"Les dessous de la cacophonie climatique"…

Un plaidoyer scientiste pro-GIEC !

Lundi 21 septembre 2015, par Jean-Yves Martin // Apocalypse No !

Pour ce livre de circonstance – publié à la veille de la COP 21 de Paris – Sylvestre Huet, chroniqueur scientifique de Libération, annonce s’y "opposer au consensus factice" – qu’il a cependant largement contribuer à créer –, vouloir "refuser le propos mou", et s’engage "à taper là où ça fait mal" ! Mais, qu’en est-il vraiment à la lecture ? Son livre tient-il vraiment les promesses de son préambule tonitruant ? De quelle "cacophonie climatique" s’agit-il exactement et que faudrait-il faire pour y mettre fin ?

- Un préambule en fanfare (p. 4-5) : larges extraits

Oui, le sentiment que tout à été plus moins dit... et celui, tout aussi fort, que dans ce tout, la confusion règne. La cacophonie climatique. D’où ce livre, modeste par ses dimensions, dont l’objectif est le suivant : aller à l’essentiel et taper là où ça fait mal. Je n’ai donc pas cherché le consensus, le propos mou. Du dossier scientifique, j’ai tenté de ne retenir que le nécessaire. D’élaguer l’arbre des connaissances pour ne conserver que les plus indispensables d’entre elles. Nous nous focaliserons sur le tronc central, celui des énergies fossiles – laissant de côté les autres gaz à effet de serre (GES) que nous produisons, l’usage des sols agricoles ou la problématique de la déforestation tropicale. De l’histoire du Giec, cet expert collectif qui joue un rôle décisif dans le débat public, je n’ai consigné que les traits principaux. De l’action à conduire ou de la « gouvernance » mondiale de la politique climatique, je n’ai pointé que les sujets qui constituent, selon mon opinion, les points de dissensus majeurs, ceux qui expliquent – toujours selon moi – pourquoi l’Humanité va avoir beaucoup de mal à atténuer le risque qu’elle prend en modifiant le climat – et à s’adapter à ce changement pour une part inéluctable – et pourquoi, au fond, l’alerte climatique, reconnue par les gouvernements depuis 1992, semble n’avoir pas eu de conséquences réelles sur les politiques conduites ou les comportements des consommateurs.

Que le lecteur ne soit donc pas surpris de l’apparent déséquilibre du propos, il est voulu. Sur ce sujet, un consensus factice règne. Des responsables politiques aux médias, en passant par le monde de l’entreprise, passé maître dans l’art du greenwashing, les discours de « Bisounours » au pays du changement climatique dominent, et une belle image de militants déguisés en ours polaires sera toujours plus reprise qu’un graphique austère mais porteur d’une vérité quantitative incontournable. Ce livre fera sans doute grincer quelques dents, mais je préfère cela aux chants naïfs qui nous promettent de « sauver le climat, la planète et Mère Nature ». Le défi climatique ne sera pas relevé sans un débat public exigeant, où les points durs, ceux qui fâchent et opposent des intérêts et des visions du monde, sont traités et non mis sous le tapis. Je souhaite y contribuer, sans prétendre avoir réponse à toutes les questions mais en cherchant à mettre en évidence les principales. »

- Un livre en forme de plaidoyer scientiste pro-GIEC

A l’issue du "résumé lapidaire", et liminaire, en forme de brève histoire du dossier climatique, Sylvestre Huet estime que ce « dossier géopolitique trouve sa source dans les sciences de la nature, et c’est la nature elle-même qui en délimite l’ampleur ». C’est pourquoi, estime-t-il, « il est peu utile au citoyen de perdre son temps avec les "raconteurs d’histoire", les "inventeurs de complots", les "marchands de doute" ou les "négateurs de la science" du climat », en un mot, avec tous les "climato-sceptiques" honnis. Ni, non plus, avec les groupes politiques qui en tirent des conclusions divergentes : « pour les uns c’est la preuve qu’il faut abolir le capitalisme, voire que toute politique climatique sérieuse signifie ipso facto la fin du capitalisme. Naomi Klein, avec son récent "Tout peut changer", n’est ainsi pas épargnée. Pour Huet, ces groupes ne « sont pas à l’origine de l’alerte climatique lancée par les climatologues », alors que d’autres tentent « de nier la réalité mise à jour par les scientifiques », et que certains géographes ou tiers-mondistes « y ont vu un complot de pays du Nord voulant empêcher le Sud de se développer ». Mais, « devant la force des arguments des scientifiques, les contradicteurs ne pourront plus les contester sur le terrain du savoir, du débat scientifique classique ». Le cas exemplaire cité, repoussoir, étant celui de Claude Allègre, auteur en 2010, de «  L’imposture climatique  » (2010) (p.14). Le grand scientifique – quoi qu’on pense du personnage – ayant fait l’objet d’une récusation primale du journaliste S.Huet, sous le titre «  L’Imposteur, c’est lui !  », sur une base combinée d’attaques ad hominem et de récusation en compétence, ouvrant bien des vannes pour la suite.

