"La ville durable controversée"

Critique du développement durable dans les dynamiques urbaines

Lundi 11 janvier 2016, par Jean-Yves Martin // Territoires

Cet ouvrage collectif interroge les usages de la matrice du développement durable dans les espaces urbains. Il rassemble les travaux de recherches qui, dans leur diversité, ont en commun de prendre au sérieux les critiques formulées par les acteurs eux-mêmes, saisis dans ce qui les lie à leurs milieux et leurs formes de vie. Ces critiques de la « ville durable », énoncée publiquement comme un « bien en soi », sont soumises à de multiples épreuves. Quelles prises faut-il construire pour donner une portée à ces mouvements critiques qui naissent au cœur des expériences et des pratiques urbaines les plus ordinaires ?

Une critique du développement durable dans les dynamiques urbaines

L’ouvrage part de ce questionnement : Peut-on (et doit-on) critiquer le développement durable ? Sur quels appuis reposent les critiques qui lui sont faites ? Et que peut-on construire à partir de ces critiques ?

Force est de constater que le « développement durable » (ou « soutenable » pour les institutions internationales) sature littéralement les représentations et l’argumentation développées par les acteurs publics et privés qui ont en charge notre espace quotidien, ses flux, ses aménagements et transformations. Les institutions scientifiques qui travaillent sur le phénomène urbain y ont vu une formidable opportunité et se sont appropriés la grammaire de la durabilité pour promouvoir leur capacité d’expertise auprès de tous les autres acteurs de l’urbain.

La démarche des auteurs de l’ouvrage – issu d’un colloque de février 2012 à l’Ecole d’Architecture Paris Val de Seine – vise « à élargir le spectre de la critique du développement durable, en prenant au sérieux l’ensemble des plaintes ou des résistances, de récriminations ou des contestations menées par tout un chacun lorsqu’il refuse de se séparer de sa seconde voiture, de baisser la température de son logement, de s’approvisionner dans un magasin bio ou de céder son jardin pour un aménagement à réaliser au nom d’un intérêt public supérieur ».

Aujourd’hui, la finalité environnementale est devenue un des critères majeurs de la responsabilité publique. Il représente un bien moral, voire moralisateur, posé certes comme partageable, mais surtout hors de toute critique possible. Dans le même temps, il déplace toute l’attention des inégalités sociales vers les seules inégalités écologiques.

Il est cependant de plus en plus remis en cause comme instrument d’autocontrôle, ainsi que de surveillance et d’orientation des conduites qui relevaient jusque-là du domaine privé et des différences culturelles. Il tente de régler les conduites en inventant de nouvelles « bonnes » pratiques de responsabilité sociale, à tel point que la possibilité de l’indifférence ou de la négation du développement durable est occultée, le citoyen étant conçu comme « une personne censée écouter ce qui lui est dit et tenir compte de ce qui lui est conseillé, censée se comporter comme un contributeur actif au projet collectif qui lui est proposé sous l’étiquette du développement durable ». Il est devenu « un instrument de gouvernement qui permet aux institutions de montrer du doigt les populations au quotidien, condamnées à porter la pierre d’une culpabilité inextinguible ».

Cette « discipline du minuscule » n’a pas de fin, chaque petit geste portant en germe une faute potentielle. L’inflation des normes, consignes, indicateurs… caractéristique de ces approches témoigne de l’importance grandissante des technologie de gouvernement du changement dans cette mise en ordre des populations.

Mais, pour les auteurs, on néglige ainsi trop « la diversité des acteurs et des populations qui contribuent déjà activement et seront décisifs pour inverser les orientations lourdes ayant conduit à l’épuisement économique, social et environnemental que nous connaissons ».

Après une première partie théorique définissant une place pour la critique dans le développement durable, la deuxième partie montre l’élaboration des prises de la critique sur des terrains français et internationaux, tendus entre géopolitiques urbaines et politiques locales. La troisième partie, quant à elle, trace les contours de résistances ordinaires ou singulières, alternatives à la gouvernementalité par le développement durable

Jérôme Boissonade (dir.), La ville durable controversée, les dynamiques urbaines dans le mouvement critique, Ed. Pétra, mars 2015, 488 p., 32€.

Présentation de l’éditeur

Les projets urbains qui invoquent la « ville durable » sont-ils à la hauteur des enjeux contemporains ? La promesse d’éco-quartiers montrant la voie d’une « transition écologique » répond-elle aux préoccupations économiques, sociales et environnementales portées notamment par de multiples acteurs de la société civile ?

Les « éco-techniques », proposées pour donner un vernis écologique aux bâtiments, peuvent-elles inverser les conséquences négatives du régime de développement dominant ? Le greenwashing des projets urbains est-il une dérive de la « ville durable » ou une conséquence logique ? Dans les discours, il s’agit encore et toujours de changer les comportements par une pédagogie des « petits gestes » auxquels chacun doit prêter attention, jusque dans sa salle de bains. Un tel gouvernement des conduites peut-il susciter l’adhésion des « simples citoyens » ? Les dispositifs de débat public qui accompagnent les projets d’aménagement sont-ils à la mesure des enjeux démocratiques posés par ces projets ?

Le livre ouvre une discussion théorique et pragmatique sur la place de la critique dans le développement durable. Il explore la fabrique des prises de la critique, en s’appuyant sur des enquêtes dont les terrains sont français et internationaux, tendus entre géo-politiques urbaines et politiques locales. Inspiré par l’anthropologie et la sociologie de la perception, l’ouvrage réinsère la question politique dans les agencements pratiques que vivent les personnes et les groupes, traçant les contours de résistances ordinaires, ou parfois très singulières, qui échappent aux instruments d’une gouvernementalité verticale par la ville durable.

Jérôme Boissonade (dir.), Pierre-Arnaud Barthel, Caroline Barthelemy, Christophe Beaurain, Christophe Beslay, Valérie Clerc, Ludivine Damay, Miguel Donate Sastre, Rémi Eliçabe, Guillaume Faburel, Philippe Genestier, Romain Gournet, Amandine Guilbert, Anne-Sophie Haeringer, Caroline Lejeune, Marie-Hélène Lizée, Raul Marquez Porras, Laetitia Overney, Eric Pautard, Pascal Philifert, Hélène Reigner, Camille Roche, Pablo Romero Naguera, Delphine Varlet, Bruno Villalba, Marie-Christine Zelem

La ville durable controversée : les dynamiques urbaines dans le mouvement critique
Éditions : Éditions PETRA - Collection : Pragmatismes
486 p., 2015.
ISBN 978-2-84743-097-4