Une sociologie nouvelle des “classes populaires”

Un Huma café au Lieu Unique avec Marie Cartier

Lundi 4 avril 2016, par Jean-Yves Martin // Radicalité

Après avoir occupé une place de premier plan dans la sociologie en France, “la classe ouvrière” a disparu de ses travaux contemporains ? Dans quelle mesure “les classes populaires” ont-elles pris cette place laissée vacante ? A l’Huma café du 18 mars au Lieu Unique, la sociologue Marie Cartier, maître de conférence, chercheuse au CENS (Centre nantais de sociologie) a présenté, chapitre par chapitre, le contenu de l’ouvrage collectif Sociologie des classes populaires contemporaines, un manuel universitaire aux nombreuses références, offrant un riche index des auteurs.

Le chapitre 1 souligne le glissement qui s’est opéré en sociologie de l’étude de la “classe ouvrière” à celle des “classes populaires”. Les enjeux et débats liés à l’usage de cette notion engagent cependant à réfléchir à l’unité ou à la diversité des groupes qu’elle recouvre. Le chapitre 2 dessine un “portrait de classe” à partir des données statistiques, notamment les CSP de l’INSEE, visant à établir des traits communs aux ouvriers et employés qui constituent les classes populaires. Le chapitre 3 décrit la condition sociale et professionnelle des ouvriers et des employé(e)s, en l’occurrence principalement des hommes pour les premiers et des femmes pour les secondes.

Le chapitre 4 analyse les processus de transmission du statut social hors de la sphère professionnelle, à travers les relations familiales, les rapports de genre, le rôle de l’entre-soi à l’échelle locale et celui de la distance à l’école, dans le maintien de modes de vie spécifiques. Le chapitre 5 est consacré aux pratiques culturelles et de loisirs, entre domination et autonomie, définissant une “culture populaire” actuelle.

Le chapitre 6 souligne l’ambivalence du rapport aux institutions, leur action, notamment sociale, étant un facteur de fragmentation et de clivage internes. Le dernier chapitre traite des rapports à la politique depuis la fin de la classe ouvrière, pour comprendre l’ampleur du retrait électoral et militant en milieu populaire. Comment analyser les formes de mobilisations qui s’y observent néanmoins, que ce soit au travail ou dans l’espace résidentiel ?

Dans le débat, Marie Cartier a souligné combien la notion de “classes populaires” est à la fois familière et perturbante. Deux ouvrages précurseurs ont contribué à promouvoir “les classes populaires” contre l’ouvriérisme : La culture du pauvre de Richard Hoggart, une ethnographie de la culture populaire (1970), et La distinction de Pierre Bourdieu, publié en 1979, traitant, entre autres, de l’habitus populaire dans l’espace des styles de vie.

Marie Cartier a évoqué également Michel Verret, sociologue nantais créateur du LERSCO (Laboratoire d’études et de recherches sociologiques sur la classe ouvrière) et son grand tryptique sur les ouvriers : L’espace ouvrier (1979), Le travail ouvrier (1982), et La culture ouvrière (1988). La sociologie académique contemporaine se réfère, selon elle, davantage à Max Weber ou à Pierre Bourdieu qu’à Marx, ce dernier ne figurant d’ailleurs pas dans l’index des auteurs de l’ouvrage. Elle a rendu cependant hommage, par deux fois, aux “ouvrages historiques” de Marx (allusion aux “Luttes de classes en France” et au “18 brumaire de Louis Bonaparte”), rappelant, au passage, la distinction introduite par lui, toujours utile, entre “classe en soi” et “classe pour soi”, mais qui ne vaut guère pour les classes populaires contemporaines. Dans les enquêtes questionnant le sentiment d’appartenance à des groupes sociaux, c’est plutôt aux classes moyennes que la plupart des individus s’identifient, qu’ils soient cadres, employés ou même ouvriers. Véritable déni d’identité sociale et obstacle réel à une remobilisation socio-politique par et pour soi-même.

Marie Cartier et alii, Sociologie des classes populaires contemporaines, Coll. U, A.Colin, 2015, 363 p., 34 €.

P.-S.

Chronique également publiée dans Les Nouvelles de Loire-Atlantique n°1003 du 11 avril 2016 et dans le Bulletin de l’association des Amis de l’Humanité.