Le pari du vote FN

Effets territorialisés de la crise de sociabilité

Lundi 19 octobre 2015, par Jean-Yves Martin // Territoires

Le vote FN est cartographié et analysé dans ce livre par Hervé Le Bras autour de 30 cartes et infographies en couleurs. Qui vote Front national et pourquoi ? Les protestataires, les racistes, les exclus, les antisémites ? Ce serait trop simple. Dans son ouvrage "Le pari du FN" publié récemment le chercheur émérite à l’INED propose et analyse des cartes qui révèlent les soubassements géographiques et anthropologiques du vote FN, ses évolutions sociales et géographiques, lointaines et plus récentes.

Au-delà des discours même de l’extrême-droite, des sondages toujours sujets à caution, il faut commencer par observer la géographie des votes. Les cartes révèlent à une échelle très fine et précise un trouble manifesté par de nombreux Français : blocage de l’ascension sociale, expulsion en marge des métropoles, disparition des relations de voisinage. Le Front national leur paraît dès lors l’unique moyen de changer la donne. Pari désespéré, pari improbable, mais pari conçu comme logique... et, surtout, contagieux. Mais la géographie du vote FN se révèle alors pleine de surprises et sa traque pleine de rebondissements.

En se concentrant sur les résultats électoraux, donc sur leur expression au moyen de cartes, cet ouvrage vise la compréhension du vote. Il explore une manière peu courante d’envisager l’apparition d’un nouveau courant politique sur le modèle d’une épidémie tout aussi précisément à propos d’autres surgissements politiques.

Vote FN : une "géographie immobile" nationale, avec fluctuations régionales et locales

Concernant le FN, un premier constat s’impose. Depuis 1984, à l’échelle nationale, « la géographie immobile du FN est frappante ». 21 cartes – pages 14 et 15 - toutes tracées selon le même principe [1], « sont presque identiques au premier coup d’œil bien qu’elles s’échelonnent sur plus de trente années, de 1984 à 2015, qu’elles concernent des élections de tous les types (présidentielles, législatives, cantonales ou départementales) et que le niveau de vote varie de 7,5% (élections législatives de 1988) à 25,8% (élections départementales de 2015) ».

Au-delà de cette géographie statique du vote FN à l’échelle nationale, Hervé Le Bras envisage ensuite une « seconde couche », « celle qui oppose les centres des grandes villes votant peu pour le FN à leurs périphéries de plus en plus lointaines votant de plus en plus pour le Front ».

Mais, « les évolutions contrastées du vote FN à l’intérieur d’une ville et dans ses environs ne sont pas les seules à contredire la stabilité de la géographie du vote FN constatée à grande échelle. Il a aussi muté au niveau local dans les régions rurales, comme le montre le cas de la Bretagne maritime (cartes p.28). « Pour une raison mystérieuse, le résultat du vote épouse presque exactement la séparation immémoriale entre l’ar-coat (ou "pays de la terre") et l’ar-mor (ou "pays de la mer"). André Siegfried, dans son célèbre tableau politique de la France de l’Ouest, affirmait dès 1913 « que les terrains calcaires produisaient l’instituteur de gauche et les terrains granitiques le curé de droite ». En le paraphrasant aujourd’hui, les plaines produisent le Front national, tandis que les plateaux et les montagnes le refusent. Dans le Sillon rhodanien, la diffusion du vote FN semble « bloquée par l’altitude » (cartes p.91), alors que « la vallée de la Garonne aime le FN » (cartes p.93).

Dans les années 1980, le vote FN prospère dans les régions d’immigration et d’insécurité (carte p.54) sa distribution géographique recoupant celle de la criminalité et de la proportion d’étrangers. Mais ensuite, de 1984 à 2012, « immigration, violence et vote FN se déconnectent localement », comme le montre la (dé)corrélation entre le vote FN et la proportion d’immigrés d’origine maghrébine. En région parisienne, en 2014, aux élections européennes, plus il y a d’immigrés, moins on vote FN. Plus on s’éloigne du centre de Paris, plus la proportion d’immigrés décroît, et plus le vote FN augmente, aux confins du périurbain. C’est que, immigration et violence ont existé, à l’échelle nationale, aux même endroits, de 1875 à 1936, bien avant que le FN apparaisse (cartes p.63). Et, en 2003, les habitants des petites communes rurales – ou périurbaines ? – craignent plus les violences urbaines que les citadins de l’agglomération parisienne.

Autant que par l’histoire, « le Front national doit être saisi par l’anthropologie », et « il faut effectuer un saut vers le passé plus lointain et anthropologique au cours duquel des mentalités très différentes selon les régions se sont formées et entrent aujourd’hui en crise ». Les références à Marc Bloch, Arthur Young, Emile Durkheim et André Siegfried sont alors convoquées. Pour en arriver à ce constat d’un cas finalement « classique » d’une variable cachée. « La ressemblance entre les géographies du FN, de la migration et de la criminalité ne vient pas d’une influence directe entre ces trois manifestations mais de l’impact sur chacune d’elle de la variable cachée : cette différence de peuplement traditionnel, source d’une différence de sociabilité ». Le mot est lâché : le vote FN serait donc le signe d’une crise, celle de la perte de sociabilité. Mais, comme le reconnaît Le Bras, un partie de l’énigme subsiste cependant.

