De quoi le mot "périurbain" peine-t-il à être le nom ?

Le cas du nord-Loire estuarien nantais

Lundi 24 août 2015, par Jean-Yves Martin // Territoires

NB : Cette chronique d’août 2015 a été publiée dans la Revue urbaine Place publique #54 de novembre 2015, sous le titre : "Affres et mystères du périurbain nantais"

Depuis peu, le périurbain s’invite, un peu comme un passager clandestin, au débat public. Incontournable, lorsqu’il est question de fracture sociale, de France périphérique, de relégation sociale, de malaise identitaire et culturel, ou de retrait socio-politique prenant la forme d’abstention massive et de poussée du vote d’extrême droite. Ainsi placé au cœur de nombreuses préoccupations diverses, il fait désormais l’objet de recherches, d’études et de publications savantes, notamment de sociologues, de politologues, d’urbanistes et de géographes. Mais, dans l’ensemble, elles restent souvent très techniques et encore trop confidentielles.

Une telle émergence du périurbain n’est cependant pas sans faire disparaître confusion, ni sans véhiculer lieux communs et clichés, n’ayant parfois qu’un rapport assez lointain avec les réalités. En outre, trop rapidement, le débat à peine amorcé tourne vite à la controverse, à la polémique, plus constituées d’attaques ad hominem et de récusation en compétence – comme le géographe Christophe Guilluy en a fait récemment les frais, dans la presse nationale (Le Monde, Libération) où par des universitaires qui répugnent à le considérer comme leur pair - que de tentatives réelles pour y voir plus clair. Car, au fond, cette question liminaire reste bel et bien posée : de quoi périurbain n’est-il qu’avec peine le nom ?

Cherchons à y répondre, trop partiellement sans doute, à partir d’une triple expérience de géographe et d’enseignant, d’ex-élu local et de citoyen résidant depuis plus de trois décennies. Au cœur d’un triangle délimité au sud par l’estuaire de la Loire, à l’est par la forêt du Gâvre, à l’ouest par la Grande Brière, et au nord par le canal de Nantes à Brest ? Soit 21 communes moyennes et petites, appartenant aux communautés de communes de Loire et Sillon, et des Pays de Blain et de Pontchâteau – St Gildas des Bois, entre l’urbain dense des deux agglomérations de Nantes et de St-Nazaire.

Nord-Loire estuarien nantais : carte de situation et périmètre
Ce secteur du nord-Loire nantais est constitué de 3 communautés de communes :
Loire et Sillon, Pays de Blain et Pays de Pontchâteau St-Gildas des Bois, soit 21 communes moyennes ou petites entre 500 et 10.000 habitants, certains urbains dans le centre des Aires urbaines de l’INSEE, les autres périurbains dans les plus petites communes


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Espace conçu et perçu, mais surtout espace vécu

Le terme même de "périurbain" y est d’ailleurs inconnu ou écarté. Ses habitants eux-mêmes l’ignorent et les élus du territoire lui préfèrent, s’agissant de leurs petites et moyennes communes, le qualificatif de « rural », plus traditionnel et, pensent-ils, flatteur. Mais qui présente cependant l’inconvénient d’entretenir des confusions inextricables entre agriculture, verdure et nature, en expulsant toute dimension urbaine de l’étalement métropolitain dans ces zones dite parfois aussi, de "nouvelles ruralités". Façon aussi, de rejeter, en bloc, le soupçon infamant qu’elles puissent être des "communes dortoirs", ce qui mérite pourtant d’être examiné de plus près. Quant à la presse nationale – la presse locale l’ignorant tout autant – les rares articles à son propos sont immanquablement illustrés, soit par une photo de la proche banlieue pavillonnaire de l’entre-deux guerres, soit par celle d’un lotissement pavillonnaire récent de la troisième couronne de l’agglomération parisienne. A croire que le périurbain, c’est ce qui commence juste au-delà du périphérique. Les deux titres monopolistiques de la presse locale (PQR), malgré la proximité, ne le traitent guère mieux, tel qu’il est vu de loin par les rédactions métropolitaine, sans rubrique attitrée, laissé aux bons soins aléatoires des seuls CLP (correspondant locaux de la presse) dans les moyennes et petites communes.

