Espace, différence, vie quotidienne

Une "nouvelle vague" anglo-saxonne de lectures lefebvriennes.

Samedi 19 avril 2008, par Jean-Yves Martin // Henri Lefebvre

Cet ouvrage attendu, ambitieux et passionnant, vise rien moins qu’à refonder les disciplines spatiales, tout aussi bien que la théorie critique. D’abord, en reliant la "spatiologie" de Lefebvre à ses apports à la pensée radicale. Ensuite, en comparant les influentes explorations anglo-américaines de l’œuvre avec celles plus traditionnelles en Europe, particulièrement en France et en Allemagne. Enfin, en proposant une nouvelle "troisième vague" de l’enseignement lefebvrien, allant au-delà aussi bien de la "politique économique" urbaine critique (D.Harvey) , que de ses appropriations "postmodernes" (E.Soja).

Ce faisant, en contribuant à redéfinir espace, temps, différence, urbanisation, État, échelle, colonisation et politiques radicales, il apporte des réponses percutantes aux questions contemporaines, qui justifient amplement l’effort, pour des lecteurs français, d’affronter et de surmonter la difficulté de la langue de l’édition anglo-américaine.

L’introduction, intitulée : « Sur la production d’Henri Lefebvre », constitue un vigoureux état critique des lieux de la pensée lefebvrienne dans le monde anglophone et germanophone.

Le corps de l’ouvrage comporte trois parties avec 15 chapitres :

- 1 - Dialectiques de l’espace et du temps : avec, notamment, une excellente mise au point de C.Schmid : « La théorie de la production de l’espace d’Henri Lefebvre : au-delà de la dialectique tri-dimensionnelle ».
- 2 - Rythmes de l’urbanisation et vie quotidienne : comportant des chapitres sur « Marxisme et vie quotidienne » de K.Goonewardena et sur « Henri Lefebvre et la vie quotidienne urbaine » de K.Ronneberger.
- 3 - Différence, hégémonie et droit à la ville : avec, entre autres, des contributions de S.Kipfer (« Comment Lefebvre urbanise-t-il Gramsci : hégémonie, vie quotidienne et différence ») et de N.Brenner (« La critique d’Henri Lefebvre de l’État productiviste »).

La conclusion porte, pour finir, sur la nécessité actuelle de « globaliser Lefebvre ? »

Une "troisième vague" de lectures lefebvriennes

Pour les auteurs [1], les écrits d’Henri Lefebvre sur la vie quotidienne et la ville ne doivent pas être compris simplement comme des extensions sociologiques de son œuvre intéressant seulement les spécialistes de l’"espace" : sociologues urbanistes, géographes, planificateurs et architectes. Ils souhaitent « démontrer que les écrits urbains et spatiaux de Lefebvre sont d’un intérêt plus général pour la théorie sociale et politique radicale » (p.4)

L’ouvrage entend ainsi constituer une « troisième constellation des lectures de Lefebvre » (p.12) qui aille au-delà des critiques « politico-économiques » de l’urbain de David Harvey et des « appropriations géographiques postmodernes » de Edward Soja. Selon C.Schmid, « alors que Lefebvre promeut le développement d’une large théorie de la production de l’espace, Harvey poursuit un projet plus étroit : l’économie politique de l’espace » (p.8). Quant à E.Soja, son approche très influente, est restée cependant partielle, provenant finalement de « sa décision de traiter Lefebvre comme un avant-coureur du postmodernisme, une stratégie commencée dans "Géographies Postmodernes" [1989] et poursuivie dans son "Troisième Espace" [1996] » (p.9). Mais, ces appropriations postmodernes et politico-économiques néoclassiques de Lefebvre ont échoué de façon patente à rendre justice à son œuvre qui tisse des liens entre espace, différence et vie quotidienne.

Pour les co-auteurs du présent livre, il devient désormais « possible de discerner dans [leurs] contributions les grandes lignes d’une troisième vague lefebvrienne » : « Nous pensons qu’il est possible d’identifier avec cet ouvrage une constellation perdue de l’enseignement de Lefebvre enracinée dans ses tentatives d’étendre les implications politiques explosives qui s’ensuivent des liens entre l’orientation particulière de la métaphilosophie et ses observations sur l’espace, le temps et l’urbain » (p.13).

Selon eux, c’est la polyrythmicité de la vie quotidienne qui pourrait de la sorte s’avérer explosive. Les notions lefebvriennes de " moment " et d’ " évènement " mettent en lumière des temporalités qui entrent en conflit avec le temps linéaire et répétitif, soit avec les habitudes réductrices de la vie quotidienne ou dans les intenses périodes de combat politique (p.15).

Globaliser Lefebvre ?

Les contributions de ce volume mettent en lumière la pertinence et l’actualité « des théorisations d’Henri Lefebvre non seulement sur l’espace, la différence, la vie quotidienne, mais sur le temps, la modernité, l’hégémonie, l’Etat, l’échelle, l’urbanisation, la pratique architecturale et la stratégie politique radicale » (p.286).
Avec ses notions multiscalaires de centralité, de périphérie et de colonisation, elles permettent l’analyse de l’urbanisation transnationale et des luttes sociales qui en découlent. Elles fondent la possibilité de réincorporer et d’articuler la métaphilosophie lefebvrienne dans la formation de la pensée radicale contemporaine. Son hypothèse de la « complète urbanisation du monde » est plus actuelle que jamais. L’urbain, comme niveau de la réalité sociale, devient ainsi l’objet d’analyses à plusieurs échelles : celles de la région métropolitaine, des systèmes urbains nationaux et transnationaux, et, potentiellement, des réseaux urbains globaux et de leurs stratégies (p.290).

Dans ces conditions de l’urbanisation complète, " la ville " ne se définit plus comme un lieu social distinct, physiquement démarqué du rural (pré-capitaliste). La vieille opposition entre la ville et la campagne est dialectiquement transcendée dans la relation contradictoire entre centre et périphérie (p.291).

La centralité élimine les éléments périphériques et condense richesse, moyens d’action, connaissances, information et culture. Finalement elle produit la concentration du plus haut des pouvoirs : celui de la décision. Lefebvre identifie des nouvelles centralités avec des centres faiseurs de décision qui facilitent la globalisation de l’État : (les experts de la " technicité "), du capital (les " nouveaux maîtres ") et les travailleurs asservis (" nouveaux esclaves ") (p.292).
Dans ce contexte, le fameux appel de Lefebvre au "droit à la ville" doit être reconsidéré comme le "droit à la différence". Ce qui signifie le droit de ne pas être contraint à un espace qui est produit uniquement dans la perspective de la discrimination (p.293).

«  Space, difference, everyday life : reading Henri Lefebvre  » [Espace, différence, vie quotidienne : lecture d’Henri Lefebvre], Dir. Kanishka Goonewardena, Stefan Kipfer, Richard Milgrom, Christian Schmid, Ed.Routledge, New-York/London, 2008, 330 p., 30,75 €.