Les précédents historiques "précurseurs"

Pour rendre compte de la contradiction entre stabilité à large échelle et l’instabilité à l’échelle locale, Hervé Le Bras part à la recherche des minces traces laissées, à diverses moments historiques contemporains, par les poussées successives de fièvre électorale de l’extrême droite, même si la plupart n’ont laissé, au final, que des résultats politiques dérisoires :

- 1956 : le poujadisme aux élections législatives.
-  1962 : le vote non de la France de l’Algérie française au référendum sur l’indépendance de l’Algérie.
-  1965 : le vote Tixier-Vignancour aux élections présidentielles.
-  1974 : le vote Le Pen à l’élection présidentielle.
-  1979 : le vote Eurodroite aux élections Européennes.
-  1979 : le vote pour la liste Poujade aux élections européennes

Dans le cas du parti des chasseurs et des pêcheurs (CPNT) en 2002, la Baie de Somme constitue le modèle de référence de la contagion électorale puis de cristallisation. Celui du parti de Philippe de Villiers (MPF) aux élections européennes de 1994, exprime la constitution d’un fief vendéen du Vicomte à partir du vieux terrain réactionnaire de l’Ouest. Alors que, pendant longtemps, Le Pen a été arrêté par le bocage du Grand Ouest (p.103), ce qui n’est plus le cas aujourd’hui.

Précarité et vote FN

Hervé Le Bras interroge également le rapport entre vote FN et France des précarités, rejoignant - sans le citer toutefois – le géographe Christophe Guilluy. En prenant une carte recensant des indicateurs de précarité (chômage des jeunes ; jeunes sans diplômes ; familles monoparentales ; revenus des plus pauvres ; écarts de revenus), et une carte du vote FN aux élections européennes de 2014, on s’aperçoit ainsi de plusieurs choses : « La ressemblance de la carte des zones fragiles avec celle des scores du FN est frappante », souligne Hervé Le Bras. « Dans les régions où le risque de précarité est plus élevé, la probabilité d’avoir dans sa famille au sens large ou dans son proche entourage une personne tombée dans la précarité est importante (…) Cette probabilité vous fait craindre de subir le même sort ». Ce qui fait dire au chercheur que « les votes FN proviennent de la population qui craint de basculer dans une forme ou une autre de précarité ».

Les changements de stratégie électorale du FN ne se sont pas faites brutalement, mais par inflexions successives, afin de conserver les strates accumulées au fil du temps. Cette évolution a consisté « à se faire le porte drapeau des petits, des exclus dans sans-grade. Cela s’est traduit sur le terrain par un basculement des plus forts scores des villes et de leurs proches banlieues vers le périurbain et l’espace rural, en un mot vers les marges ». Le Bras préfère ce terme de « marges » à celui de « périphéries » auquel il reproche de ne plus rien signifier. Les cités sont-elles périphériques ? Ou les zones périurbaines ? Ou les campagnes profondes ? Ou les frontières terrestres de la France ?

Quoi qu’il en soit du vocabulaire, la montée du FN dans les marges s’inscrit dans les pourcentages de voix qu’il a obtenues selon la taille des communes. D’après lui, « le contraste atteint son maximum à l’occasion de l’élection européenne de 2014. Le FN obtient 4% de plus que la moyenne dans les communes de moins de 1000 habitants, mais 6% de moins dans les villes de plus de 50000 habitants » Or, dans cette période récente, la ségrégation dans l’espace s’est accentuée : « classes dirigeantes et classes moyennes se sont installées dans les grandes villes, prenant la place des classes populaires ». Dans ce contexte socio-géographique, « le FN capitalise des électorats divers, captés à un moment donné et conservés ensuite ». Si de 2002 à 2012 l’extrême droite reculait dans les grandes agglomérations et dans les régions dynamiques (carte p.110), plus récemment, de 2012 à 2015, la progression du FN est plus diversifiée (carte p.122). Selon Le Bras, « à l’échelle d’un département ou plus exactement de la zone d’attraction d’une ville moyenne ou grande, le tri social aboutit à une rupture des relation de voisinage », des liens traditionnels de sociabilité. « Le cadre moyen, le technicien, l’ouvrier professionnel qui s’installe loin du centre de cette zone hybride qu’on a appelé le « périurbain » n’est pas seulement moins fortuné et moins diplômé que la moyenne des personnes de son milieu qui habitent près du centre, mais il se retrouve dans un environnement socialement déstructuré » (p. 135-136).

Le blocage de l’ascension sociale combinée à la ségrégation spatiale contribuent à la montée du "pari (du vote) FN", expression d’aspirations et d’une projection vers l’avenir difficiles à saisir - d’où la bouteille à la mer de la couverture - car elles n’obéissent plus à des certitudes, mais à des (im)probabilités. Ce sont pourtant bien elles qui motivent le "parieur" qu’est devenu le prototype de l’électeur FN.

Hervé Le Bras, Le pari du FN, Ed. Autrement, 2015, 154 p. 17,50 €

P.-S.

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