1914 à Savenay : nouveaux errements de l’histoire locale

Samedi 4 octobre 2014, par Jean-Yves Martin // Histoire

Les Annales savenaisiennes n°9 du Groupe d’Histoire Locale (GHL) constituent le catalogue de l’exposition à l’espace culturel Paul Greslé, du 21 au 28 septembre 2014. La publication est, comme de coutume, de qualité. Mais la forme ne peut faire passer et admettre le fond.

La publication se place d’emblée dans la logique affichée de la commémoration officielle de la Grande Guerre et de 1914. Celle qui met sur le même plan « le centenaire de la Première Guerre mondiale et le 70e anniversaire de la Libération de la France » (p.355). Or, les deux guerres, même si elles sont "mondiales" et « s’inscrivent dans la mémoire nationale », ne sont pour autant pas comparables historiquement, ni dans leurs origines, ni dans leurs causes, leur déroulement ou leur signification… L’anachronisme officiel d’Etat ne doit cependant pas servir à couvrir ou autoriser de nouveaux errements de l’histoire locale.

Faisant état de « leurs expériences et de leur expertise » auto-proclamées (p.358), les auteurs de l’ouvrage, se recommandent « d’une approche historique mémorielle et thématique », assurant que « les historiens utilisent le terme de chrono-thématique pour qualifier ce type de démarche » (id.). Or, c’est là confondre la problématique d’une question historique et son mode d’exposé. Il est vrai que lorsqu’il s’agit de présenter un développement, on a alors le choix entre trois types de plans : chronologique, thématique, ou une combinaison des deux. C’est d’ailleurs bien ce qui est annoncé ensuite, non plus pour le contenu de cette brochure, mais dans la présentation des projets du GHL pour les années 2015 à 2018, et qui devrait constituer un « cycle chrono-thématique » (p.359), pour autant que chaque année de la guerre puisse être caractérisée par un thème et un seul. Deuxième confusion donc, entre approche, démarche et type d’exposition.

Ensuite il est annoncé que le GHL a eu « la chance de travailler, entre autres sur des archives extraordinaires, sans doute l’un des fonds privés concernant cette période les plus riches de Loire Atlantique : le fonds Reveilhac-Berthiau ». Rien moins. L’"entre autres" est cependant de trop, puisqu’il apparaît ensuite, même si ce n’est pas toujours indiqué clairement, que c’est la source quasi exclusive du document. Non seulement lorsqu’il s’agit du récit de l’entrée en guerre (p.360-361), mais de l’état d’esprit de revanche avant 1914 (p.362-363), ou de la préparation militaire (p.364-365), ou du parcours individuel de Paul Reveilhac, « le premier Mort pour la France de Savenay » (p.378 à 381).

Cette unilatérité du fonds de référence est d’abord une faute technique, car la méthode historique exige de comparer et de confronter le plus possible de sources. Cette faute méthodologique rédhibitoire n’est évidemment pas sans générer ensuite, en chaîne, biais, déséquilibres, raccourcis et obscurités.
Déséquilibre ? Pourquoi, par exemple, citer aussi longuement - 16 lignes pleines (p. 363), l’ouvrage d’un obscur officier publié en 1896 sur la guerre franco-allemande de 1870-1871, même si cela illustre bien l’esprit de revanche des « élites militaires » en quête « d’opportunités de carrière » ensuite justement souligné (p.371). Alors que le sort du dirigeant socialiste national, pacifiste, Jean Jaurés, assassiné le 31 juillet, est expédié en 8 demi-lignes p.373, sans que le nom du journal qu’il a créé en 1904, l’Humanité, soit même cité. Du coup, l’idée d’ « Union sacrée » qui règne ensuite quelques années sans partage n’est pas non plus évoquée.
Ce qui n’autorise pas davantage cet autre raccourci : « Aux Etats-majors, à Saint-Cyr comme à Savenay, la préparation d’une guerre est dans tous les esprits » (p.365). A Rio Froment certes, mais dans les autres milieux ? Il serait intéressant de se poser vraiment la question. Mais le seul fonds Reveilhac-Berthiau ne le permet évidemment pas.

Obscurités, quand dans la même page (367) il est d’une part fait état de « l’insouciance avant la tempête », et d’autre part du fait que « l’éventualité d’un conflit ne semble laisser aucun doute ». On frôle la contradiction.

Biais, surtout, quand dans les 50 objets présentés, sans que l’origine du fonds soit à chaque fois précisé, on trouve les carnets et documents d’un officier de Saint-Cyr (p.370), les écharpes, épaulettes, dragonne d’un « Général de brigade » cette fois anonyme (p.371), les uniformes et toilettes du Général de Brigade G.Reveilhac et Mme (p.369), etc. Trop, c’est trop.

Le récit même de l’entrée en guerre entrelace les éléments essentiels de la crise de juillet 14, qui conduit au déclenchement d’une guerre d’abord européenne, par l’engrenage des alliances, avec des extraits (peu lisibles) de titres d’une presse, régionale et nationale, qui n’a, à l’évidence, nul besoin de « la censure » pour faire de « la propagande patriotique ». (p.374-375). Ce qui n’empêche pas d’affirmer - autre contradiction - que « les journaux sont l’une des seules sources d’information pendant la guerre » (p.394). Cette « presse de guerre », militariste et belliciste, qui « diffuse une information très contrôlée » n’est-elle justement pas celle qui était lue à Rio Froment, résidence du général Géraud François Gustave Reveilhac (1851-1937), celui de l’affaire des quatre caporaux de Souain, envoyés par lui en cour martiale et condamnés à être fusillés pour l’exemple en mars 1915). [Cf. http://moulindelangladure.typepad.fr/monumentsauxmortspacif/2007/10/les-quatre-capo.html]. Voir Les Annales Savenaisiennes, n°8, septembre 2013) ?

Ce récit brinquebalant s’arrête curieusement au 22 août 1914, qui est la date de la mort de Paul Reveilhac (1892-1914), fils du général du même nom, au front. « Nous faisons délibérément le choix d’arrêter cette entrée en guerre au 22 août 1914 » (p.385). Comme si ce malheureux décès au Front – il ne fut certes pas le seul en août 14 – avait une signification majeure dans le cours général de la guerre.
Il ressort de cette brève analyse que l’utilisation unique et systématique d’un seul fonds dans cette publication, et dans l’exposition dont elle est le livret, entraîne une vision tronquée et étroite de l’année 1914 à Savenay. Elle en donne une vision militariste, élitiste et belliciste. On s’étonne qu’elle ait pu être cautionnée par une association aux objectifs et valeurs à l’opposée de ces orientations. Avec des biais, des raccourcis, des déséquilibres et des contradictions tels qu’elle ne saurait faire sans dommage l’objet d’une présentation à visée pédagogique qui soit conforme aux exigences les plus élémentaires de l’histoire. Elle n’a décidemment pas sa place dans les établissements d’enseignement, public ou non.

J-Yves Martin
Agrégé d’histoire-géographie

Annales savenaisiennes n°9, « Cent ans après… Se souvenir de la Grande Guerre », Groupe d’Histoire Locale, Patrimoine et Citoyenneté, Amicale laïque, Septembre 2014, 45 p., 12€.

P.-S.

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