"Demain les territoires" de Martin Vanier

Capitalisme réticulaire et espace politique

Lundi 23 novembre 2015, par Jean-Yves Martin // Territoires

Ce nouvel essai du géographe Martin Vanier fait suite à celui intitulé « Le pouvoir des territoires, essai sur l’interterritorialité » publié en 2008. Aujourd’hui, il estime que le paradigme territorial est devenu depuis envahissant, un « étendard commode aux couleurs multiples, qui convient à toutes les familles politiques, tous les mouvements sociaux, toutes les revendications, des plus archaïques aux plus novatrices » (p.9)

Un dépassement du principe territorial

Cet essai est motivé par le constat suivant, jugé dérangeant : « c’est au moment où la société française et son espace s’inscrivent moins que jamais dans des territoires, que s’est le plus déployée l’idéologie territoriale, dans toute sa diversité et ses ambiguïtés » (p.11). Un handicap dans la compréhension de la manière dont la société française habite ses territoires, autrement dit ses spatialités - mais est-ce la même chose ? - malgré leur complexité contemporaine. Mais, territorialités et spatialités, est-ce bien la même chose ? Devant l’impasse territoriale, il faudrait donc commencer par rappeler - en s’excusant d’un « truisme » qui n’aurait échappé à personne - que « la société française, comme toutes les sociétés des pays développées, est une société de et en réseaux » (p.13).

Cependant, il est vrai que « le monde politique, celui des partis, des militants, des élus, et des positions de pouvoir à partir desquelles ils agissent, est, en France, un monde ultra-territorial » (p.14). Une spécificité très française, berceau historique du modèle jacobin de l’Etat-nation, où le (singulier) territoire est avant tout national. Il y reste, par conséquent, profondément ancré que la politique ne peut émaner que du territoire, faisant de la France une République de territoires, et même une « République de fiefs » (p.15). Le territoire serait pourtant triplement dépassé, et même outrepassé : socialement, politiquement et économiquement, même si le fait territorial résiste à travers principes, références et représentations.

Cet essai s’organise en deux temps. Le premier vise à montrer l’épuisement ou le débordement du principe territorial dans la France contemporaine. Le second cherche à éclairer et justifier de nouvelles pistes susceptibles de régénérer ce principe à travers celui qui a pris le dessus : le principe réticulaire. « L’outre-passement, ou dépassement, des territoires n’est pas leur disparition. Il faut voir le vif sous le mort, c’est-à-dire ce qu’il advient de l’entrelacement des deux logiques territoriale et réticulaire ».

Trois registres pour trois désarrois

Comment dépasser la contradiction entre ces deux systèmes : de plus en plus de références territoriales et de plus en plus de réalités réticulaires et qu’en sortira-t-il ? L’objectif de cet essai est d’explorer des pistes de réponses selon trois registres :
-  celui de la démocratie dans une République des réseaux (pas seulement sociaux) ;
-  celui de l’action publique, partant de cette césure : « alors que toutes les collectivités affichent leurs politiques territoriales et cherchent l’efficacité de l’action publique dans le principe de territorialisation, bien peu revendiquent ou affirment leur politique des réseaux, laquelle appelle forcément de sortir de chaque territoire considéré » (p.23)
-  et celui de la pensée aménagiste. De nouveaux concepts et principes aménagistes devraient être mis en discussion : la réciprocité, la réversibilité, la réticulation.

Le territoire, au singulier comme au pluriel, après avoir été longtemps l’objet de rassemblement, d’unité et de conviction, est devenu source de désarroi. Le grand débordement du principe territorial dans le rapport société / territoire est à l’origine de trois désarrois :
-  Désarroi 1 : celui du duo urbain/rural, dont la clarté, comme fait à la fois morphologique (en termes de démographie) et fonctionnel (en termes de flux de mobilité) n’est plus au rendez-vous. Les chiffres ne parlent plus : ni la catégorie urbain, ni la catégorie rural ne représentent plus l’unité de sens qui était jusqu’alors leur force, qu’il s’agisse de population ou d’espace géographique, et pour rendre compte du fait urbain hégémonique, sans faire disparaître pour autant son alternative rurale (p.39).
-  Désarroi 2 : le territoire comme garant des services collectifs.
-  Désarroi 3 : celui de la place réservée aux plus vulnérables « qui s’accrochent au territoire » : « l’exclusion, réelle ou relative, mais vécue comme telle, génère des réflexes de reterritorialisation, à des échelles de plus en plus fines, et dans une réfutation de plus en plus explicite de ce système qui exclut » (p.53).

