérablement accrue, sous l’effet de la privatisation croissante des espaces et des service urbains indiquent les auteurs du recueil (p.8). Tout cela se fait aux dépens de la consommation collective locale de la classe ouvrière et des pauvres » souligne quant à lui Harvey (p.116).

De plus, dans un système de villes mondialisé, tout avantage concurrentiel est devenu éphémère. Désormais, « les lois contraignantes de la concurrence obligent les coalitions municipales à innover constamment sur le plan des styles de vie, des formes culturelles, des produits, des services, et même des formes politiques et institutionnelles » (Harvey, p.118).
D’où un maelström des fragments urbains au détriment de l’aménagement global ; de l’éphémère et de l’éclectisme ; de la citation et de la fiction au détriment de l’invention et de la fonction ; du medium au détriment du message ; et de l’image au détriment de la substance » (p.118).

Le tourisme, les spectacles, les événements éphémères semblent le meilleur remède pour tenter de guérir des économies urbaines mal en point. La ville devient alors un lieu d’exhibition, de mode et de présentation de soi, un lieu de spectacle et de divertissement. Certes, la fabrication de l’image urbaine peut-elle, quand elle réussit, déboucher sur des formes de solidarité sociale, de fierté locale et d’appartenance et de fidélité au lieu. Mais, « cette construction d’une identité locale encouragée par l’entrepreneurialisme urbain, réinvente la formule romaine « Du pain et des jeux », au moment où l’idéologie du local, du lieu et de la communauté acquiert une place centrale dans le discours de la gouvernance urbaine » (p.121).

Un autre géographe, E.Soja, pose dans un texte plus récent, la question de la ville et de la justice spatiale (Soja, p.389). Pour lui, « quel que soit le champ dans lequel on opère, la réflexion ne peut que directement bénéficier d’une perspective ancrée dans l’analyse de l’espace » (p.390). Avec ce qu’il convient d’appeler un tournant spatial, une plus grande attention est désormais portée « au concept de justice spatiale ainsi qu’à la spatialisation des idées les plus élémentaires sur la justice et les droits de l’homme, comme le montre le regain de popularité de la notion de droit à la ville développée par Lefebvre » (p.390).

Ce concept de justice, et sa relation avec les notions de démocratie, d’égalité, a pris pour de nombreuses raisons, un sens nouveau dans le contexte contemporain, notamment « à cause de l’intensification des inégalités économiques et de la polarisation spatiale associées à la mondialisation néolibérale et à la nouvelle économie, mais aussi grâce à la diffusion transdisciplinaire d’une perspective spatiale critique » (p.394).