Le périurbain est cette troisième dimension de la ville à trois vitesses, après celle des "quartiers" en banlieues des grandes villes et la gentrification des centres métropolitains. Sa définition par l’INSEE* - à base de statistiques démographiques et de mobilité - est incompréhensible pour le commun des mortels, et, de fait, totalement inopérante. Elle nécessiterait d’être précisée, avec comme piste : le périurbain comme face cachée de la métropolisation, comme envers du décor métropolitain.

Or, pour reprendre la terminologie en forme de triptyque d’Henri Lefebvre - notamment dans La production de l’espace (1974) - le périurbain ne s’inscrit pas seulement dans l’espace conçu des agences d’urbanisme (AURAN et ADDRN localement), grandes et moyennes entreprises du secteur aménagement et BTP, entrepreneurs, promoteurs et agents immobiliers, bailleurs sociaux, bureaux d’études, technostructures territoriales et services techniques à tous niveaux (Etat, région, départements, collectivités)… Ni ne se réduit à l’espace tel qu’il est perçu, imaginé et exprimé dans les représentations sociales - y compris à travers certains clichés que nous venons d’évoquer. Il est, par dessus tout, l’espace vécu au quotidien par ses résidents, non seulement les familles jeunes avec enfants récemment installées dans l’urbain diffus, mais les "natifs" plus anciens installés de longue date, parfois depuis leur naissance, et d’avant, dans les centres plus denses des petites villes et des bourgs. Ce qui crée sa diversité sociale et générationnelle, sorte de mixité sui generis. Comme tel, il ne mérite ni excès d’honneur, ni l’indignité qu’on lui inflige par sa stigmatisation intensive. Il n’est, certes, ni l’Eden naturel rêvé des écolos, ni non plus le cauchemar pavillonnaire fantasmé des bobos.

Pyramides des âges dans 21 communes des 3 intercommunalités

Pyramide des âges 2011 de la population des 21 communes
A la base de la pyramide on observe les classes d’âges nombreuses correspondant aux familles du périurbain : 25 à 40 ans pour les parents, 0 à 15 ans pour leurs enfants. Au sommet de la pyramide, après 60 ans, le vieillissement de la population s’effectue avec un déséquilibre marqué entre hommes et femmes, signifiant la présence d’un nombre important de veuves âgées dans la population locale.
Source INSEE, graphique avec Géoclip

Il semble donc que le périurbain se prête particulièrement bien à une approche inspirée d’Henri Lefebvre : critique de la vie quotidienne ; différence et identités sociospatiales ; idéologies et représentations de l’espace ; rythmanalyse de ses temporalités et moments spécifiques. Le consensus spatial apparent qui semble y régner ne peut cependant laisser ignorer les contradictions, tensions, frustrations et contestations qui sont souterrainement les siennes. Les identités individuelles et collectives, y sont soumises à une réelle “épreuve de l’espace”, celle d’un déracinement - ré-enracinement plus ou moins bien vécu et réussi des familles des nouveaux arrivants. L’appropriation difficile mais menée et vécue au quotidien et au local d’un tel territoire, ne doit pour autant pas faire perdre de vue la domination auquel il reste cependant soumis, dans le contexte d’une mondialisation capitaliste néolibérale et financière.

Mais, au fond, le périurbain, qu’est-ce donc ?

