« Catastrophisme, administration du désastre et soumission durable »

de René Riesel et Jaime Semprun

Samedi 28 mai 2011, par Jean-Yves Martin // Apocalypse No !

Ce livre paru en 2008, n’a rien perdu dans son actualité depuis, bien au contraire. Il mérite d’être lu et médité, même s’il faut alors passer outre à certaines de ses caractéristiques.

Son côté hypercritique, de gauchistes post-soixante huitards - sans doute "situationnistes" - mais qui eux au moins, ont le grand mérité d’être restés fidèles « ce qu’il y a eut de plus véridiques dans la critique sociale », tout en cultivant le mythe des vertus des minorités agissantes : « l’action de quelques individus, ou de groupes humains très restreints, peut, avec un peu de chance, de rigueur, de volonté, avoir des conséquences incalculables ». Et cette propension à l’auto-citation, qui tourne vite au "nous vous l’avions bien dit".

Mais il a, heureusement, d’autres qualités. La sobriété de l’édition fait d’autant mieux ressortir la flamboyance du style, haletant et caustique, avec de longues phrases quasi proustiennes, dont on ne sait pas toujours quel sera leur point de chute, mais qui s’avèrent la plupart du temps faire mouche. D’où une lecture jubilatoire à la rencontre d’une thèse qui ne fait certes pas dans la "bien-pensance" écolo-consensuelle en vigueur. La plupart de ses promoteurs patentés en font les frais.

Sur le "catastrophisme"

Quel est devenu – si l’on en croit la bande-annonce projetée en boucle sur tous les écrans - notre "avenir officiel" ? Qu’il soit considéré « sous l’angle de la pénurie énergétique, du dérèglement climatique, de la démographie, des mouvements de populations, de l’empoisonnement et de la stérilisation du milieu, de l’artificialisation des êtres vivants – les rubriques du catastrophisme ne manquent pas, la réalité du désastre en cours (…) est désormais détaillée en permanence par les propagandes étatiques et médiatiques ». Avec « d’épouvantables tableaux d’une crise écologique totale, que brossent sous les angles les plus variés tant d’experts informés, dans tant de rapports, d’articles, d’émissions, de films et d’ouvrages, dont les données chiffrées sont diligemment mises à jour par les agences gouvernementales ou internationales et les ONG compétentes ».

L’essentiel de cet infernal catalogue des menaces passe ainsi pour être authentifié par "l’ensemble de la communauté scientifique", certifié par les Etats et les institutions internationales : « il se voit à la fois promu par les médias, enchantés d’avoir un cultiver un "marronnier" si fructifère, et consacré par l’investissement industriel dans le "développement durable" ».

Ce catastrophisme généralisé prend ainsi la forme de multiples écoles : l’école apocalyptique, dont le modèle reste celui de la conflagration nucléaire ; l’école du réchauffement climatique, qui bénéficie du plus constant soutien médiatique. Son scénario « permet de promouvoir tout un éventail de solutions qui en appellent à la fois à l’Etat, à l’industrie, à la discipline individuelle du consommateur, conscient et responsabilisé » ; l’école de l’épuisement physique des ressources naturelles : énergies fossiles, eau, terres arables, biodiversité, etc. ; l’école de l’empoisonnement, avec ses gros bataillons de "lanceurs d’alertes" plus ou moins fondées ; l’école du chaos qui met l’accent sur les risques de dislocation sociale et "géopolitique" consécutifs aux diverses menaces.

Sur l’"Administration du désastre"

En réponse aux menaces, elle vise à fabriquer le consensus, en habillant du nom de "prise de conscience écologique" ses propres opérations, visant la docilité à répéter les slogans et à se soumettre à ses injonctions et prescriptions. Les enfants sont la cible privilégiée de cette propagande, « eux qui devront faire la leçon à leurs parents comme les y ont dressés les spots télévisés (…) Instruits de ce que ceux-ci, les adultes en général, devront leur rendre compte de ce qu’ils auront fait pour préserver la planète qu »’ils recevront en héritage, ils ne se font pas faute d’exiger dès maintenant le respect des consignes. Ainsi formés à la citoyenneté militante, ils dénonceront à la police verte les manquements constatés chez leur proches ». A peine une extrapolation quand on lit le contenu de certaines brochures officielles.
Cette administration du désastre repose sur la bureaucratie des experts. « Née avec le développement de la planification, [elle]élabore pour l’ensemble des gestionnaires de la domination le langage commun et les représentations grâce auxquels ceux-ci comprennent et justifient leur propre activité. Par ses diagnostics et ses prospectives, formulés dans la novlangue du calcul rationnel, elle entretient l’illusion d’une maîtrise techno-scientifique des "problèmes". Sa vocation est de défendre le programme d’une survie intégralement administrée. C’est elle qui lance régulièrement alertes et mises en garde, comptant sur l’urgence qu’elle fait valoir pour être associée à la gestion de la domination ».

Le catastrophisme des experts « milite pour que chaque aspect de la vie, chaque détail de comportement, soit transformé en objet de contrôle étatique, encadré par des normes, des règles, des prescriptions. Chaque expert devenu catastrophiste se sait dépositaire d’un fragment de la vraie foi (…) conscient de représenter les intérêts supérieurs de la gestion collective, les impératifs de survie de la société de masse ».

Sur la "soumission durable"

Le rôle effectif du catastrophisme ambiant est avant tout de « créer des conditions d’insécurité, de précarité de tout, telles que seul un surcroît d’organisation, c’est à dire d’asservissement à la machine sociale, peut encore faire passer cet agrégat de terrifiantes certitudes pour un monde vivable ». Car, « les représentations catastrophistes massivement diffusées ne sont pas conçues pour faire renoncer à ce mode de vie si enviable, mais pour faire accepter les restrictions et aménagements qui permettront, espère-t-on, de les perpétuer ». Pour les auteurs, « en France, il est notable que la soumission apeurée prend une forme particulièrement pesante, quasi pathologique ». Il s’y opère l’installation d’une bureaucratie verte porteuse d’une projet de gestion durable du désastre. Mais, comme toute bureaucratie, elle ne peut obtenir qu’une parodie d’efficacité. « Pour l’heure, elle parvient, et là du moins avec une indéniable efficacité, à étouffer par la propagande et l’embrigadement toute tentative d’affirmer une critique sociale ».

Les « réfractaires qui refusent l’embrigadement dans l’Union sacrée », doivent « s’attendre à être traités comme en temps de guerre, comme des déserteurs et des saboteurs ». Pourtant, « le rôle de l’imagination théorique reste de discerner, dans le présent écrasé par la probabilité du pire, les diverses possibilités qui n’en demeurent pas moins ouvertes ».

Une lecture décapante, qui offre une analyse éclairante des "catastrophes" qui nous menacent, de leurs formes, contenus et significations.

René Riesel et Jaime Semprun, « Catastrophisme, administration du désastre et soumission durable », Editions de l’encyclopédie des nuisances, Paris, 2008, 130 p., 10 €.