La Bataille de Savenay (22-23 décembre 1793)

Essai d’historiographie locale

Dimanche 22 décembre 2013, par Jean-Yves Martin // Histoire

On commémore donc la Bataille de Savenay des 22-23 décembre 1793. Unique événement local de portée national, elle est assurément peu citée et analysée dans la pourtant riche historiographie savante et universitaire de la Révolution française, et sans qu’on y entre dans un récit précis avec tous les détails de son déroulement.
Par contre, elle est l’objet d’un intérêt récurrent de l’histoire locale, mais à partir d’une présentation qui se voudrait de chronique purement factuelle, et sans rechercher une quelconque prise en considération des fondements idéologiques et politiques sur lesquels repose habituellement son inscription dans la Révolution, les Guerres de Vendée, voire la Virée de Galerne dont elle constitue pourtant le point final tragique.

Ces non-dits méritent examen, un effort d’historiographie plus que jamais nécessaire aujourd’hui. Il ne s’agit donc pas de compiler un énième récit de la Bataille de Savenay, que de considérer les diverses manières dont les auteurs, érudits et historiens locaux, l’ont abordée, selon quelles sources, selon la question posée par Marc Bloch, Apologie pour l’histoire ou Métier d’Historien (1949) : comment et pourquoi fait-on de l’histoire ? Pour l’heure nous nous en tiendrons à un essai d’historiographie locale, quitte à l’élargir ensuite au plan national (Michelet, Jaures…) et à d’autres publications locales.

François Ledoux (1875)

Ce serait fausser la perspective que de ramener la bataille de Savenay à un événement local, alors qu’il s’agit d’un tournant essentiel dans une guerre civile nationale qui fit, selon l’estimation de François Ledoux, historien savenaisien : « la bataille de Savenay terminait une guerre civile qui avait coûté à la République 200.000 hommes », et pas seulement dans les rangs vendéens. Son ouvrage, édité en 1875, reste le plus important de l’historiographie savenaisienne - en volume, comme en qualité. Cette "Histoire de Savenay" – rééditée en 1991 en fac-similé - est un classique. Mais son travail s’arrête à la date précoce du 28 février 1848, au moment de la mise en place de la Seconde République (La couverture de la réédition n’a donc rien à voir avec le contenu du livre).

A vrai dire, dès 1860, ce magistrat, ancien maire bonapartiste de Savenay dans les années 1850, avait été définitivement renvoyé à ses chères études historiques au moment du tournant de l’Empire autoritaire à l’Empire libéral. S’il laisse, dans sa conclusion, le soin à d’autres de poursuivre son travail est-ce vraiment faute de temps, ou plutôt recul devant l’obstacle d’une période (1848-1970) où il fut lui même très impliqué en tant que conseiller municipal, puis adjoint (1847-1848) et, enfin, maire de Savenay (1850-1960) ?

Quoi qu’il en soit, son travail mérite toujours l’estime qu’on peut encore lui porter, même s’il arrête donc sa chronique dès février 1848. Un peu trop modeste, il conclut ainsi son ouvrage : "Nous nous sommes attaché à reproduire, avec la plus grande impartialité, les faits qui se sont succédés dans notre modeste cité. Peut-être nous reprochera-t-on d’avoir été trop annaliste et pas assez historien ? A cela nous avons une réponse bien simple : Savenay a peu vu d’événements susceptibles de produire soit un détail historique, soit des considérations morales ou politiques qui permissent au narrateur d’entrer dans des développements souvent indispensables, pour expliquer les faits principaux" (p.301).

En fait, il a visiblement beaucoup travaillé aux archives municipales certes, mais également départementales. La partie incontestablement la plus intéressante de son livre est celle qu’il consacre aux événements de la période révolutionnaire à Savenay. C’est ce chapitre 5 qui est, de loin, le plus copieux du livre (p.93 à 218). Il y cite, dans leur intégralité, de nombreux textes. Son récit de la Révolution à Savenay sort, en effet, de la compilation d’archives et de la chronique - où se confinent un peu trop les autres chapitres du livre - parce qu’il s’y appuie sur les témoignages directs de personnes ayant vécu les événements : "Nous nous sommes souvent entretenu avec des individus qui avaient fait partie du soulèvement du 12 mars" [1793], dit-il (p.157-158).
Bonapartiste, il ne répudie pas complètement l’héritage de la Révolution et s’efforce au contraire d’établir un récit équitable des événements qui opposèrent souvent violemment "bleus" et "blancs", ou "patriotes" et "brigands", comme on disait à l’époque. Il ne peut et ni ne veut encenser l’ancien régime monarchique, mais il ne peut non plus adhérer pleinement à la Révolution.