Ensuite, l’auteur s’en prend au paradoxe suivant : « pourquoi l’urgence climatique n’existe pas… et pourquoi c’est un problème majeur ». L’occasion de rappeler surtout les préconisations du GIEC et leurs incidences : « Si l’on se réfère aux analyses du GIEC, il faudrait, pour se donner une chance d’éviter de dépasser les 2°C, que les "vieilles" nations industrialisées (Europe, Amérique du Nord, Japon) divisent globalement par quatre leurs émissions d’ici 2050. Or, un tel objectif dépasse de très loin les économies dues à l’arrêt du gaspillage. Il nécessite une réorientation complète des systèmes énergétiques, des modes de production, de consommation et de transport, de l’urbanisme, des relations commerciales internationales ». Tant il est vrai, qu’au final, « dans ce dossier tout est affaire de quantités et non de principes » (p.23). Des questions certes ardues et complexes, admet-il, engageant des processus longs et difficiles, face auxquelles, c’est certain, « on est loin des slogans sur "le climat à sauver", loin des prophéties apocalyptiques, loin des lamentations sur le destin des ours polaires » (p.29).

- Le climat pour les nuls ou la pensée GIEC version Wikipédia

Que devrait-on savoir des sciences du climat ? « Face à l’extrême difficulté à partager les connaissances qui sont à la base de l’alerte lancée par les scientifiques », l’objet des sciences du climat qui semble si familier – méfait collatéral de la confusion avec la grande variabilité de la météo quotidienne - « constitue un système naturel d’une grande complexité », qui « relève d’une science et même de plusieurs, dont les outils intellectuels – physiques, mathématiques, chimie, géosciences – sont hors de portée des non-spécialistes » estime alors S.Huet à juste titre. Ne pouvant donc « la réduire à quelques calculs de coin de table ou quelques idées simplistes », l’auteur avance alors que « le seul chemin raisonnable consiste à accorder sa confiance à la communauté des climatologues », incarnée par le GIEC et ses fameux rapports publiés successivement en 1990, 1995, 2001, 2007 et 2014. Mais n’est-ce pas alors renoncer à son propre rôle de vulgarisation de journaliste scientifique ? Et la société devrait-elle s’en remettre aussi aveuglément, sans aucun droit de regard et d’examen, à des considérations certes scientifiques, mais qui engagent aussi profondément et durablement son avenir, y compris lointain ? Doit-elle prendre pour argent comptant, sans les prudences et nuances qui s’imposent - que l’auteur admet pourtant, mais du bout des lèvres seulement - que le climat se réchauffe ; que la température moyenne mondiale augmente ; que les océans se réchauffent, s’acidifient et que leur niveau augmente ; que les glaciers se rétractent ; que l’effet de serre l’intensifie, qu’il pilote le climat actuel et futur [1], et avec quels effets sur la faune et sur la flore ? ; qu’il faut se préparer à des événements climatiques plus violents et plus fréquents… Mais, foin des incertitudes et des marges d’erreur : « la confiance des spécialistes dans la robustesse de leur modélisation a grandi », et « les modèles pessimistes sont les plus fiables ». La messe est dite, in ne nous reste plus que l’acte de foi.

- GIEC est grand, Huet est son prophète

Dès lors, à la question : « peut-on faire confiance au GIEC ? » on pressent sa réponse [2]. Peu importe, pour S.Huet qu’il ait été créé suite à une exigence de Thatcher et de Reagan, au moment du virage ultra libéral du début des années 1980, car « dans le mariage de la carpe gouvernementale et du lapin scientifique, c’est le second qui a mangé la première » ! Pourchassant les "idées fausses et reçues" sur le GIEC, l’auteur affirme que ses résumés pour décideurs ne sont que « le prix du consensus » à payer pour cette organisation intergouvernementale, élément parmi d’autres du système onusien, mais que pour autant, la science du groupe 1 du GIEC est « un science irréprochable » ! Le GIEC « n’est plus contesté pour sa description prudente des résultats de la recherche climatique ». Autrement dit, « le travail du groupe 1 fait désormais consensus » (p.71). Une défaite en rase campagne des climato-sceptiques face aux réchauffistes qu’il n’est même plus besoin d’évoquer ? Mais depuis quand la science avancerait-elle au consensus, voire à l’unanimisme ? Pour autant, l’entente est loin au sein des pro-GIEC où la concurrence, nombreuse, est sévère. Naomi Klein en fait les frais (p.57) suite à la publication récente de son gros pavé «  Tout peut changer. Capitalisme et changement climatique  » (2015), dont la citation suivante : « il est question de changer le monde avant que celui-ci ne change si radicalement que nous ne serions plus nulle part en sécurité sur notre planète. A nous d’avancer – ou de disparaître », fait l’objet de ce commentaire lapidaire : « Bigre ! Carrément la disparition de l’espèce humaine (…) Mais Naomi Klein n’est bien entendu pas la seule à entonner ce discours », manière aussi de se poser comme un modéré dans l’alarmisme climatique ambiant.