Peut-être mieux qu’avec sa définition statistique officielle par l’INSEE – encore une fois incompréhensible et discutable - le périurbain c’est un ensemble de caractéristiques et de signaux combinés.
- Le périurbain, c’est là où votre portable ne capte plus, faute d’une couverture du réseau d’antenne complète et suffisante.
- C’est où les cars scolaires et des autobus à la demande suivent des trajets contournés et longs, pour accéder aux établissements scolaires, lycées et collèges, localisés dans les centres des zones urbaines, pôles secondaires des villes moyennes.
- C’est là où, en l’absence de possibilité de raccordement à l’assainissement collectif par le tout-à-l’égout, les particuliers sont soumis aux SPANC*(service soi-disant "public" de l’assainissement non- collectif, où tout est en fait privé : des études à la réalisation des travaux), qui multiplient les pressions, sous forme de contrôles répétés, jusqu’à la mise aux normes, à grands frais privés, des fosses septiques. Fixation - au nom du respect de la Loi sur l’eau - sur une pollution marginale, au regard de celle, agricole - des nitrates, pesticides et autres lisiers - laissée rigoureusement en paix.
- Ce sont des espaces où la fracture numérique n’est pas comblée, et où on court toujours, avec retard, après le haut-débit Internet. Si les zones denses des agglomérations sont réservées aux opérateurs privés, avec leur potentiel de nombreux clients, le périurbain ne progresse, en Loire Atlantique, que par l’intervention du Conseil général et du SYDELA, à travers le coûteux SDAN, schéma départemental d’aménagement numérique, pour l’amélioration partielle des réseaux par la fibre optique (depuis les centraux téléphoniques jusqu’aux NRA-MED, Nœud de Raccordement Abonné de Montée en débit), alors que le raccordement des particuliers est laissé aux fournisseurs d’accès privés, ancien "opérateur historique" compris (Orange). La réalisation du SDAN a corrigé les inégalités préexistantes depuis le déploiement de l’ADSL, au début des années 2000, en portant la plupart des petites communes périphériques au-dessus de ce qui existe encore dans les villes moyennes, chefs lieux de bassins de vie ou de néo-cantons (Blain, Savenay, Pontchâteau). Il a supprimé toutes les zones d’ombre d’inéligibilité à l’ADSL et va bien au delà de son objectif initial affiché de « 2 Mbit/s pour tous ». Mais l’écart reste important avec les agglomérations métropolitaines. Selon l’Observatoire national du THD (très haut débit), si dans Nantes, plus de 80% des abonnés, privés et professionnels sont au THD à plus de 100 Mbit/s, dans les communes du périurbain du nord-Loire estuarien ce même % est de zéro ! Dans le même temps, le réseau téléphonique filaire en cuivre, aérien ou souterrain, se dégrade gravement sur de longues portions (défaut d’élagage des lignes ; inondations des chambres et fourreaux …).

Déploiement du THD dans le nord-Loire estuarien nantais

Déploiement du THD dans le nord-Loire estuarien
Seule l’agglo nantaise bénéficie du THD par le câble, nettement plus qu’à St-Nazaire. Dans le reste du territoire, le contraste est marqué dans chaque commune, entre les centres bourgs, à proximité immédiate des NRA (noeud de raccordement aux abonnés) par la boucle locale du réseau filaire. Les NRA-MED (montée en débit) du SDAN ont amélioré la situation dans le hameaux et écarts en périphérie des communes. Les zones d’ombre ont disparues, mais pas les disparités entre communes, sans rapport avec leur taille.

- Le périurbain, berceau d’une soi-disant “mixité sociale” rien moins qu’évidente, est également le laboratoire de la mise en application de tous les principes en vogue, du “développement durable” au “principe de précaution”, en passant par le classique “pollueur payeur”. A l’avalanche des normes nationales - qu’on voudrait juguler - s’y ajoutent, à ce titre, tout l’éventail des préconisations environnementales existantes, au motif qu’il lui est imputé la vocation d’être, et de devoir le rester, le “poumon vert” des grandes agglomérations métropolitaines. À part quand les impératifs de leur propre logistique - voies ferrées, routes, aéroports - les poussent à y implanter de grands équipements structurants, réseaux et ouvrages.
Le "réchauffement climatique" est actuellement en passe de se substituer au développement durable comme justificatif global des politiques publiques, à toutes les échelles, du mondial au local. Il permet de passer de l’échéance de dix - quinze ans, à celle du demi-siècle, voire du siècle. Quant à savoir si cette justification sera, à terme valide ou pas - selon la formule attribuée à J.M.Keynes - : "Réfléchir à long terme est une mauvaise méthode pour résoudre les problèmes économiques [comme les autres]. Car à long terme, nous serons tous morts ».