AREMORS (1988)

Dans un ouvrage publié en 1988, à la veille du bicentenaire de la Révolution, l’AREMORS de Saint-Nazaire consacrait tout un chapitre à la Bataille de Savenay. Fruit d’un travail collectif au sein de l’association, il avait pour auteurs deux historiens de formation et de métier, Alain Séveno, professeur d’histoire au collège Saint-Exupéry de Savenay, pour le récit détaillé de la bataille, et Jean-Yves Martin, professeur d’histoire au lycée Jacques Prévert de Savenay - par ailleurs coordinateur de l’ouvrage - sur la partie concernant la commission Bignon. Le tout repose sur un travail de consultation des références bibliographiques existantes à cette date et d’un travail approfondi aux archives départementales de Loire Atlantique.
Alain Séveno s’efforce de donner d’abord le rapport réaliste des forces en présence.
Certes l’armée vendéenne donne-t-elle « l’image du désordre et de la confusion. Généraux et soldats, cavaliers et fantassins formaient une masse compacte, un pêle-mêle d’armes, d’âges, de sexes au milieu des canons ». Les chiffres les plus divers sont proposés, souvent en fonction du camp choisi : les partisans des Royalistes les minorent pour atténuer le poids de la défaite, alors que les Républicains les amplifient, remarque l’auteur. Le District de Savenay dans son rapport après bataille les estimera à « 12 à 15000 rebelles des deux sexes ». Le commandement vendéen, après le départ de La Rochejacquelein et de Stofflet, est diminué et divisé, les jeunes aristocrates vendéens qui restent, se disputent la direction des dernières troupes, dont l’état est déplorable.

Quant aux Républicains, les troupes de l’Ouest ont bénéficié des changements politiques intervenus à Paris depuis Juin 93. « La victoire de la Montagne sur la Gironde, symbolisée par la création du Comité de Salut Public et la poussée des sans-culottes parisiens imposent des décisions militaires » explique l’auteur. Pour la jeune République, le péril n’est alors pas qu’à l’Ouest, avec le soulèvement vendéen et la Virée de Galerne. Il est à toutes les frontières et sur l’océan avec la flotte anglaise.

Une nouvelle armée, nombreuse, nationale, populaire s’élabore alors avec l’Amalgame et l’enrôlement associés à la Levée en Masse sans exception des célibataires de 18 à 25 ans. « Elle associe l’expérience de la ligne, l’enthousiasme et le civisme des volontaires et des requis permettant de supporter la médiocre situation des militaires et des combats difficiles ». A Blain, par exemple, les hommes restent en position toute la nuit, sous la pluie avant d’attaquer. Il en sera de même à Savenay, après une journée de marche forcée souligne A.Séveno. Mais jamais une aussi faible armée ne renferma autant d’officiers brillants : Marceau (général à 24 ans) et Kléber en sont les exemples. Avec la Terreur aux armées, le Comité de Salut public épure aussi le haut commandement. Il choisit des jeunes à l’autorité indiscutable, selon trois critères : mérite, audace, civisme.

Sur le déroulement de la bataille, après la veillée d’armes du 2 nivôse, le 3 nivôse (23 décembre), « dans un espace aussi restreint, il est rapidement difficile de bien cerner les différents mouvements des troupes » estime, à juste titre, l’auteur. Il convient de ne pas prendre pour argent comptant les récits issus des autobiographies des divers belligérants des deux camps. De même, la multiplication des plans et cartes ne sauraient faire de la bataille de Savenay un modèle de stratégie à la Napoléon, comme le temps en viendra plus tard, sur les grands champs de bataille européens.
Quant au bilan humain, A.Seveno juge que « le nombre élevé de 12.000 morts avancé par certains partisans de la cause royaliste est totalement erroné, exagéré ». Il cite le District de Savenay, qui, le 10 nivôse, estime « les pertes des rebelles à environ sept mille cinq cents individus tant hommes que femmes parmi lesquels beaucoup de ci-devant nobles et ci-devant prêtres ». Sur le plan militaire, cet échec est aussi celui de la stratégie royaliste. Il ouvre la porte à la chouannerie, car les problèmes sociaux en particulier demeurent, conclut l’historien.

La commission Bignon a été créée après la bataille du Mans. Elle siège successivement le 26 frimaire An II à Laval, les 29 et 30 frimaire à Châteaubriant, le 2 nivôse à Blain, et les 3,5 et 6 nivôse à Savenay, dans le Tribunal du District installé dans le bâtiment principal de l’ancien Couvent des Cordeliers. Elle y prononce 287 condamnations à mort le 3 nivôse, 188 le 5 et 185 le 6.

Les listes du greffe précisent la commune d’origine des condamnés, et montrent ainsi qu’ils viennent tous du Sud-Loire, principalement des environs de Cholet et de Bressuire. Il ne s’y trouve aucun condamné de Savenay et de ses environs.

Fernand Guériff (1988)

La même année, le livre "La bataille de Savenay dans la Révolution" de Fernand Guériff se présente avant tout comme un virulent pamphlet anti-révolutionnaire. Fernand Guériff , Nazairien se souvenant qu’il avait été élève instituteur à l’Ecole Normale de Savenay, s’est ainsi intéressé sur le tard à l’histoire de cette ville. Mais c’est pour tourner complètement le dos - et avec quel éclat - aux leçons de l’école républicaine. Qu’on en juge : "on veut faire croire aux Français que [la Révolution] fut un événement heureux les ayant sortis de la barbarie et libérés de l’oppression noble ou royale" (p.8). Or tout cela, affirme-t-il, ne serait en fait que le résultat de "l’aveuglement stupide d’historiens patentés" (p.9).

