Jusqu’où la transition énergétique doit-elle être arrimée au réchauffement climatique ?

Une lecture du dossier transition énergétique dans Place publique #53

Vendredi 18 septembre 2015, par Jean-Yves Martin // Apocalypse No !

La Revue Place Publique justifie qu’elle consacre son dossier sur la transition énergétique, par l’actualité. L’approche de la conférence sur le climat COP 21 à Paris très bientôt, et le nouveau « grand débat » à venir à Nantes l’an prochain, à la manière de celui qui s’est déroulé cette année sur la Loire. Question : faut-il associer, jusqu’à les confondre, transition énergétique et changement climatique ?

L’article introductif de Bernard Lemoult, semble devoir fixer le cadre du raisonnement, en reprenant la doxa en vigueur sur le sujet qui établit une relation étroite entre transition énergétique et changement climatique, assimilé au réchauffement. Résumé : notre modèle de développement est devenu intenable à l’échelle de la planète, parce qu’il consomme trop d’énergie, parce qu’il provoque un changement climatique d’une rapidité jamais vue, 100 fois plus rapides, selon les annonces alarmistes – autant qu’inquestionnées - , du GIEC. Malgré le globalisme de telles évolutions, les territoires locaux paraissent néanmoins des espaces pertinents pour engager les transitions. C’est ainsi que la transition énergétique locale se trouve associée au réchauffement climatique global.

Mais la suite du dossier effrite quelques peu ces certitudes initiales. Pour commencer, souligne Philippe Audic – auteur et rapporteur d’une étude sur les défis énergétiques des Pays de la Loire - le tout-renouvelable n’y est pas pour demain. « On peut penser que vers 2030-2040, l’équilibre probable se situera autour d’un mixte assuré pour un tiers par les renouvelables et pour deux tiers par les énergies classiques ». Dans une telle perspective, « vouloir être en situation d’assurer la totalité des besoins, à certains moments seulement, par les renouvelables, n’a pas de sens, car il faudrait disposer de la même capacité de fourniture à partir de fossiles, autrement dit, il faudrait équiper le territoire pour 200 % de ses besoins ». Sauf à se payer de mots, le virage de la transition intégrale, n’est pas d’une actualité immédiate.

L’historien Alain Croix s’essaie, avec une pointe d’humour, à rappeler, à travers un bel album photographique, que la transition énergétique, en Loire Atlantique comme ailleurs, « est vielle comme le monde ». C’est « une constante de l’histoire humaine », mais « aucune source d’énergie nouvelle ne périme tout à fait les anciennes ». Utile rappel, bien que discret.

Pour le météorologue Christophe Pin, « avec une énergie fondée sur la consommation des combustibles fossiles, on réchauffe la planète et on dérègle le climat car, tout simplement, on réchauffe le système climatique » ! Réchauffer un système ? Bigre ! Il admet cependant que « depuis le milieu du 20e siècle, date des mesures à Nantes, la température moyenne a augmenté de plus de 1°C » seulement. Sans qu’on sache si cette augmentation puisse on non être attribuée à l’évolution du milieu/tissu urbain nantais lui-même. Ce qui ne l’empêche aucunement d’embrayer sur des projections pour un « scénario de fort réchauffement global de 3 à 4°C d’ici à la fin du siècle ». Ce qu’il attend du débat nantais sur la transition énergétique, en 2016 : « Responsabiliser le citoyen, le convaincre de la nécessité de réduire nos émissions de gaz à effet de serre. Et bien, sûr, trouver les bons leviers pour une transition énergétique efficace et surtout partagée largement par la population ». Confirmant ainsi l’association - jusqu’à la confusion - entre transition énergétique et réchauffement climatique, et réciproquement. Mais, serait-ce, pour autant, la bonne et la seule posture pour un tel débat. ?

Le géographe Hervé Quénol se montre plus mesuré. Malheureusement, son analyse des effets du réchauffement climatique sur le vignoble est réduite à l’anecdote : il ne serait « pas mauvais pour le muscadet » ! Partant du principe que la vigne est un excellent marqueurs des changements climatiques, ce serait néanmoins « une bonne nouvelle pour les vignerons : moins de maladies de la vigne et une meilleure maturité », les vignobles septentrionaux comme le notre « peuvent en attendre une meilleure teneur en sucre et en alcool ». On pourra donc encore longtemps boire un bon muscadet (bien frais) à la santé du climat (réchauffé) ! Chemin faisant, le géographe confirme l’augmentation moyenne de 1°C dans le Val de Loire, de 1947 à 2015. Et, « dans la région nantaise cela s’explique par des températures minimales plus élevées que par une augmentation des températures maximales ».

En contradiction avec ce qui nous est annoncé pour la ville de Nantes, où si on suivait généralement le GIEC, à l’horizon 2050, un été sur deux connaîtrait des canicules similaires à celle de 2003. « L’impact pour les villes pourrait s’avérer très meurtrier », affirment même Marjorie Musy et Jérémy Bernard. Mais les îlots de chaleur urbains – autrefois appelés dômes thermiques urbains - caractéristiques du climat des grandes villes, ne sont pas vraiment une nouveauté. D’où l’intérêt réel de produire des cartes climatiques urbaines. Selon une telle carte (p.45), « sans surprise, on trouve les plus chaudes en centre ville ». Quant aux points de mesure de la température à Nantes, la photo de la page 44 en montre la grande précarité, confirmant un doute légitime que l’on peut avoir, en général, sur la qualité et la fiabilité des températures relevées, surtout en ville et en banlieue, sur lesquelles on construit pourtant les modèles et scénarios, plus catastrophistes les uns que les autres.

Enfin, de l’aveu même de la revue, Philippe Audic et Benoît Ferrandon, « douchent quelques enthousiasmes et combattent quelques idées reçues » sur les perspectives d’emplois liés à la mise en œuvre de la transition énergétique. Un article de Paul Cloutour montre quant à lui comment, à ce jour, Nantes Métropole s’est emparée de la question, dans la perspective du Grand Débat de 2016.

Le dossier de cette livraison de Place Publique n°53, montre finalement - quoique involontairement peut-être - que ce débat annoncé comme devant porter sur la transition énergétique, n’aurait guère à gagner à être trop étroitement arrimé à la « cacophonie climatique » (S.Huet, 2015). Il y perdrait, sûrement, en clarté, en démocratie et en efficacité.

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