Au-delà du désarroi territorial, le sens annoncé de cet essai est de montrer la puissance des réseaux qui travaillent la société française, et le potentiel de transformation sociale qui serait le leur.

Grosse fatigue pour la politique dans les territoires

On y trouve trois figures de l’épuisement (1 - la quête de la bonne taille ; 2 - la simplification et 3 – la compensation) qui débouchent sur un condensé : l’érosion démocratique caractérisée par l’abstention – oubliant le vote d’extrême droite, et les votes nuls et blancs – et par l’obsolescence accélérée des promesses de la démocratie participative : « ce n’est pas là que se réinvente la démocratie, ni à partir de là que se rétablit l’indispensable lien de confiance entre élus et citoyens » (p.101).

Même territorialisée, la démocratie participative s’enfonce inexorablement - selon la judicieuse expression de Jean Viard - dans la « démocratie du sommeil ». L’auteur pense pourtant que l’épuisement démocratique du territoire, même s’il est grave, n’est pas définitif. « Les épuisements politiques et citoyens n’évacuent pas la nécessité du territoire. Ils appellent une régénérescence que seule la reconnaissance de ses dimensions réticulaires peut permettre ». Question : est-ce le bon et le seul angle possible ?

L’auteur choisit donc de parler de capitalisme réticulaire, plutôt, reconnaît-il, que par exemple d’économie d’archipel (Veltz, dès 1996, et non pas en 2008 comme indiqué), ou de capitalisme urbain comme David Harvey dès 1985 (C’était avant qu’il ne se rallie sans restriction au Droit à la Ville d’Henri Lefebvre [1], comme moteur actuel des « Villes Rebelles » [ 2012]). Il privilégie donc une approche réticulaire, tout en indiquant pourtant qu’elle a toujours été depuis Manuel Castells (Le pouvoir de l’identité, 1996) « un sac à métaphores », avec le risque avéré d’un « trop plein d’emplois entraînant le vide en compréhension » (Pierre Musso).

Mais, ce qui justifierait néanmoins cette approche réticulaire, c’est qu’on serait depuis passé « d’un capitalisme d’infrastructure de réseau à un capitalisme de services en réseau. Les perspectives de ville durable et de ville intelligente » ne lui ayant pas échappées. D’ores et déjà, il s’est créé des oligopoles du capitalisme réticulaire à la française dans les domaines de l’eau et des transports notamment, et tout annonce une extension du domaine de ce capitalisme réticulaire, avec, entre autres, les nouveaux marchés du (développement) durable et de l’aménagement numérique. Les ex-monopoles d’Etat, comme EDF, SNCF et les ex-PTT sont eux-mêmes en quête de territoires réticulés. Ce n’est pas sans conséquence, à commencer par l’anesthésie des réseaux, au prétexte « qu’on a plus besoin du territoire, et en somme du politique, pour donner droit aux réseaux d’organiser la grande question économique et sociale contemporaine, celles des services » (p.156)

Questions d’épistémologie : mais qu’est-ce donc qu’un territoire ?

Le principe territorial trop fait l’objet d’un engouement discursif qui - à l’instar du « durable », plus performant cependant – traduit sa générosité sémantique et la variété des intérêts qui le revendiquent. Au-delà du vocabulaire, il appelle et nécessite cependant des réponses à certaines questions épistémologiques, qui sont, pour la géographie, des questions scientifiques, « au sens où elles interrogent les catégories qu’on se donne à un moment donné pour rendre le monde intelligible » (p.11)