Quant à lui, F.Guériff ne recule pas devant ce genre d’affirmation : "la Révolution, organisée par et pour les bourgeois fut, en en même temps, malgré les apparences, dirigée contre la nation française dans ce qu’elle avait de traditionnel et d’immuable" (p.30). Or, - malgré tous les révisionnismes récents - il reste au contraire établi que la Révolution a été précisément l’acte fondateur de la "Grande Nation" française, qui servira ensuite de modèle de référence à tous les futurs États-Nations en Europe et dans le monde, jusqu’à nos jours.

Il est donc très étonnant que cet ancien instituteur de la "Laïque"- formé à l’Ecole Normale de Savenay - et par ailleurs musicologue reconnu - ait ainsi pu aussi bizarrement commettre le plus pro-vendéen des livres sur Savenay !...
Gabriel Jarnaud, ex-directeur du collège de Donges, résistant et militant SFIO bien connu de la Chapelle Launay expliquait, à l’occasion du bicentenaire de la bataille de Savenay combien il avait trouvé "hautement détestable", ce livre de Fernand Guériff. Il condamnait d’abord « l’insupportable profession de foi anti-républicaine » qui précède son récit. Ensuite, pour lui, si Guériff a voulu faire œuvre d’historien, « il n’en était pas capable », car explique-t-il « l’historien recherche d’abord la vérité des faits, les restes incontestables, récits, documents, reliques, pierres ou fossiles. Ensuite, s’il le désire, il dira ce qu’il pense ». Or, jugeait-il, « Guériff défend une thèse, accumule ce qui la soutient et ignore systématiquement ce qui la dessert ». Plus grave encore, « il s’aventure dans une révisionnisme à la Faurisson : Bara et Viala n’ont jamais existé » ! Ce ne seraient que « de purs produits de l’intoxication républicaine ». Enfin, la cause de tous les maux, de tous les crimes révolutionnaires, ne serait autre que la franc-maçonnerie !
Comment faire fond, sans autre restriction, sur une historiographie aussi gravement entachée de parti pris idéologique ? Mais on comprend mieux aussi qu’une telle approche soit aujourd’hui si volontiers relayée par le Souvenir vendéen

Souvenir Vendéen (1993)

Dans sa revue le Souvenir vendéen publie, en 1993, un article de Simome Loidreau, "SAVENAY : Honneur et grandeur des vaincus". Il y est d’abord reconnu que « La bataille de Savenay, qui eut lieu les 22 et 23 décembre 1793 est sans nul doute un des faits les plus importants de la Guerre de Vendée. Plus rien ne sera semblable ensuite. Avant, c’est la guerre ; après, ce n’est plus que la guérilla, des escarmouches, des coups de main sporadiques ». Ajoutant : « Savenay est, on le sait, la phase ultime de la Virée de Galerne. A moins de deux lieues de la Loire, tout près de la Vendée que par temps clair on aperçoit sur les hauteurs, elle vit en effet la fin de la Grande Armée Catholique et Royale. Ce fut un combat atroce, acharné, insensé ; les uns luttant pour une victoire qu’ils pensaient être définitive ; les autres, conscients à la fois de l’issue fatale mais aussi de la valeur indiscutable de leurs motivations, se battirent par honneur, et par charité envers les plus humbles qu’il fallait protéger ».

« "Il n’y a plus de Vendée" ont dit et répété les républicains après leur victoire. C’était à la fois vrai et faux » comme Simone Loidreau dit vouloir le montrer. Mais dans son article elle avoue n’avoir eu connaissance que de trois livres : celui de F.Ledoux, celui de Jean Rolland et celui de F.Guériff qu’elle a rencontré et dont elle reconnaît lui devoir bien des renseignements. D’où un récit, pas si purement événementiel que cela, qui aboutit à cette conclusion compassionnelle attendue : « Affamés, épuisés, souffrant du froid, de l’humidité, du manque d’hygiène, de maladies, ils luttèrent sans espoir, mais devinant que, bien que vaincus, la Vendée existait encore et qu’ils donneraient ainsi une leçon de dignité et de gloire à leurs pseudo vainqueurs ».

Références

- Marc Bloch, Apologie pour l’histoire ou Métier d’Historien, Cahiers des Annales n°3, 1949, Armand Colin.
- AREMORS, 1988, « La Bataille de Savenay », in : La Révolution à Saint-Nazaire et dans sa région 1789-1794, , p.212-235.
- F.Guériff, 1988, La bataille de Savenay dans la Révolution, éditions Jean-Marie Pierre, Le Pouliguen,.
- François Ledoux, 1875, Histoire de Savenay,Ed. Jules Allair Imprimeur-libraire Savenay, 1875, 325 p.
- Simone Loidreau, 1993, "SAVENAY : Honneur et grandeur des vaincus", in La Revue du Souvenir Vendéen, n°183, Juin 1993, Ed. du Choletais.