La crise actuelle du modèle urbain brésilien

Vendredi 4 décembre 2015, par Jean-Yves Martin // Radicalité

Dans son livre De que lado você está ? – De quel côté êtes-vous ? - Guilherme Boulos, offre une série de réflexions sur la conjoncture politique et urbaine au Brésil en 2015.

Professeur de philosophie, spécialisé en psychanalyse, et, par ailleurs, militant du Front de résistance urbaine, dirigeant du Mouvement des travailleurs sans-toit (MTST), G.Boulos écrit chaque semaine dans un blog sur le site du grand journal Folha de São Paulo , une chronique sur les questions urbaines et de politique nationale brésiliennes. Il associe la légitimité de quelqu’un qui vit au jour le jour les occupations et les expulsions, à la réflexion théorique et académique de sa formation de philosophe.

Les 42 textes réunis ici, publiés pour la plupart dans Folha de São Paulo , entre juin 2014 et avril 2015, sont organisés en trois parties. La première,"baril de poudre" traite de la question urbaine et de ses conflits : logement, transport, eau, violences policières et des mouvements sociaux de résistance. La seconde, "mèches", est consacrée aux thèmes de la conjoncture politique : la crise du PT (parti des travailleurs), le climat de tension sociale et la poussée conservatrice. La troisième – "artillerie" - est une galerie de portraits polémiques des figures les plus caractéristiques de la pensée de droite brésilienne.

Le fil conducteur est la crise du modèle politique et social - que le politiste André Singer appelle le “lulisme” [1] - qui tourne actuellement à la conflagration. Ce modèle petiste [2] se basait sur trois grands piliers : sur la croissance économique comme facteur de base pour le gagnant-gagnant ; sur la gouvernance conservatrice, pour s’assurer l’appui politique des forces les plus rétrogrades ; et sur la pacification des mobilisations sociales, par la répression et la criminalisation - comme gage du pacte politique. Aucune de ces trois conditions n’est plus solide aujourd’hui. L’économie traverse une très mauvaise passe, entrant dans une période de récession. La gouvernabilité explose, comme résultat de la perte du soutien social du gouvernement Dilma. Et cette perte de popularité (de 80% à 10% !) se traduit dans les rues par de larges mobilisations, signes de re-polarisation politique.

Les métropoles brésiliennes se sont transformées, ces dernières années, en véritables fabriques de sans-toit. Même avec le programme gouvernemental “Ma maison Ma vie” ( Minha casa, Minha vida ), le plus vaste programme de logement populaire de l’histoire du pays, le déficit d’habitations augmente, à cause de l’explosion du montant des loyers. Les villes brésiliennes synthétisent donc les contradictions du modèle et les limites de son prétendu “gagnant-gagnant”. Les conflits urbains ont forcé leur entrée à l’agenda politique. Jamais autant auparavant, le secteur de la construction et du marché immobilier n’avait reçu tant d’investissements, publics et privés, au Brésil. Mais ils finissent par accentuer un modèle de ville ségrégatif : riches et classes moyennes au centre, pauvres rejetés dans des périphéries de plus en plus lointaines et délaissées, avec des murs réels et symboliques, marquant l’intolérance des élites à vivre ensemble avec les plus défavorisés.

Les villes deviennent ainsi des barils de poudre, prêtes à exploser. Le consensus montre de plus en plus de fissures, avec l’insistance des luttes de classes à émerger. Ce n’est pas par hasard si les mobilisations de juin 2013 ont eu lieu à partir de la flambée des tarifs de la mobilité urbaine, un des éléments les plus explosifs de ce baril de poudre que sont devenues les villes brésiliennes.

Guilherme Boulos, De que lado você esta ? Reflexões sobre a conjuntura política e urbana no Brasil , Ed. Boitempo, 2015

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