Pour une ville habitable

De l’espace-temps comme enjeu démocratique

Mardi 3 novembre 2015, par Jean-Yves Martin // Territoires

Avec "La ville habitable" de la géographe Corinne Luxembourg il est question de la ville telle que nous la vivons, des choix politiques qui sous-tendent son aménagement, de ses atmosphères, de sa vie et des aspirations de ses habitants.

Cet excellent petit livre a pour ambition de mieux faire partager un ensemble de réflexions sur la ville contemporaine. Au-delà d’une critique d’ouvrages de référence récents très médiatisés – « Fractures françaises », « France périphérique » de C.Guilluy, et « Le mystère français » d’E.Todd et H. Le Bras – il s’agit surtout de présenter une lecture de l’aménagement des territoires, de l’urbanisme comme la traduction de rapports de domination et d’idéologies politiques et économiques. « La ville est au centre de notre propos parce qu’elle concerne la grande majorité des habitants du pays, parce qu’elle est l’illustration de la mise en œuvre d’un projet politique et qu’elle dit la nécessité de la gestion de proximité » explique l’auteure, Corinne Luxembourg, géographe, maîtresse de conférences à l’Université d’Artois (doctorat en géographie urbaine, industrielle et culturelle).

Ses propositions de départ sont ainsi de parler d’espace, de territoires, de ville d’urbanité, de modernité, mais avant tout d’habiter. « Nous changerons régulièrement d’échelle : du local au global en passant par des niveaux intermédiaires, en gardant à l’esprit que chacun des termes est le reflet de conceptions, d’analyses et de positionnements politiques ». Il s’agit de considérer l’espace comme construction politique, et de reconnaître en lui un enjeu démocratique de premier plan.

Tout au long de son livre, il est régulièrement « fait référence à la réflexion d’Henri Lefebvre, sociologue, géographe et philosophe marxiste, à deux ouvrages en particulier : Le droit à la ville et La production de l’espace respectivement publiés en 1968 et en 1991 ». Si Lefebvre n’était pas géographe, il est vrai qu’il suscite aujourd’hui beaucoup d’attention de géographes dans de nombreux pays (Etats-Unis, Brésil, Allemagne, Suisse…), la Production de l’Espace ayant été publiée la première fois, en 1974. L’œuvre de Lefebvre encourage une approche critique du consentement (ou consensus) spatial, lui qui « permet l’hégémonie d’une idée, y compris si elle est contraire aux intérêts de la majorité, quitte à culpabiliser celles et ceux, qui pour une raison ou une autre, n’y adhéreraient pas tout à fait ». Par exemple, le « capitalisme vert » qui prend une place croissante dans le discours politique, managérial et urbanistique, nécessite-t-il une approche critique.

Actuellement, le consensus postpolitique qui accompagne le néolibéralisme, refuse l’antagonisme, le conflit, présentés comme archaïques. Concernant, par exemple, l’aménagement du territoire « il veut rendre incontestable un mode de gouvernement soumis aux pressions économiques ». Or, le conflit est inévitable : « la prise de conscience de l’inéluctabilité du conflit annule le consensus postpolitique du néolibéralisme pour remettre au centre du débat des préoccupations communes ayant à voir avec la volonté émancipatrice ».

Ce livre envisage une ville porteuse d’émancipation où les choix politiques sont autant de traductions spatiales. Il décrit d’abord les métamorphoses des territoires, dont la désindustrialisation et la patrimonialisation, comme prolongation du conflit de classe. Il interroge ensuite l’urbanisme en tant que miroir idéologique. Il questionne le développement durable : est-il véritablement un outil d’égalité territoriale ? Il ressemble à s’y méprendre à une nouvelle idéologie applicable à toute activité humaine.
Ce livre remet l’humain - temps et mouvement - au cœur du projet urbain et des choix d’aménagement, à travers le temps nécessaire, les paysages et la promotion du jardinage.

L’association d’une ville ralentie, à la réflexion d’une ville conviviale, à nouveau consciente de la saisonnalité, recréant les lieux de l’engagement sans s’abstraire de l’espace et du temps, contribue à renouveler l’exigence du "droit à la ville". L’expression due à Henri Lefebvre, ne doit pas être utilisée, tel un slogan, pour justifier n’importe quelle politique de la ville. Ce n’est pas que le droit d’entrer dans la ville, ou même seulement de s’y loger. Il est le droit d’habiter l’urbain et il repose sur l’émancipation. Le droit à la ville est le droit à la centralité - Lefebvre le disait déjà - et le droit à la mondialité (idem). Etant le droit de décider collectivement de faire société, de la transformer, il est la démocratie à son stade le plus abouti.

Pour vraiment penser le Droit à la ville dans une démocratie citoyenne, ce livre passionnant préconise d’en faire une utopie à la fois moderne et sociale, l’espace urbain, sous toutes ses formes, centrales et périphériques, devenant enfin un objet démocratique.

Corinne Luxembourg, Pour une ville habitable : de l’espace temps comme enjeu démocratique, Ed. Le Temps des Cerises, Coll. Projet, Octobre 2015, 190 p., 10 €.

P.-S.

Voir un extrait "Penser (enfin !) le droit à la ville" (chapitre 13),
dans La Revue du Projet, n°50 octobre 2015, p.48-49.

A L’Huma Café du vendredi 3 juin 2016 à 18 h au Lieu Unique de Nantes

Le droit à la ville habitable>

La "ville habitable" c’est, au-delà des projets urbains et des choix politiques qui la modèlent, celle de nos aspirations. Quand il s’agit d’espace, de territoires, il est question de la ville, de son urbanisme, de rapports de domination et de leurs représentations. Le recours/retour à Henri Lefebvre s’impose. Son Droit à la ville ne peut, tel un slogan, justifier n’importe quelle politique de la ville. Plus qu’un droit d’accès ou même d’y habiter, il est droit à la centralité, à la mondialité. Il doit être repenser comme faculté de décider collectivement comment faire société, la transformer, dans une démocratie enfin aboutie. Objet d’une approche différentialiste, il constitue un enjeu démocratique et peut devenir un puissant levier d’émancipation populaire.

Avec la participation de :

-  Corinne Luxembourg, géographe, maître de conférences à l’Université d’Artois, auteure du livre : « Pour une ville habitable, de l’espace-temps comme enjeu démocratique », Le Temps des Cerises, 2015.
-  Laurent Devisme, urbaniste, professeur à l’Ecole Nationale Supérieure d’Architecture de Nantes, co-auteur de : Nantes, petite et grande fabrique urbaine (dir.), Parenthèses, 2009.

Débat animé par : Jean-Yves Martin, docteur en géographe, co-auteur de « Sauve qui peut la ville », l’Harmattan, 2011, et « Agir avec Henri Lefebvre », Chronique Sociale, Lyon. 2015 (dir. Hugues Lethierry).