Quant au Groupe 2 du GIEC – chargé de l’articulation des perspectives climatiques avec les sciences sociales - il reste, lui, "en quête de reconnaissance" : « Il y a dix ans, les chercheurs en économie, écologie, santé publique et épidémiologie, urbanisme, géographie, droit et sciences politiques inscrivant leurs travaux dans le cadre de la problématique du changement climatique étaient plutôt marginaux dans leur disciplines. Ils sont désormais nombreux et ont pignon sur rue dans les programmes universitaires et les organismes de recherche ». La démographie et l’économie, sciences anciennes, sont cependant jugées par l’auteur « des sciences humaines et sociales dont les capacités prédictives à long terme semblent peu élevées ». Mais le seraient-elles donc moins que la climatologie, science neuve, pourtant à bien des égards encore balbutiante ?

Quant au groupe 3, celui du "résumé pour décideurs" - l’auteur en souligne la forte participation française - il serait « le laboratoire des possibles ». Mais, doit-il admettre, « les théories et analyses que traduisent les écoles de pensée, n’y sont pas toutes représentées, ce qui nuit à la diversité des points de vue », comme, par exemple, celui des économistes non-orthodoxes, c’est-à-dire non néo-libéraux. Or, précisément, « une politique du climat efficace est-elle compatible avec le néolibéralisme ? » questionne légitimement S .Huet. Et le rapport du groupe 3, s’il donne, selon lui, une bonne idée de l’état de l’art, « ne permet pas de savoir si cet état est suffisant pour orienter les décisions ». Pourtant, les "éléments de langage" qu’il contient ne permettraient, selon lui aux politiques nationaux en charge du dossier climat que de donner une vision trop "bisounours" du rapport et de son résumé. Il conviendrait de durcir le propos.

Car, pour S.Huet, une telle vision apparaît incompatible non seulement « avec des échanges économiques fondées et sur la concurrence, incapables de partager les technologies propres avec les pays pauvres », mais également avec « les consommations des classes moyennes et supérieures (des pays riches actuels et des pays émergents) boostées par le matraquage publicitaire et inspirés par le mode de vie des super-riches ». Entièrement d’accord. [3] D’où son interrogation pertinente : « peut-on bâtir une société de la sobriété énergétique dans un monde où l’espace mental des populations est en permanence soumis à ce matraquage publicitaire poussant à la consommation » ? S’agissant de la gouvernance pour le climat, une piste majeure tient dans cette question : « dans quel monde voulons-nous vivre ? » Et S.Huet ne voit pas « comment concilier une société où les inégalités persisteraient avec l’exigence de sobriété énergétique généralisée d’une politique de maîtrise du risque climatique efficace ». Sans remettre en cause le capitalisme, il ne lui reproche que ses inégalités trop criantes et son consumérisme débridé. On pourrait changer le climat, tout en sauvant le capitalisme de ses propres errements. Changer le climat, sans le bouger le principe même du système [4]

D’où cette conclusion prosaïque sur la prochaine conférence COP 21 – une anticipation de son très probable demi échec / semi succès - elle ne pourra être et ne saura être qu’ « une simple étape qui montrera certes que l’humanité n’est pas en mesure, aujourd’hui, de tracer définitivement le chemin et de déterminer les moyens susceptibles de maîtriser ce défi collectif ». Au-delà de contributions volontaires de réduction d’émissions de CO2, « le niveau de l’aide accordée aux pays les plus pauvres pour leur faciliter l’accès aux technologies propres et se préparer à s’adapter aux changements climatique sera un indicateur assez bon du degré de "justice climatique" accepté. C’est à cette aune, modeste mais réaliste, qu’il faudra en juger le succès ou l’échec, et non par un slogan rudimentaire affirmant soit que "le climat et la planète sont sauvés"", soit qu’ils "sont perdus" ».

Bien terne conclusion, au final, pour un livre qui promettait pourtant, haut et fort, de révéler "les dessous de la cacophonie climatique", mais qui loin de discuter de la diversité des positionnements sur cette question n’en retient qu’une et une seule, constituant une pierre supplémentaire dans l’édifice du consensus resserré autour du GIEC, par la défense et l’illustration univoque du contenu de ses rapports et de ses préconisations. Car s’il vise à mettre de l’ordre dans la cacophonie climatique - sans en montrer jamais la plus large diversité - c’est finalement par un ralliement scientiste sans faille au conformisme des seules thèses du GIEC. En somme, au-delà des effets d’annonce de son préambule, pas grand chose de bien nouveau.