A la question : Qu’est-ce qu’un territoire ?, Martin Vanier répond avec justesse qu’il est une construction sociale qui « relève toujours d’une appropriation par un groupe humain (une famille, une communauté, une société locale, un peuple) de l’espace auquel elle s’identifie ». Mais pourquoi pas alors, tout aussi bien, d’un individu, et d’une classe, ou d’une fraction de classe ? Ce qui n’entache pas cette définition, impeccable : «  Un territoire est un espace approprié, sous de multiples formes matérielles et immatérielles, donc inséparablement une réalité spatiale, à savoir l’étendue concernée et sa géographie, et une réalité sociale, à savoir le groupe concerné et les relations qu’il tisse à travers sa territorialité, y compris le cas échéant les relations politiques qui participent à la création d’une nation  ». Malgré le signe final de la prégnance bien française de l’Etat-nation, cette définition pointe bien le face-à-face espace géographique et territoire social. Le rôle clé de l’appropriation du premier (espace géographique) qui conduit au second (territoire social), souligne, mais seulement en creux non-explicite, que s’il y a bien appropriation, c’est qu’il peut aussi y avoir, préalablement ou conjointement, désappropriation, sous diverses formes possibles : exclusion, relégation, ségrégation, etc. La dialectique espace-territoire est éminemment contradictoire, et peut devenir conflictuelle.

Quant à ses structures, aucune représentation de l’espace géographique, ni aucune de ses formes, ne peut certes échapper, comme l’indique l’auteur, aux structures élémentaires que sont les surfaces (aires), les lignes et les points. Toute représentation qui permet de considérer un espace géographique est, bien évidemment, faite de surfaces, de lignes et de point, et de leurs combinaisons multiples en déclinaisons variées. En clair, « tout espace géographique est fait de territoires (surfaces), de réseaux (lignes) et de lieux (points). Sans aucune possibilité d’aborder un espace géographique, quel qu’il soit, « en faisant l’impasse sur une de ses trois dimensions que sont celles du territoire, celle du réseau, et celle du lieu. Quels que soient l’époque et le contexte, l’espace géographique est toujours un agencement de territoires, de réseaux et de lieux » (p.20-21) Ce serait donc « une ineptie de penser l’espace en excluant l’une ou l’autre de ses trois structures : le territoire, le réseau, le lieu » (p.105).

Par conséquent, le territoire lui-même ne saurait donc se réduire, c’est suggéré par l’auteur, à une surface (ou aire, zone, périmètre) comme certaines formules le donnent à penser ici. Espace produit et construit, plus ou moins approprié socialement en un territoire, il est, et quelle qu’en soit l’échelle, tout à la fois surface et réseau d’axes convergents vers des pôles. Et l’appropriation d’un territoire, passe immanquablement par ces trois composantes, à la fois élémentaires et fondamentales.

Ici, l’approche sélective à travers seulement certaines formes d’un « système spatial » - réseau en axes et points - et par rejet d’une approche territoriale faillie, flirte nettement avec une analyse systémique et structuraliste, formelle et a-dialectique. Elle écarte du même coup toute éventualité d’une mise à jour d’une approche plus sociale, restant en même temps territoriale, socioterritoriale donc.

- Espace géographique (produit) Territoire(approprié)
Surfaces Aires Zone (région, périmètre…)
Lignes Axes Réseau
Points Pôles et/ou "hubs " Lieux (endroits)
Type d’approche Approche structuraliste Approche territoriale


Quelques pistes pour revisiter la figure territoriale

En résumé, selon Martin Vanier, on aurait donc, « d’un côté, le monde des territoires : territoires épuisés, territoires débordés, territoires outrepassés, mais territoires revendiqués et toujours vivants des aspirations et représentations sociales (…). De l’autre, le monde des réseaux, omniprésents et profus, mais politiquement anesthésiés par un capitalisme privé autant que public qui y joue sa destinée » (p.159).

