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“Pas de savoir sans critique du savoir et sans savoir critique” Henri Lefebvre

Version n°4 du site de Jean-Yves Martin historien & géographe en périurbain nantais

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Quelle "revanche des villages" périurbains à l’heure des Gilets jaunes ?
Article mis en ligne le 19 février 2019
Dernière modification le 21 février 2019

Faut-il aujourd’hui prendre plus au sérieux Alphonse Allais qui préconisait jadis de « construire les villes à la campagne, car l’air y est pur » ? Un vieux rêve, celui de marier les avantages de la ville avec ceux de la campagne. Dans ce bref essai essai d’une centaine de pages, écrit avant le mouvement des Gilets jaunes, Eric Charmes fait un état des lieux de la réflexion académique sur la France périurbaine, qui le conduit à déceler une « revanche des villages ».

Le périurbain qui compte selon l’INSEE, près du quart de la population française, n’a pas bonne presse : un "cauchemar" pour les uns, une catastrophe environnementale pour les autres. Avec ce livre, l’auteur se propose « d’approfondir les débats qu’il suscite et d’éclaircir plusieurs malentendus ».

Lefebvre aurait-il raison ?

Pour commencer, il rappelle le constat d’Henri Lefebvre, dont l’année 2018 - celle des 70 ans de son « Droit à la ville » -, a confirmé qu’il restait une figure majeure des débats sur la ville. Dans La Révolution urbaine, en 1970, le philosophe théorisait le dépassement de la veille opposition entre ville et campagne, et l’extension de l’urbain hors des villes, dans le rural. Aujourd’hui, si les termes villes et campagnes continuent à être employés, « ils désignent avant tout des paysages » où, en fait, la ville est partout : « comme l’annonçait Henri Lefebvre, l’urbanisation a bouleversé les veilles divisions économiques, sociales et politiques entre les villes et les campagnes ».

Quelle réactivation du Droit à la Ville aujourd’hui ? En 1968 Henri Lefebvre se demande déjà « comment renouveler la ville là où elle s’est dissoute, comment s’opposer aux opérations d’aménagement où l’humain est écrasé par la raison supposée supérieure des planificateurs et par les logiques économiques des constructeurs » Selon Eric Charmes, la reconquête de la ville « peut être fondée non seulement sur un droit non seulement à habiter une ville, mais aussi à y bénéficier d’un cadre de vie agréable et à pouvoir accéder à ses ressources. C’est aussi avoir droit à la parole, à pouvoir agir sur son environnement de façon autonome. Ainsi défini, le droit à la ville a joué et continue de jouer un rôle essentiel dans les politiques menées en direction des banlieue populaires ou défavorisées ». En conséquence, « mettre en œuvre le droit à la ville dans le périurbain peut répondre à certaines demandes, notamment celles de bénéficier d’un accès plus facile et moins coûteux aux ressources des métropoles ».

On le voit, l’auteur n’échappe pas à la polarisation excessive académique courante sur le seul droit à la ville dans le champ autrement plus vaste des thématiques lefebvriennes, telles qu’elles sont pourtant consignées dans l’ouvrage plus tardif « La production de l’espace » (1974). Faute de quoi, certains débouchent alors sur une simple proposition d’inversion : « Faut-il plutôt parler de droit à la à la campagne, de droit au village », alors que, dès 1970, Lefebvre a été pourtant très clair : « Le droit à la ville devient le droit à la centralité, à ne pas être mis à l’écart de la forme urbaine » (La révolution urbaine, 1970, p.179).

Cependant, une « critique de la vie quotidienne » plus poussée – autre thématique lefebvrienne – montre que l’actuel « éclatement des territoires de la vie quotidienne brouille les frontières entre l’urbain et le rural » reconnaît l’auteur. On assisterait ainsi à un « hybridation » du rural et de l’urbain, dans laquelle « beaucoup d’habitants des campagnes dépendent au quotidien d’une région métropolitaine pour le travail, les loisirs ou la consommation ».

Depuis une dizaine d’années, le géographe Christophe Guilluy multiplie quant à lui les alertes (2010, 2014, 2016 et 2018) qui dénoncent les écarts, de richesse et d’influence, qui se creusent entre les métropoles et le reste du territoire. Force est à Eric Charmes de l’admettre : « les récents succès de librairie de Christophe Guilluy reposent sur la critique de cette divergence et la dénonciation de la concentration des richesses et des pouvoirs dans les métropoles, qui ne laisseraient que des miettes au reste du territoire – la « France périphérique ». Mais, il ne démord cependant pas de « la discussion critique » de ses thèses, comme l’ensemble du corps académique des sociologues et géographes, pour lesquels le Guilluy bashing est de rigueur, même s’il y met ici et là quelques bémols.

