"Espaces de l’Espoir" de David Harvey

Mardi 19 août 2003, par Jean-Yves Martin // Territoires

Dans son livre “Espaces de l’espoir” en 2000, David Harvey décrit pour commencer le discours "post-moderne" comme dominé d’un côté par les concepts de la globalisation, et de l’autre par le culte du "corps". Il remarque cependant que peu d’efforts systématiques ont été faits pour tenter de relier ces deux régimes discursifs, qui se situent aux deux extrêmes des échelles dont "nous pouvons nous servir pour comprendre la vie sociale et politique"

C’est exactement une telle tentative d’établir une connexion entre les deux, qui est au cœur de son livre. La motivation de Harvey pour faire cette tentative, est explicitement politique. Il est très critique du concept de globalisation, parce qu’il ne laisse aucune espérance pour un changement, en affirmant : "il n’y a aucune alternative"
Dans l’optique de Harvey, la résistance ne peut trouver son point de départ dans une notion unique comme celle de "travailleur" ou de "force de travail", mais doit plutôt se déduire de la particularité du corps individuel. Mieux que dans les échelles unifiées de "classe ouvrière" ou des "pouvoirs de la globalisation", toutes les luttes nouvelles trouvent leur lieu entre la micro-échelle du corps et la macro-échelle de l’économie globale. "La globalisation est le plus macro de tous les discours qui nous sont disponibles, alors que "le corps" est certainement le plus micro des points de vue pour comprendre le travail de la société (2000,15). D’où il est nécessaire de construire une nouvelle dialectique de la politique capable d’arbitrer entre les différentes échelles spatiales.

Avec sa tentative de formuler une théorie du "développement géographique inégal", Harvey indique la nécessité de fonder ce qu’il appelle "la production de l’échelle" avec "la production de la différence géographique". "Les êtres humains produisent typiquement une hiérarchie nichée dans les échelles spatiales, afin d’organiser leurs activités et de comprendre le monde. Les maisons, les communautés et les nations sont des exemples probants de formes organisationnelles contemporaines qui existent à des échelles différentes" (...)

Mais : " Les cas de changements de territorialisation montrent clairement qu’il n’y a rien de "naturel" quant aux limites politiques, même si les conditions naturelles ont pu jouer un rôle quelconque dans leur définition. La territorialisation est, finalement, un résultat des efforts politiques et des décisions, faits dans un contexte de circonstances technologiques et politico-économiques" (2000,75)

Trop souvent aujourd’hui, l’analyse théorique et l’action politique tendent à focaliser les différences en une seule échelle, comme cela s’exprime dans l’hégémonie de l’échelle globale dans le discours dominant. Sa théorie du "développement géographique inégal", à l’inverse, se focalisant sur les différences géographiques en beaucoup d’échelles différentes, et faisant la relation entre ces différentes échelles et chacune d’entre elles, permet non seulement de mieux comprendre les processus à chacune des échelles, mais offre également le potentiel de libérer l’action politique.
Tant que toute "possibilité a mauvaise réputation", il n’y a aucun espoir, et sans espoir la politique alternative reste impossible. Harvey en appelle, par conséquent, à une revitalisation de la tradition utopique comme une manière de penser des alternatives réelles. Ce qu’il recherche, c’est un "utopisme spatio-temporel", ainsi que dialectique, qui reconnaisse l’existence et la persistance relative des processus sociaux et de leurs institutions, mais serve aussi pour formuler des alternatives socio-spatiales, qui soient enracinées dans nos possibilités actuelles, en même temps qu’elles pointent une trajectoire différente pour le "développement géographique humain inégal".

L’action politique doit ainsi intervenir à diverses échelles dans le temps et l’espace. Le plus important cependant, quand nous pensons à un futur alternatif, dit Harvey, est de nous "confronter à l’inconnu" : nous devons " avoir le courage de nos idées" et - mieux que de rester de simples "objets de la géographie historique" - être des sujets actifs en "poussant consciemment les possibilités humaines à leurs limites".

L’un des principaux arguments des "Espaces de l’Espoir" est que la pensée utopique doit être dialectique et pluraliste, et enracinée dans la réalité sociale contemporaine. "Je pense que la conception d’un développement géographique inégal peut être utile s’agissant d’apprécier les taches et les potentialités politiques inhérentes aux multiples mouvements militants particuliers d’opposition qui revendiquent de toutes parts d’être combinés" (2000, 82-83).

Selon lui, aujourd’hui : "Il y a une heure et un lieu pour l’effort humain sans fin pour changer le monde. Je crois que nous en sommes à un tel moment" (2000, 195).
La tâche est donc de définir une alternative, non pas en termes d’une quelconque forme étatique, ni même de quelque processus émancipateur perfectionné. La tâche est d’avancer un utopisme spatio-temporel - un utopisme dialectique - qui soit enraciné dans nos possibilités actuelles en même temps qu’il soit le point de départ de diverses trajectoires pour aller au-delà du développement géographique inégal (2000, 196).
Une alternative radicale pour prétendre au succès (...) doit trouver moyen d’arbitrer entre la sécurité conférée par des institutions fixes des formes spatiales d’un côté, et ,de l’autre, la nécessité de rester ouverte et flexible en relation aux nouvelles possibilités socio-spatiales (...) La perspective d’une révolution permanente (par exemple dans la production des formes spatiales) doit par conséquent être additionnée à celle d’une longue révolution par laquelle nous atteindrons les principes d’un utopisme dialectique spatio-temporel (Ibidem, 243).

Il doit être bien clair, selon Harvey, que jamais aucune alternative à la forme contemporaine de la globalisation ne nous sera donnée d’en haut. Elle devra venir des espaces multiples qui se réuniront en un plus large mouvement. "C’est ici que les contradictions affrontées par les capitalistes, quand ils recherchent la rente du monopole, atteignent une signification structurale. Cherchant à négocier jusqu’aux valeurs de l’authenticité, de la localité, de l’histoire, de la culture, des mémoires collectives et de la tradition, ils ouvrent de nouveaux espaces à la pensée et à l’action politique, par lesquelles les alternatives peuvent être organisées et poursuivies. Cet espace doit être intensément exploré et cultivé par les mouvements d’opposition. C’est l’un des espaces de l’espoir clé pour la construction d’un type d’alternative à la globalisation" (2001 : 410-411).

Pour accomplir cette tâche, il est grand temps de relégitimer la géographie et de ressaisir ses possibilités d’émancipation. C’est certainement, l’idée la plus forte des "idées-forces" qu’une géographie critique puisse avancer en ce moment difficile de notre histoire (2001:233).

HARVEY, David, 2000, Spaces of Hope, Edinburgh University Press, UK