Au-delà du désarroi territorial multiforme, le but affiché de son essai est de montrer la puissance des réseaux qui travaillent la société française, et le potentiel de transformation sociale qui serait le leur. Ce qui justifierait une telle approche "réticulaire" (à travers les réseaux), c’est qu’on serait passé "d’un capitalisme d’infrastructure de réseau à un capitalisme de services en réseau. Les perspectives de ville durable et de ville intelligente" ne lui ayant pas échappées. D’ores et déjà, il s’est créé des oligopoles du capitalisme à la française dans les domaines de l’eau et des transports notamment, et tout semble annoncer une extension du domaine du capitalisme réticulaire, avec les nouveaux marchés du (développement) durable, et de l’aménagement numérique. Les ex-monopoles d’Etat, comme EDF, SNCF et les ex-PTT sont eux-mêmes en quête de territoires réticulés.

Les pistes proposées in fine, au nom de l’hybridation des territoires, consistent à revisiter d’abord le rôle et les formes de la démocratie locale - au-delà "des passions recuites des découpages et redécoupages" - par une politique interterritoriale des réseaux ; pour une démocratie contributive de production solidaire des services et/ou des biens communs dans le cadre d’une économie mutualiste et coopérative ; par l’extension du principe électoral à l’espace des réseaux sous des modalités qui restent à préciser, et en reconsidérant "l’intercommunalité des tuyaux", un vrai problème étant que "les acteurs territoriaux, les élus, les citoyens, se privent de la richesse politique de ces enjeux et de ces choix, en les laissant assumer par des instances techniques ou économiques peu connues et plutôt confinées". Pour l’auteur, "y remettre de la politique (...) c’est y remettre de la délibération, du débat démocratique sur les grands choix, de l’engagement, des mandats, des procédures de contrôle et d’arbitrage". Dont acte.

Quant aux pistes pour une nouvelle pensée aménagiste, elles passent, selon Martin Vanier, par le management de l’espace des flux et celui des temps de l’espace. Corriger les déficits de la gouvernance interterritoriale actuelle par un nouveau management de la pensée aménagiste pour demain, on peut cependant en concevoir quelques doutes.

Le tout reposant sur ces nouveaux principes : scalabilité, réciprocité, interterritorialité, réticularité, hybridité, dont le vocabulaire - l’auteur le concède - reste, on le voit bien, "trop conceptuel encore". D’autant, reconnait-il, que la perspective interterritoriale décrite dans son précédent essai "n’a pas été, pour le moment, significativement investie".

Prudent, il annonce finalement que si dans le paradigme territorial, la dynamique réticulaire peine à répondre aux urgences et désarrois du moment, il restera encore la promesse des lieux, autre "parent pauvre d’une pensée politique de l’espace". Car si "le pouvoir des territoires tient l’espace, la puissance des réseaux la traverse, mais quid des lieux où l’un et l’autre se cristallisent ?" Alors, rendez-vous peut-être dans quelques années, pour un troisième essai qui pourra alors s’intituler : "demain le pouvoir des lieux". Mais ne sera-ce pas alors trop tard, vue l’urgence ?

Quatrième de couverture

Territoires ! Qui n’a pas remarqué le pouvoir de ce mot aujourd’hui dans la société française ? En une génération, celle de la décentralisation et de la mondialisation, tout est devenu territorial : les problèmes, les solutions, les principes et les idéaux collectifs.
Dans le même temps, la société, ses organisations, ses activités et pratiques n’ont jamais été autant de réseaux et en réseaux. Les opérateurs de réseaux, publics ou privés, contrôlent une part croissante du fonctionnement des territoires et de leurs collectivités publiques. Les territoires sont débordés et leur efficacité politique s’épuise.
Entre pouvoir des territoires et puissance des réseaux, cet essai tente une relecture de l’espace politique de la société bousculée par le capitalisme réticulaire. Il propose de favoriser l’hybridation des réseaux et des territoires dans la pensée aménagiste, dans les collectivités territoriales elles-mêmes et dans l’exercice de la démocratie.

Martin Vanier est géographe, professeur à l’université de Grenoble et consultant auprès des collectivités locales au sein de la coopérative Acadie. Il a publié une dizaine d’ouvrages, dont Le pouvoir des territoires. Essai sur l’interterritorialité (Economica-Anthropos, 2e édition 2010).

Martin Vanier, Demain les territoires, capitalisme réticulaire et espace politique , Ed. Hermann, Paris, 2015, 215 pages, 21€.

P.-S.

Une recension reprise en partie sur le site des Editions Hermann