Une "gouvernance" a-démocratique

Il est donc également, depuis quelques décennies, le lieu du développement de l’intercommunalité des EPCI, ici principalement sous la forme de communautés de communes, mais pas seulement, l’intercommunalité combinant diverses échelles. Mais, à l’usage, la “gouvernance” intercommunale, même interterritoriale - selon la formule obscure du géographe Martin Vanier- s’avère nettement sinon antiparticipative du moins a-participative, fortement marquée par le déficit démocratique et l’opacité des décisions. Dans cette "démocratie improbable", le pouvoir est confisqué par les “moyens” élus - maires, conseillers généraux, présidents et vice-présidents des EPCI - dans une semi-professionnalisation de la politique locale, au profit d’une nouvelle notabilité de type managérial et entrepreneurial. Elle s’accompagne parfois de dérives techno-bureaucratiques de services communautaires peu ouverts aux préoccupations des gens, trop souvent zélés et pointilleux (assainissement non-collectif, tri sélectif, ramassage et traitement des ordures ménagères), plus soucieux de leur propre pérennité que des attentes des habitants. Mais il est vrai que si les élus peuvent éventuellement changer - au gré des échéances et des alternances électorales - les moyennes et hautes technostructures, elles, perdurent. Le développement économique - qui a pris le pas sur un aménagement du territoire qui se décide ailleurs - y est, quant à lui, étroitement contraint, principalement par les orientations des SCOT (schémas de cohérence territoriale). Dans des conditions telles que les questions de l’intercommunalité réputées, à tort, trop “techniques”, sont, à ce jour, encore très loin d’avoir fait l’objet d’une appropriation citoyenne suffisante. Aux dernières élections locales de mars 2014 - pourtant pour la première fois à la fois municipales et intercommunales - elles ont été complètement zappées et ignorées dans les programmes et les campagnes des candidats, de droite comme de gauche.

Types de communes dans le Nord-Loire nantais

Types de communes en Loire Atlantique
La plupart des communes du périurbain sont classifiées par l’INSEE comme appartenant aux "couronnes des grands pôles", autrement dit aux zones d’influence des deux grandes agglomérations de la métropole Nantes-St-Nazaire.
Carte Géoclip d’après classification INSEE

Dans la gouvernance de la fabrique du périurbain, contrairement à ce qu’affirme E.Charmes, la "clubbisation" périphérique de petites intercommunalités ne s’oppose en rien au "Gargantua" du centre métropolitain. Elle n’en constitue pas un frein. Au contraire, les moyens élus de la notabilité locale s’y inscrivent avec zèle. Ils émargent aux gratifications symboliques et concrètes qu’elle leur apporte et ils s’empressent de battre le rappel de la technocratie métropolitaine (SCOT, AURAN), quand s’exprime de moindre doute, la plus petite critique sur le bien-fondé de telle disposition prise dans le cadre de cette gouvernance. Tout au plus cherchent-ils parfois, dans cet entre-deux, à faire jouer la concurrence dans l’adhésion aux organes de l’un ou l’autre des deux pôles de la métropole bicéphale de Nantes-Saint Nazaire.

Il apparaît alors très provisoirement - à titre de pistes de recherche et d’analyses encore largement à conduire - que le périurbain est, tout à la fois, le lieu du pouvoir de quelques-uns, l’objet des discours patrimoniaux – Storytelling du marketing territorial métropolitain - et finalement le cadre d’une neutralisation idéologique efficace d’inégalités sociales pourtant réelles et porteuses de tensions et de conflits, jusqu’à présent soigneusement annihilés. De sorte que, dans l’articulation d’intercommunalités d’échelles et de poids variés - métropole et ECPI - l’espace du périurbain est délibérément conçu d’en haut - sinon clairement vécu et perçu d’en bas - comme une subdivision stratégique de l’espace social. Au-delà d’un consensus spatial volontiers célébré sans faille, il s’agirait donc de mieux débusquer, derrière les apparences immédiates, les béances et les contradictions d’un territoire de contestations, certaines d’ores et déjà instituées et complaisamment médiatisées (comme l’opposition à l’aéroport Grand Ouest de Notre-Dame-Des-Landes), mais aussi d’autres qui ne se révèlent que peu à peu, ne laissant pas d’interroger et de préoccuper. Tel la montée du vote FN à toutes les élections, non seulement nationales mais également locales. Ou, mais bien moins visiblement, de nouvelles mobilisations potentielles à peine émergentes.

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Vote FN au 1er tour des élections départementales de 2015 (par communes)

Le vote FN : % au premier tour des départementales de mars 2015
Dans le périmètre des 21 communes, il s’observe que le vote FN est moins important dans les communes centres des 3 intercommunalités que dans les plus petites communes périphériques.
Source données : Observatoire des votes, cartographiées avec Géoclip


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