Quelle « revanche des villages » ?

Quant aux préoccupations environnementales, on assiste dans le même temps à une alternance de « critiques et de contre-critiques » du périurbain, sur l’étalement urbain, l’automobilisation, l’artificialisation des sols, la perte de biodiversité, etc. Faut-il, dès lors, recentrer l’urbanisation par un contre-exode urbain, développer la part campagnarde des villes, refabriquer la nature dans les villes ?
Avec l’étalement du périurbain, le droit à la ville muterait en droit au village, la périurbanisation s’avérant être une « pathologie du capitalisme » dans la métropolisation. Les symptômes : le rêve pavillonnaire, le vote FN, comme issue de la trajectoire des ménages populaires en périurbain.

Dans ces circonstances, le droit au village pourrait être défini, selon l’auteur, « comme un droit à s’organiser à l’échelle locale, dans une relative autonomie à l’égard des échelons supérieurs de gouvernement, qu’ils soient métropolitains ou étatiques. Ce serait un droit à l’expérience concrète de l’agir en commun ». Selon Eric Charmes, les « idées de la vague rose de 1977 », si elles sont « enfouies dans l’abstention, peuvent être ranimées ». Bel optimisme qui d’ores et déjà, a subi nombre de démentis.

S’agissant des pouvoirs et de la gouvernance en périurbain, l’auteur revient, à travers un certains nombre de cas précis, sur les marches et contre-marches des étapes successives de la décentralisation depuis les lois Defferre de 1981 qui donnent initialement le « pouvoir au villages ». Mais, ensuite, dans les années 2000, la montée des métropoles joue à l’inverse contre les villages, comme le montre le cas de Lyon et de sa métropole. Certes, quelques petites communes se rebiffent-elles, mais elles sont massivement contraintes de faire alliance au sein de communautés de communes. Cela leur donne-t-il pour autant plus de pouvoir(s) ? Ce n’est pas ce qui s’observe sur le terrain, car peu à peu les petites communes se transforment en coquilles vides, sans moyens ni véritables pouvoirs, entièrement délégués aux intercommunalités au rythme des transferts de compétences. Les plus petites communes se perdent ainsi « dans les marais de l’intercommunalité ». Le périurbain fait finalement plutôt figure de « territoire oublié de la décentralisation ».

La « clubbisation » de la vie locale - bien connue de l’auteur - restreint la démocratie locale aux seuls élus et membres des associations, loin d’être ouvertes à l’ensemble de la population.

À l’heure où les plus grandes métropoles sont censées absorber les départements qu’elles polarisent, on voit mal les départements jouer un rôle de contrepoids suffisant.
Pourtant l’auteur l’affirme : « Parfois, les poids démographique et politique des campagnes voisines des villes est tel qu’elles ont pris le pouvoir sur les villes. Dans ces situations, certes encore peu nombreuses, la revanche des villages est complète » va-t-il jusqu’à affirmer. Mais ce n’est pourtant pas le cas le plus général.

Le périurbain, « c’est la campagne placée dans l’orbite d’une ville » dit-il, dans une conclusion qui se veut équilibrée et nuancée. Selon lui, ce qui est vrai, « les villages périurbains accueillent souvent des ménages de classes moyennes (…) Et dans la France qu’il est devenu commun de qualifier de « périphérique », les territoires les plus en difficulté sont souvent au centre de ville moyenne, alors que les communes qui tirent le mieux leur épingle du jeu sont des villages périurbains ».

Mais, avec les Gilets jaunes, le soulèvement de cette France périphérique des ronds-points, comme revanche bien plus réelle des populations des villages périurbains, est passé par là, Ce mouvement souligne crûment que ce livre échoue à éclaircir tous les malentendus sur le périurbain, ainsi qu’il se l’était fixé. Car il n’a, comme beaucoup d’autres, pas vu grand-chose venir.

Eric Charmes, La revanche des village, essai sur la France périurbaine, Coll. La République des Idées, Seuil, 2019, 108 p., 11,80 €.